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Le sultan, la sultane, et le grand vizir - Louis Gardel, L'aurore des bienaimés, roman. Paris : Le Seuil, 1997, 142 p., 79 F.

Louis Gardel, L'aurore des bienaimésPar Marie Virolle
Algérie Littérature Action N° 10 - 11

L'amitié absolue, l'amour absolu, le pouvoir absolu : tels sont les liens qui ont uni et déchiré Soliman, souverain de l'empire ottoman à son apogée, Ibrahim, l'esclave grec devenu Grand Vizir et Hürrem, la sultane adorée.

Cette histoire, Louis Gardel nous la conte dans un roman qui est déjà un best seller. L'auteur de Fort Saganne et de Dar Baroud poursuit son voyage d'Orient. Investigation de paysages intérieurs et de moments d'histoire au prisme d'un imaginaire semi oriental.

Louis Gardel est dedansdehors, il vit sur les frontières, il est de la tribu des hommes-passerelles. Appartenant aux terres, aux cultures et aux sentiments de l'Orient méditerranéen par une récurrente attirance native — l'Algérie de son enfance — autant qu'élective, et rompu au classicisme de la narrativité et de l'écriture occidentales, il se livre à un exercice difficile et exaltant : marier le feu et la glace, la passion et la raison. Et cela ne donne pas un peu de soleil dans l'eau froide mais bien l'or pur qu'un alchimiste patient et inspiré guette dans ses creusets.

Imaginons deux textes parmi les plus beaux, les plus hauts des deux cultures : par exemple, La Princesse de Clèves et le Diwan d'El Hallaj, tressant leurs mots en des phrases inédites. Cette incroyable fusion pourrait donner une (pale) idée de ce qui est à l'œuvre dans ces cent cinquante pages intenses, denses et dépouillées à la fois.

Après bien d'autres textes — dont La sultane, le flamboyant roman de Catherine Clément — , L'Aurore des bien-aimés reprend l'histoire de Soliman le Magnifique. Louis Gardel a refusé de lire ou de relire ses prédécesseurs pour écrire ce qu'il appelle sa "turquerie", dont il précise qu'elle est "le plus personnel de [ses] livres". Peut-être fallait-il voyager encore et faire semblant de s'éloigner, de faire des détours pour enfin pénétrer, sans pudeur mais avec retenue, dans le saint des saints du cœur et de l'âme… Draper l'essentiel triangle amoureux de quelques soieries délicates, de quelques violences lointaines pour mieux en saisir la douce familiarité… Prendre distance pour rapprocher : la focale magique a rarement mieux fonctionné que dans ce roman.

L'auteur ne cède à aucune des traditions du roman "historique" : peu de détails exotiques, ornementaux, vestimentaires, pas de complaisance aux paysages, aux personnages secondaires, aux anecdotes saillantes. Une écriture qui recherche l'ascèse, une narrativité qui ne retient que l'important (on pense à Gardel, le talentueux scénariste). Le lecteur est invité à produire, plus que de coutume, des images mentales. Rendu ainsi actif, complice, dans cette histoire d'amour, d'amitié et de pouvoir, il en éprouve une reconnaissance pour l'auteur qui lui fait par ce biais le don d'une liberté que la tragédie dont il partage le cheminement ne lui aurait pas laissée.

Ce récit est aussi un conte philosophique, une réflexion — qui ne s'autonomise jamais en tant que telle — sur le "don de soi" et sa face cachée : le "combat pour soi"; sur la difficile cohabitation entre l'amour, amoureux ou amical, et l'ambition; au fond, sur la difficile permanence de la pureté des liens, quelle qu'en soit la qualité intrinsèque. Car "comme on sait, le pouvoir corrompt, le temps dégrade. La tragédie arrive de loin. On ne la voit pas venir".

En ce sens, la démarche intellectuelle oscille entre l'essentialisme et le situationnisme. Les êtres sont révélés d'emblée dans leur essence et dans l'essence de leur relation, mais précisés par les situations qu'ils traversent et qui recréent les conditions d'une essence infléchie; ce sont des "étapes pour dessiner son cours à partir de la pente initiale". Dès qu'Hafsa Hatun, la mère de Soliman, prend Ibrahim par la main "et le conduit à Soliman", en disant à ce dernier : "Voici celui grâce à qui j'ai pu survivre sans toi (…). Je te le donne", leur destin psychologique est scellé, même si — puis parce que — "la différence de leur condition" d'origine (un fils de roi et un esclave!) s'y oppose. Dans cette histoire, nulle trahison mais une interprétation du lien, du pacte qui unit les êtres. Aussi un ajustement fervent aux différences, surtout lorsqu'elles se creusent.

Même Dieu, l'image intérieure de Dieu, ne les sépare pas : l'un est sceptique, l'autre mystique et, en un temps où l'on ne transige guère sur ces questions, cette divergence, explicite, assumée, ne produit entre eux que respect et complicité.

Les scènes où Ibrahim et Soliman partagent leurs joies, leurs angoisses ou leurs conceptions du monde sont souvent d'une force exceptionnelle, et ce, non seulement par la qualité

des dires échangés mais surtout par la transparence de la communication. Ils se sentent et se pensent âme à âme, cœur à cœur, se pressentent, se connaissent. C'était une gageure que de restituer cet élan de deux êtres l'un vers l'autre, surtout dans le contexte d'une cour impériale, et sous les oripeaux des fonctions exercées. La volonté du narrateur, chroniqueur fictif de l'intime, scribe de l'incroyable, maintient vif le sentiment que Soliman et Ibrahim sont des égaux, des jumeaux en amitié. Elle préserve la fraîcheur de leur connivence de jeunesse, qui reste intacte dans l'exercice de ce duo au sommet qu'ils ont mis en place.

L'arrivée de Hürrem, la femme tierce — amie de l'un, puis favorite- -amante de l'autre, enfin son épouse — , qui semble circuler entre eux comme un sang neuf, ne déstabilise pas l'harmonie profonde dont ils firent leur foi originelle. On est dans le sublime, loin des clichés et des idées fades sur la concurrence et la possessivité. Seuls les médiocres et les ambitieux du "sérail" tentent "de jouer le favori contre la favorite". Hürrem n'est pas non plus d'une étoffe ordinaire. Mue par une exigence personnelle incandescente, qui l'habite dès l'enfance, elle ne veut pas "vieillir puis pourrir en terre comme si [elle] n'avait pas existé". Cette exigence lui impose l'attachement et la générosité totale à l'égard de celui qu'elle aime à la fois comme un souverain et comme un enfant et, qui lui donnera le royaume qu'elle attend et la place, historiquement inédite, de sultane.

Un code de l'honneur porté à son extrême degré de loyauté et de délicatesse sous-tend cette histoire, jusque dans la mort. Car la mort seule peut dénouer le pacte. Encore le fait-elle en le scellant d'une autre façon : "ce que fixe ton choix, cela je le choisis" écrit Ibrahim à Soliman en guise de testament.

L'amour, l'amitié. Pour des esprits libres et forts, quelle frontière peut se tracer entre ces deux sentiments? Ces mêmes esprits d'élite peuvent-ils vivre ces sentiments autrement que de façon absolue? Et ces mêmes esprits peuvent-ils briguer une autre place que celle du plus haut sommet, du pouvoir suprême où l'on "s'éloigne des hommes et considère de loin leurs reptations dérisoires"?

Ibrahim et Soliman représentent un défi aux lois humaines : "Un sage de l'Antiquité l'a dit : 'Oh mes amis, il n'y a nul ami.' Cette règle désespérante, nous pouvons toi et moi la faire mentir. Séparé de toi par mes devoirs, j'ai mesuré que nous n'étions pas des amis ordinaires, ceux que rapprochent des intérêts, des goûts ou des désirs communs, mais bien, par une chance inexplicable, une seule âme en deux corps. (…)si nous savons respecter notre amitié, nous  donnerons au monde un exemple qui frappera plus les esprits, aujourd'hui et à travers les siècles, qu'aucune des actions que nous accomplirons, aussi glorieuses et bénéfiques soient-elles."

Si l'histoire avait quelque peu négligé de mettre en lumière cette leçon d'humanité, voilà qui est fait maintenant. Et nul lecteur ne peut plus oublier l'exemple. Le secret? : rester fidèle aux fulgurances de sa jeunesse.

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ISSN : 1270-9131