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Bagdad-cancer, nouvelle de Marie Virolle

Algérie Littérature Action N° 6

Marie VirolleHiver 1991 : à Paris, une femme, atteinte d'un cancer, est amputée d'un sein. Au même moment, au Proche-Orient, une ville, un pays, sont assaillis de frappes chirurgicales.

A nouveau la chaleur de l'été. Le cinquième été. Les empans, sous terre, ont séché. Les os ont blanchi. Les cicatrices se sont nacrées. Chairs et mémoires se referment.

Ça avait commencé en plein soleil aussi. Mais qui sait quand ces choses-là commencent ? Quelle gésine de malentendus, de révolte sourde, de consentement sournois au malheur les enfante ? Quelle théorie de bruyantes et sourdes humiliations les précède ?

Un coup d'éclat. Un fait accompli. Il faudrait bien voir et entendre à la fin !

Payer ou faire payer la facture !

L'invasion brutale d'une incandescence. Puis une interminable attente. Plusieurs mois, de rendez-vous en consultations, de pronostics en incertitudes. Dans les couloirs blancs et les sas éclairés au néon, sur les tables basses chromées, des photos d'otages.

Innocents. Est-on jamais innocent ?

Elle, depuis qu'elle connaît, depuis qu'elle garde trace, c'est-à-dire depuis l'âge des premières sensations, bien avant les premiers mots, n'est-elle pas partie prenante ? Ou partie prise ? Partie vers quel destin collectif ? Prise dans le tissu de quelle genèse complice ? La famille, le pays, le groupe d'appartenance… Est-on jamais innocent de ce qu'ils projettent, de ce qu'ils ont accompli ? Le seul fait de savoir… Le seul fait de vouloir ne pas savoir, même en toute amnésie, en toute ignorance.

Otages, dont l'enfant à la joue caressée. Le bien et le mal : trop nettement distingués pour être vrais en-deça, trop mêlés pour être perceptibles au-delà.

Comme un cliché aux rayons X : inversé, illisible pour le profane; ambigu, même pour le spécialiste. Micro-calcifications; sédimentées là depuis des temps immémoriaux. Le sein des femmes enfouit la mémoire lointaine des hommes comme la terre chaude retient les vestiges de civilisations perdues. Mésopotamie; que ton argile féconde est fragile! Le lait de tes fleuves a charrié le sang. Puits d'or noir, vos fossiles galactophores enflammeront le ciel d'un voile de deuil.

"Ne vous en faites pas, madame, ça ne me paraît pas bien méchant. Mais, par mesure de sécurité… " Femme à l'épaule tapotée. Diplomatie. Otage.

Elle retenait son souffle. Une blouse blanche dans un entrebaillement guidait sa destinée : "Madame, voulez-vous bien me suivre… " Celle du monde reposait plus que jamais sur les treillis verts.

Des mois à tenter de comprendre, à refuser de croire au pire, à examiner les causes et les symptômes, à penser que le remède serait pire que le mal. Les faux espoirs, alternés d'anticipations néfastes, la jetaient au désarroi. Un soupçon taraudait : cette aventure était ourdie. Comme dans les contes les plus impitoyables, le messager posté fortuitement à la croisée des chemins connaissait toute l'histoire et sa sinistre fin. Un maître du jeu détournait l'attention.

Elle se prenait à rêver qu'on pouvait remonter la trame des légendes. Le cavalier des sables, le démoniaque héros à la fière moustache, n'était-il pas piégé dans sa propre nasse? Il suffirait qu'il dénoue l'intrigue, qu'il évente le traquenard, pour sortir vainqueur et auréolé, sans effusion de sang.

Elle ne supportait plus les explications scientifiques, psychiatriques ou politiques. Les conseils de bonne-femme, les apaisements bien pensants et frileux lui donnaient la nausée.

Il fallait crier. Elle sortit sur le pavé de Paris; entre les remparts du Boulevard Richard Lenoir où les mots résonnent si fort, elle exsuderait sa peur. Et son refus. Non, les bouchers ne feront pas crisser les longs couteaux dans les chairs de mémoire ! Non, les blonds enfants-soldats dans leurs jouets de métal sophistiqués n'iront pas tuer les gosses qui dévalent les rues d'Orient sur leurs charrettes de planches !

Il fallait que les grands patrons discutent encore, que les chirurgiens temporisent, qu'on laisse une chance à d'autres solutions.

Ils étaient des centaines de milliers à cadencer le pas de paix au coeur de ce mois de janvier 1991 où la guerre froide n'était qu'un souvenir lointain. Il fallait se serrer les coudes pour ne pas frissonner. Naïma, Fanny, le chocolat brûlant du Mac Donald avait un goût amer dans son gobelet de plastique…

"Quelle connerie la guerre !" Prévert au revers, elle marchait. Aux côtés des Palestiniens. Aux côtés des Kurdes. Avec les écologistes, les pacifistes, les communistes, les anarchistes, les chrétiens, les gauchistes, les féministes, les humanistes. Avec les hommes de bonne volonté. Son corps entier lui faisait berceau, rond, chaud et tendre. Terre d'Irak encore intacte. Un pâle soleil accompagnait le cortège. Tout était dit.

15 janvier, expiration de l'ultimatum. "Respirez !" L'aiguille entre en force. Le brouillard puis la nuit l'envahissent. Une nuit glaciale dont on s'éveille broyé, étonné d'être vivant. "La guerre ?" Plus les yeux que la bouche impuissante. "C'est fini, madame, c'est fini, reposez-vous !" crie-ton.

L'immense corolle de la lampe du bloc déverse sa bleuité. "Mais… La guerre ?"

Quelques heures plus tard, l'oreille collée à un transistor qui murmure sous les draps rêches entre deux drains sanglants, elle devinera la violence d'autres faisceaux. Le ciel de Bagdad illuminé. La terreur des sifflements, le déluge d'acier et de feu. La plaie brûle et cogne. Les fenêtres filtrent la lumière des réverbères. La ville dort. En paix. Sa tête martelée par l'outrage des commentaires : "L'opération est réussie ! Belle précision chirurgicale !"

Sa poitrine meurtrie pleure les sanglots des femmes serrant leurs petits dans les abris. Elle se terre avec eux, recroquevillée sur la douleur. Elle ne demandera pas d'antalgique. Elle n'avalera pas le somnifère déposé sur le chevet. Surtout ouvrir les yeux. Ouvrir les yeux à en assécher toute larme.

Dévisager le mensonge.

Bien après : "Vous devez avoir le courage de regarder la cicatrice avant de quitter l'hôpital, nous y tenons beaucoup." C'est déjà fait, depuis le premier pansement ! L'image de blessés qu'on rafistole, l'image des mutilés, des asymétriques à vie, des morts : où est-elle ? L'image des maisons, poitrines défoncées, livrant leurs trésors d'amour maternel : où est-elle ? Pays fantôme où nul ne vit, ne souffre, n'a peur, n'aime ni ne pleure. Comment y aurait-il crime puisqu'il n'y a pas de cadavre ?

L'hôpital, propre, blanc et couleurs, brillant, réglé. La souffrance s'engloutit sous les fleurs, dans les sourires. "Ça va, ce matin ?" Oui, petite Antillaise en sabots, ça va, puisque vous mettez tant de coeur à nous adoucir la vie, à nous réparer, à nous sauver, cependant qu'ailleurs on détruit tout, incognito… chirurgicalement. La ville aux mille hammams ! Clic-clac menu des qabqabs de bois sur les dalles surchauffées, au ventre vaporeux des ruelles; eau qui frétille dans les seaux cerclés; adolescentes aux seins frais sous le regard des marieuses. On croupit dans les bunkers, dans les trous à rats. Il n'y a plus ni eau, ni électricité.

La neige. Rédemptrice des jours heureux. Impuissante amie. Linceul pour offensive terrestre qui n'a qu'un nom, pas de visage, pas d'hécatombe. Linon pour coquelicot de scalpel. Flocon, pointe étoilée aux dents délicates d'un croissant amoureux. Broderie de soie funéraire pour charniers futurs. Tout est consommé.

"O 'Uthmân al Mawsili, toi le fils du porteur d'eau, étanche la soif de ton peuple qui agonise ! Chante-lui les maqams irakiens, mais aussi les mouchahat turques, les tenzilat de Mossoul, le dawr égyptien ! Joue-lui encore et encore du 'oud et du qanoun qui dérangeaient l'Anglais dans les mawloud du vendredi à l'orée de ce siècle !"

Scheherazade l'Irakienne lui avait narré les refus et les engagements de ce grand mullah, avait expliqué son art. Scheherazade qu'elle avait retrouvée, défaite et pâle entre deux haies de CRS, quand il n'était déjà presque plus possible de protester, quand se refermait le hideux silence majoritaire. Sur l'asphalte gelé de la capitale, ils étaient clairsemés à enfreindre l'ordre guerrier républicain.

Elle avait les jambes flanchantes d'une trop courte relevaille. L'homme au casque et au bouclier de plexiglass lui avait demandé de retirer son badge de paix sous peine de matraque. Elle n'aspirait plus qu'à retrouver son lit et avait caché le slogan sous le revers du manteau.

A nouveau la chaleur de l'été. Le cinquième été. Les empans, sous terre, ont séché. Les os ont blanchi. Les cicatrices se sont nacrées. Chairs et mémoires se referment. Mal. Car le deuil s'avère impossible de ce qui n'est pas explicite. Une prothèse pour le regard des autres. Une falsification historique. Et la menace d'une récidive, tapie là où gisent les causes, en compagnie des soldats inconnus.

Les enfants de Bagdad n'ont pas de lait à boire.

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ISSN : 1270-9131