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Le voile et le youyou, nouvelle de Zineb Labidi

Algérie Littérature Action N° 6

“As salamou ‘alaykoum.”

Elle sursaute, tirée de sa rêverie. Elle regarde quelques instants autour d’elle avant de reprendre pied dans ce bus où elle était montée. Elle s’était assise près d’une fenêtre, heureuse de cette aubaine.

Elle avait terminé sa journée du dehors et n’avait qu’une pensée : rentrer à la maison. On était dans une de ces périodes où il ne faisait pas bon être dehors, dans la rue, surtout lorsqu’on est femme, sans hijab, et étudiante. Un seul but : rentrer. Elle n’avait regardé ni les vitrines ni les journaux aux devantures des buralistes. Pas pour aujourd’hui la flânerie! Pour un autre jour, la marche plus lente — à peine — qui permet de regarder vraiment la rue, d’en sentir les pulsations.

Elle avait, comme tous, très rapidement adopté ce rythme de vie à densité variable. Une période de risques, où la mort fauche et moissonne sans arrêt, demande une vie à la parcimonie, un étiage de vie : sortir le moins possible — pour ne  pas constituer une cible. Vivre presque clandestinement, presque secrètement. Se faire le moins visible, le moins perceptible... Et quand la mort devient moins exigeante — est-elle alors repue? — faire le plein de vie à l’extérieur : traîner dans les magasins, regarder dans les librairies le livre rare, aller aux réunions, peut-être à la cinémathèque — dans la petite salle — , sortir les “autres” habits : la jupe courte et le pull à la mode...

“As salamou 'alaykoum.”

Elle regarde la femme au salut claquant comme un drapeau ou une déclaration de guerre. Noire, complètement noire. Enveloppée, hermétique, étanche. Une forme aux contours parfaits, tranchants dans le bleu du ciel.

Elle regarde les mains gantées de noir, et elle sait, immédiatement, que les jambes, que les chevilles, que l’on peut entr'apercevoir lorsque le pas décidé soulève le bas du tissu qui descend dans la poussière, sont également enveloppées de noir. Elle s’était toujours demandé comment elles faisaient  pour se procurer les gants et les bas opaques. Et les chaussures de marche, aux semelles épaisses, toutes noires? De plus, tout cela devait coûter cher, très cher... A moins que... Elle ne croyait plus depuis longtemps la rumeur qui parlait de ceux qui finançaient l’achat de l’arsenal de la bonne musulmane. C’était peut-être vrai au début, mais sûrement plus après.

C’était vrai quand la femme en hijab était un tank en mouvement, comme disait l’autre.

Un tank en mouvement! Image guerrière. Elle se rappelait immédiatement qu’elle faisait partie des “boumbate”. Boumba! Bombe! C’était le compliment que lançaient les garçons aux filles sans hijab. Encore l’image et la langue de la guerre. Et les pères qui disaient en parlant de leurs filles non mariées qu’ils avaient des bombes à la maison! Sont-elles aussi dangereuses, ces femmes tanks ou bombes? Et si c’était la société tout entière qui était en guerre à travers ses femmes?... Et cette femme en face d’elle? Était-elle son ennemie ou son âme soeur?

Soeur et frère! Il n’y avait pas si longtemps toutes les femmes étaient soeurs, ou mères, d’hommes. Aujourd’hui elles étaient devenues tanks et bombes.

Quand pourraient-elles n’être qu’elles-mêmes, femmes? Quand?

Dans ce bus immobile, elle avait d’autres questions : Et celle-là? Combien d’épaisseurs de tissu, fin mais opaque, entre la lumière et les yeux? Deux ou trois pour le visage, mais pour les yeux? Une ou deux? Et comment faisaitelle pour voir où elle mettait les pieds? Comment faisaient-elles pour respirer là-dedans?

“As salamou ‘alaykoum.”

- Wa ‘alaykoum es-salam”. Elle répond machinalement, retrouvant le réflexe de l’école. Elle répond comme à la télé, comme les personnages des feuilletons. Ceux sur les premiers temps de l’islam... “Sur vous le salut”.

Elle répond en détachant involontairement les syllabes, comme l’Autre, avec une emphase dont la théâtralité ne fait plus réagir que les vieilles qui disaient que c’était là le salut des hommes.

“Sur vous le salut”. Elle sourit mais ne peut savoir si l’Autre a répondu à son sourire. Elle enlève rapidement ses livres du siège pour lui permettre de s’installer. L’énigmatique s’installe, se carre contre le dossier et tourne une tête au regard absent :

- Il n’y a pas beaucoup de monde dans le bus. Il faudra encore attendre avant qu’il ne démarre.

- Que veux-tu? Il faut bien attendre ceux qui sortent de leur travail. Après six heures, il n’y a pas beaucoup de bus.

- Eh, oui! Le peuple souffre et supporte toutes les misères, tous les mépris, tandis que les tyrans, eux...

La conversation s’engage, de ces conversations de bus et de salles d’attente, où l’on parle librement, peut-être parce qu’on est en face d’un interlocuteur passager que l’on ne reverra pas.

Le bus démarre enfin. Au contrôle de police, arrêt. Les hommes descendent. Fouille, vérification tendue des papiers; on recherche ceux qui n’ont pas rejoint leur affectation pour le service national. L’Enigmatique commente, voix claire, incisive. Est-elle provocatrice?

- Regarde comme ils traitent les jeunes! Les tyrans méritent ce qui leur arrive.

- Tu les appelles les tyrans, les taghouts, mais les autres? Que font-ils? Et les femmes? Et les journalistes?

Sa voix se fait murmure, pour que l’Autre l’imite et abandonne ce ton de tribun. Mais rien ne semble la calmer.

- Les combattants luttent pour l’islam et le djihad. Ceux-là sont des impies. Je peux te raconter pendant des heures ce qu’ils ont fait subir au peuple.

Et elle se lance dans un long réquisitoire. Sa voix, séparée du corps par le noir, a une sorte de vie autonome. Elle, elle l’écoute passivement. Elle se laisse aller à deviner ce qui va venir, l’événement déjà mille fois raconté, les formules toutes faites qui s’appellent et s’enchaînent, le vocabulaire  obligédes taghouts, koufars, ennemis de Dieu, hypocrites, traîtres, tyrans, fornicateurs... Prolifération de mots... Elle l’écoute et se demande à quelle heure elle va arriver chez elle. Elle espère que ce sera avant la nuit noire.

Son frère doit être déjà à l’arrêt pour la raccompagner à la maison. C’était une entente tacite entre eux depuis des mois. Un soir, elle l’avait vu à l’arrêt. Sans un mot, sans une salutation, ils avaient marché l’un à côté de l’autre. Elle sait qu’il veut la protéger. Elle n’avait pas protesté, elle qui d’habitude bondissait dès qu’elle sentait chez son cadet l’envie de se mêler de sa vie. Elle s’était tue.

Mais qui le protégera, lui, quand il est debout sur la place, exposé? Qui?

Elle essaie de penser à autre chose. Il ne faut pas attirer le malheur en y pensant, dit la mère. Elle sait, elle, que c’est parce que cette éventualité est trop pénible, trop insupportable qu’elle la chasse.

Taghouts... koufars... ennemis de dieu... djihad... Elle essaya de s’isoler dans une rêverie qui la mettrait en dehors des discours qui la fatiguaient...

Subitement, éclats de fer dans le bleu du ciel crépusculaire. Qui est-ce?

Les questions se bousculent tandis qu’elle retrouve les gestes instinctifs, devenus rituels : la tête plonge vers les genoux et les bras se croisent audessus de la tête, bouclier dérisoire. Puis, brutalement, le silence. Tout est pétrifié. Quelques secondes; une éternité...

Elle relève la tête. Désert. Les hommes, corps gisants, semblent fondus au sol. Aucun mouvement. Puis une plainte, et une autre. Des gémissements. Temps qui dure, qui s’étale en plaques solidifiées. De nouveau des plaintes. Elle regarde. C’est en homme en bleu. “Ma... Ma...” Appelle-t-il sa mère ou demande-t-il de l’eau? Qui le saura? Qui le dira?

Le danger semble passé. On entoure le blessé. C’est un tout jeune homme à la poitrine rouge. La femme en noir s’assied sur la route et place la tête du jeune homme sur ses genoux. Elle fait un signe aux compagnons du jeune homme qui veulent le soulever. Non ce n’est pas la peine, dit la tête noire, non...

La femme en noir ôte ses gants et caresse les cheveux du blessé :

- Lah! Lah! Calme-toi! Ce n’est rien, les secours arrivent. On va te soigner!

Elle parle et sa main glisse sur les cheveux, sur les joues et descend jusqu’au menton. Sa voix est réconfortante, comme si elle parlait à un tout petit enfant. Où est la voix claquante de tout à l’heure? Une autre voix? Un autre langage? Une autre femme? Est-ce parce que c’est la grande épreuve de la vie et de la mort?

- Je ne vois pas bien. Il y a du brouillard?

- Ce n’est rien, petit frère! C’est l’ogresse qui passe.

- Je n’entends rien. Que se passe-t-il?

- Ce n’est rien, petit frère! C’est l’ogresse qui passe.

La main nue caresse la tête, descend vers le visage et s’attarde sur les yeux.

La main remonte vers le visage, son visage à elle, et libère les larmes des voiles. Visage au clair, cou dressé; tête presque renversée, offrande à la lumière. Et le youyou déchire le silence. Il fuse et s’agenouille devant le jeune homme, encore un enfant, mort par un jour d’été qui n’en finit pas. Il monte dans le ciel, plainte et révolte. Célébration et deuil. Le youyou monte, stridence et roucoulement, vire dans la douceur du soir et revient. Une autre voix le reprend et le relance jusqu’aux étoiles encore absentes, jusqu’à la lune encore voilée. Une autre voix reprend et relance l’appel séculaire. Et la mémoire se réveille. Des myriades de femmes, debout sur ce bord de route, solidaires, lancent leurs cris. Toutes, elles sont là, debout sur les crêtes des montagnes. Leurs appels descendent au fond des cavernes, déferlent sur les mers, flux et reflux irrépressibles, et disent le credo de la vie. Le youyou fuse et monte, déferle et traverse l’espace...

Alger, décembre 1994


 

Zineb Labidi est née à Meskiana, dans les Aurès, en 1946. Elle enseignait au Département de Français de l'Université d'Alger jusqu'à son repli en France il y a quelques mois. Elle a collaboré à divers ouvrages, dont Contes algériens (L'Harmattan, 1989), Diwan d'inquiétude et d'espoir (Alger : ENAG, 1991), Dictionnaire des oeuvres algériennes de langue française (L'Harmattan, 1991).

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ISSN : 1270-9131