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Le revenant, nouvelle de Salima Saïki

Algérie Littérature Action N° 7 - 8

En ces années de violence, tous les jours que le bon dieu faisait, on voyait mourir des gens, jeunes, pour la plupart assassinés. C’est une fin de siècle tourmentée et sanglante. On n’avait pas séché des larmes versées sur un proche que déjà elles affluaient pour un autre, ravivant la douleur encore récente.

Dans un des plus vieux quartiers d’Alger, la Casbah, vivait avec sa famille, Hakim, un jeune homme très apprécié de ses voisins. Il finirait bientôt ses études universitaires. Il suivait une filière à la mode, le journalisme, qui le passionnait tant mais faisait sourire son entourage. Son père, particulièrement, lui répétait tous les jours que cela n’avait jamais nourri son homme et qu’il n’y avait pas mieux qu’apprendre à faire quelque chose de ses mains; lui-même était maçon de son état.

"Le cimetière surplombe toute la Casbah, faisant des morts les gardiens des vivants"

Hakim se disait qu’il y penserait bien un jour lorsque la nécessité se ferait sentir… Il vivait sa jeunesse de toutes ses forces en ces temps où les illusions se consumaient au feu du quotidien. Il avait même une petite amie qui habitait à deux pâtés de maisons. Elle était belle, Aïcha, et fréquentait la même université que lui. Tous les garçons du quartier l’avaient courtisée, surtout l’un d’eux qu’on surnommait “le ténébreux”, à cause de son regard sombre et de sa parole rare; en vain.

Le soir, les jeunes se réunissaient pour d’interminables parties de cartes et de discussions animées. Ces moments s’achevaient pourtant de plus en plus tôt en raison du couvre-feu et de la peur qui, insidieusement, envahissait la vie des gens. Il faut dire que la vieille cité n’était plus que l’ombre d’ellemême sans le rythme de la musique et des chants populaires qui égayaient les soirées d’antan. Un silence morne s’était emparé de ses murs, se frayant un chemin jusqu’aux cours intérieures des maisons et jusque dans les coeurs...

A présent, la Casbah s’était, hélas, recroquevillé sur elle-même en attendant des jours meilleurs.

Ce matin là, Hakim s’était réveillé plus tôt que de coutume; il sifflait des airs de raï et s’ingéniait à donner des baisers sonores à sa mère et à sa soeur.

Il paraissait heureux, cela faisait plaisir à voir; pourtant il avait des examens à passer. Mais il s’apprêtait à regagner l’université en compagnie de Aïcha.

Elle le lui avait enfin permis; depuis le temps qu’il la suppliait! A cause des ragots, le rendez-vous fut cependant donné assez loin de chez elle. Certes, ils se voyaient souvent à l’université et ne se quittaient que pour rejoindre leurs cours respectifs. Ils prenaient le même bus pour rentrer chez eux. Mais les choses avaient beaucoup changé ces derniers mois, les occasions de se rencontrer étaient de plus en plus rares, et les périodes de séparation prenaient des proportions énormes. Les troubles que vivaient la ville n’épargnaient pas leurs coeurs.

Or, aujourd’hui même Hakim se promettait de demander Aïcha en mariage. Il n’y avait aucun doute, sa résolution était prise : elle serait la femme de sa vie. Il attendait sa réponse pour s’en ouvrir à ses parents, sachant que son père, comme à son habitude, ne manquerait pas de le moquer gentiment. Hakim prenait cela d’ailleurs pour une grande marque d’affection.

Cartable à la main, le jeune homme descendit en sifflotant les ruelles glissantes de la Casbah. Un soleil d’hiver éclairait timidement le paysage.

De là où il se trouvait, on pouvait admirer un morceau de la baie d’Alger. La mer, malgré l'ambiguïté du ciel, était d’un bleu intense et la lumière suffisait à faire courir sur elle des milliers de particules dorées.

Comme beaucoup de jeunes, Hakim affectionnait les beaux vêtements. Sa garde-robe n’était pas bien fournie mais il y avait l’essentiel pour être à la page. Il avait, ce jour-là, mis une parka beige sur un pull-over en laine. Il aimait les jeans et en portait toujours.

Plus qu’un tournant et il rejoindrait Aïcha : son sourire, ses beaux yeux expressifs, et sa voix si douce qu’on avait envie de fermer les yeux pour mieux en apprécier toute la mélodie. La voilà. En apercevant la haute silhouette de Hakim, le regard de la jeune fille s’éclaira.

Il accéléra le pas. Autant que les battements de son coeur une grande joie l'emplit à la vue de sa bien-aimée. Mais soudain, il ressentit un choc terrible. On eut dit que les milliers de particules qui couraient sur la mer bleue s’étaient rassemblées dans son corps, et qu’à la faveur d’un signal inconnu, elles avaient brusquement éclaté en lui. Sa tête fut submergée par cette explosion douloureuse. Il fit encore quelques pas. Son regard se voila inexorablement. Il crut, dans un instant ultime, que le sourire de son amie s’était envolé vers lui. Puis elle disparut. Il s’écroula à ses pieds.

Du sang gicla d’une blessure au dos. Le jet éclaboussa la jeune fille qui poussa un cri de bête blessée. Au même moment, il rouvrit les yeux. Elle crut entendre ces mots: “Marions-nous, Aïcha...” Des gens accouraient de partout. On entendait déjà le hurlement de sirène d’une ambulance. Elle s’assit par terre, alors, et mit doucement la tête de son fiancé sur ses genoux.

Au cimetière d’El Kettar, Hakim fut enterré avec sa joie de vivre qui lui avait échappée, un matin d’hiver, par un trou dans le dos, un trou que dessina une main anonyme tenant un couteau. Le cimetière surplombe toute la Casbah, faisant des morts les gardiens des vivants.

Aïcha, dont les larmes s’étaient taries, ouvrait chaque matin sa fenêtre et regardait vers la tombe de Hakim, tout là-haut, comme si elle pouvait la voir. La phrase que ses sens avaient accueillies avant sa mort était devenue pour elle un serment. Elle rêvait beaucoup de lui. Il apparaissait tenant un journal à la main. Il ouvrait le journal, alors elle se réveillait brutalement, désespérée et comme brisée par la douleur qui lui rongeait le coeur.

Un soir, assise dans le salon, Aïcha feuilletait distraitement un magazine. Elle était seule dans sa chambre et, devant ses yeux, les caractères se mirent à danser et à se confondre les uns avec les autres. Une grande fatigue l’avait enveloppée et elle s’apprêtait à s’y abandonner lorsque, tout à coup, elle sentit une présence derrière elle. Comme sous l’emprise d’une forte drogue, son corps résista à son envie de se lever. Elle tourna lentement la tête et le vit. Hakim était là, mais peut-être son image seulement, car Aïcha ne savait pas si elle était victime d’une hallucination.

Il était assis à côté d’elle et lui souriait. C’était bien lui. Même produite par son imagination, la présence de Hakim l’émut beaucoup. Elle eut envie de pleurer. Mais il avança un doigt vers elle, puis le posa sur le magazine, à l’endroit d’une photo représentant un jeune footballeur. Il répondit à son

étonnement par un nouveau sourire. Et, encore un fois, elle crut l’entendre lui dire : “Marions-nous...” Puis il disparut. La scène n’avait duré qu’une fraction de seconde. Aïcha commença même par douter qu’elle ait eu lieu. Une multitude de questions l’assaillit sur cette apparition, puis, brusquement, une certitude inébranlable: la photo du footballeur était celle de l’assassin de Hakim!...

Elle plongea son regard sur l’image étalée sur une pleine page du magazine. Le choc faillit la faire évanouir. “Mon Dieu!” s’écria-t-elle. C’était bien lui... Hakim! Hakim, en tenue de footballeur, un ballon sous ces pieds.

Comment était-ce possible?

Mais la légende de la photo indiquait un autre nom. Un nom qui lui était familier, celui d’un enfant du quartier à la mauvaise réputation. Mon Dieu!

Elle secoua la tête, se sentit désemparée. Qu’allait-elle faire? Une photo...

une vision... Il fallait qu’elle s’en ouvre à quelqu’un. Qui la croirait? Et si elle se trompait? Elle sentit qu’elle allait tomber gravement malade.

Dans la famille de Aïcha, un cousin policier. Elle alla le voir. Il promit une enquête. Le temps passa. Le footballeur fut arrêté et sa culpabilité dans le crime reconnue. C’était un trafiquant de drogue, un dealer; pour se défendre, il argua qu’il soupçonnait Hakim de vouloir le dénoncer. Tout cela se déroula pendant que Aïcha se trouvait plongée dans un profond coma. On eut cru qu’elle allait mourir, sans raison apparente. Puis Aïcha guérit. Elle alla se recueillir, alors, sur la tombe de son fiancé. Elle lui parla longuement en espérant qu’il finirait par lui répondre. Car il fallait bien qu’il lui dise s’ils allaient vraiment se marier ce jour

horrible où il fut assassiné.

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ISSN : 1270-9131