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El Hofra, nouvelle de Jacques Huré

Algérie Littérature Action N° 33 - 34

Comme je n'avais rien de spécial à faire, je suis parti vers la fin de la ville, là où des gorges profondes l'arrêtent brutalement. C'est l'hiver, je le sais, mais j'aime particulièrement la marche vers les figuiers dépouillés de feuilles et baignés dans la lumière froide. Ces arbres paraissent exprimer la convalescence d'un corps trop meurtri, d'une âme blessée à mort.

Je me dirige toujours vers le même endroit, une plate-forme de terre, située sous le rempart mais au-dessus des gorges du torrent violent qui défile entre des murailles.

Il y a là autour d'une fontaine, quelques figuiers, quelques peupliers, troncs et branches immobiles, lourds, doigts noirs qui s'accrochent au ciel et qui font tressaillir en qui les regarde l'émotion de la complicité et la modulation du dernier chant, celui qu'on vient expirer au delà de la ville et de la lumière, au delà des pierres et de soi-même. D'ailleurs, je ne dois pas être le seul à rechercher ces arbres et à croire à la naissance de ce dialogue. Je retrouve là, une femme assez vieille sans doute, qui, elle, chante vraiment. Je la vois depuis longtemps dans ce lieu mais jamais je ne lui ai adressé la parole. Peu à peu je pense qu'à travers ma présence répétée et mon désir de l'écouter, elle a pu me deviner, me connaître, voire sommairement. Je ne sais.

Au fond des choses je crois que c'est bien elle le but de cette marche au bout de la ville. Elle et à travers elle... C'est là que loin du tumulte qui assomme les quartiers, loin de la présence continuelle des autres, sous la forme de leurs regards, de leurs questions ou de leurs réflexions anodines, elle trouve la solitude qu'elle appelle. Je ne l'ai jamais vu arriver là, j'ignore tout de sa démarche et de ses premiers gestes auprès de la fontaine ; elle m'a toujours précédé lorsque ayant escaladé le rempart abaissé, je descends et je m'approche. Il faut parvenir très près d'elle pour percevoir le son d'une voix douce et rauque et parfois les vibrations éparses, monocordes de sa mandoline.

Je m’assois non loin d'elle sur une pierre froide, qui fut usée par les eaux. Je ne regarde pas cette femme voilée de noir selon la coutume, son chant ne s'adresse pas à moi, il me traverse et je dois le redonner à d'autres. Je viens écouter cette voix qui traîne interminablement sur chaque syllabe, les enfile une à une sur le fil de la mélodie ou se perd sur le dernier mot; cette voix grave sur moi une ligne indélébile.

*

* *

Ce qu'elle dit, je ne cherche pas à le comprendre, je remets même à plus tard le soin de revoir unis ensemble les mots de cette étoffe, de ce poème. Je m'aperçois que je viens de prononcer le mot de poème. C'est bien cela ce que cette femme vient dire à la lumière de l'hiver, quand la ville a froid.

la faim des pauvres les haillons sur le monde les villes englouties ou détruites je ne crierai pas lorsque tu partiras la mer bleue qu'on raconte sans faille la mer

la mer où le bateau sombre

je regarde

le miroir de ton corps

je ne crierai pas

où est le coeur brisé

et les ombres plus hostiles

que la mer

l'ombre me recouvre déjà.

Pour l'avoir entendue souvent, je sais que ce que dit cette femme est très simple.

l'oubli mais non la pierre qui roule ne peut pas rouler

le vent chaud se plaque encore contre moi

la nuit multiplie les sortilèges

ton image

nuits hagardes

nuit des dieux

Elle leva ses paupières alourdies par les plis de l'âge et chercha mon regard pendant qu'elle tenait la dernière

note de sa phrase.

Ses lèvres ne bougeaient plus mais le chant était encore en suspension pour ainsi dire. L'espace autour de la

fontaine le conservait pour quelques instants et le crépuscule qui commençait à enliser les gorges resserrait, me

semblait-il, les fils des dernières paroles. Ce regard brouillé levé sur moi m'invitait à prendre le relais. Je me

décidais à le faire, ne sachant pas très bien quoi dire. Je savais qu'il fallait reprendre la dernière note là où elle

avait été laissée et ne partir vraiment qu'après avoir pris possession d'elle et l'avoir redonnée? Cette règle

accomplie, et ma voix plus assurée, je ne fus plus embarrassé pour essayer de terminer le chant car il m'était

revenu à la mémoire quelques phrases anciennes que j'avais apprises dans une ville de l'Ouest que borde

l'océan. Ces phrases étaient remontées du passé car elles étaient sans doute d'un ton approprié à celles qui les

avaient précédées, elles aussi pouvaient être interprétées comme l'évocation d'une brûlure, je n'ose employer le

mot de passion, ancienne bien sûr mais présente pour toujours et particulièrement à cette heure tardive, celle

des djinns.

l'aube endort encore un peu la terre

j'entre dans le songe, qui m'en sortira ?

la feuille est tombée quand les taches l'ont noircie

feuille abîmée mais entière de l'eau partout

mon coeur est griffé par tant de pluie pour toi

*

* *

J'ai eu du mal à terminer les derniers mots car j'étais distrait depuis quelques secondes par trop de mouvement. C'était la nuit, le début de la nuit lorsqu’on est surpris par le passage brutal du jour à l'ombre. Des groupes d'hommes et de femmes arrivaient du côté du rempart. J'avais distingué quelques grands tambours plats, ceux qu'on frappe dans la montagne toute proche. Je n'ai pas eu le temps de les interroger, de leur demander notamment pourquoi ils avaient choisi ce lieu. Hommes d'un côté, femmes de l'autre s'étaient assemblés en cercle. Un homme plus âgé, resté en dehors des deux cercles, leva un tambour au dessus de sa tête et lança un son assez élevé qui fut repris en choeur d'abord par les femmes. Les hommes alors frappèrent sur leurs tambours placés à hauteur d'épaule, lentement d'abord, puis plus fort et plus vite pendant qu'ils se déplaçaient latéralement

toujours à contretemps du côté droit puis du côté gauche. C'était un hymne au soleil et aux moissons je crois. Je n'en ai saisi que les premières paroles. Bientôt, je n'entendis plus que le rythme haletant des tambours d'où s'échappaient les choeurs des femmes eux aussi accélérés, tout cela projeté contre les murailles de pierre audessus des gorges et par elles rabattu. Peu importait la ville et les forces obscures qui cheminent en nous. Je souriais à ce torrent, ô l'étrange masque.


Jacques Huré a vécu plusieurs années en Algérie avant et après l'indépendance. Il a notamment enseigné au Département de français de la Faculté des Lettres d'Alger. Il réside à Strasbourg. Ce texte a été écrit en 1964. ande Serre.

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ISSN : 1270-9131