Boutique de
Marsa Editions

ESPACE ALGERIE

27 rue de Rochechouart
75009 Paris. France


Vente directe des ouvrages et revues, expositions, animations.
Ouverte les jeudi, vendredi, samedi de 14h à 19h, ou sur Rendez-vous

 

Responsable de la rédaction
Marie Virolle
Adresse postale

103 boulevard MACDONALD
Paris 75019 - France
Téléphone

+ 33 6 88 95 36 66
Adresse électronique
marsa@free.fr

Avec le soutien de:


 

 

 

La guêpe dedans, nouvelle de Mehana Amrani

Algérie Littérature Action N° 33 - 34

A peine s'était-il attablé dans ce café plutôt tranquille situé à l'extrémité ouest de la ville qu'un jeune serveur l'air moyennement gai se porta à sa hauteur lui demandant ce qu'il voulait prendre. La commande prise, le jeune serveur s'éclipsa comme il était venu, presque sur la pointe des pieds. Resté seul, l'homme confia son esprit à la méditation. Il avait l'air pensif et comme terriblement fatigué. Mais cette fatigue si morne se distinguait aussi par une impression indéfinissable. C'était une de ces fatigues qu'on ne pourrait raisonnablement décrire car elles ne résultent pas d'un effort physique accompli depuis peu; une nuit d'insomnie ne pouvait être davantage à l'origine d'une telle fatigue. En fait, cette fatigue se confondait avec l'avenant global du visage de l'homme et donnait ainsi l'étonnante impression qu'elle ne pouvait qu'être un élément essentiel, de cette face humaine mâtinée d'angoisse, au même titre que ce front bombé, ce nez un peu large, ces oreilles légèrement démesurées, ces yeux où dansaient une insondable tristesse.

N'eût été cette fatigue, ce visage aurait été autre et peut-être, qui sait, gai. Mais la fatigue était là, pendante, et l’on aurait juré qu'elle avait évolué pendant des années avec ce visage pour lui donner non seulement cette mine désolante mais aussi un air où l’on pouvait lire comme une excuse d'être présent, de demeurer, d'encombrer l'existence, la sienne et celles des autres.

Ce que cherchait ce pauvre quidam c'était, en fait, fuir les regards des autres, surtout les regards familiers. Alors, de temps en temps, poussé par cette envie de se dérober aux regards familiers, il entreprenait, au gré  deshasards, quelque voyage. En descendant en étranger dans cette ville, il croyait ne rencontrer que des regards inconnus auxquels il n'était pas tenu de prêter la moindre attention.

Le garçon était revenu avec un café fumant et un verre d'eau. L'homme jeta un morceau de sucre dans son café et s'apprêtait à couper en deux le deuxième morceau quand, tout à coup, son attention fut attirée par une superbe guêpe (c'est vrai que la guêpe était superbe, telle qu'elle apparaissait à notre homme, jaspée de vives couleurs jaunes et noires). Il se mit à remuer doucement son café tout en s'intéressant de plus en plus à l'insecte qui volait à hauteur de son visage. L'homme pressentait que la guêpe n'avait nulle intention de le piquer. Il n'éprouva nul besoin de la chasser. Le spectacle qui allait se dérouler sous ses yeux devait par la suite lui donner raison. Entièrement. En son for intérieur il remercia son intuition de lui avoir dicté de ne point chasser l'insecte.

 

« On le regardait.On riait, on murmurait à son adresse »

La guêpe venait quelquefois se poser sur la table en toute quiétude, puis elle faisait quelques pas et accomplissait un léger vol pour se placer sur le bord de la tasse à café. Après une petite pause, elle reprenait son vol et se mettait à exécuter d'étranges voltiges sous les yeux ébahis de l'homme. De nouveau elle rejoignait le bord de la tasse à café, puis décollait, tantôt de manière verticale tantôt de manière oblique; elle prenait alors quelque peu d'altitude, mais sans trop s'éloigner de son spectateur attiré. Ayant volé quelques instants, elle se décidait à atterrir. Et à chaque fois, au vol, au décollage, à l'atterrissage, la guêpe multipliait les figures géométriques étranges. Et l'homme s'extasiait devant un tel phénomène. Il était tellement impressionné qu'il se  mit non seulement à suivre des yeux les prouesses de la petite bestiole mais à dodeliner de la tête à chacun des mouvements. Et il s'émerveillait devant l'insecte artiste si gracieux dans l'art de la voltige.

Soudain il réalisa qu'il était observé par les clients des tables alentour. On le regardait. On riait, on murmurait à son adresse. Il croyait assister à un spectacle alors que lui-même se donnait en spectacle! Chienne de vie, point de salut ?

La guêpe allait encore une fois atterrir sur le bord de la tasse; elle piquait une descente vertigineuse mais, pour la première et dernière fois, elle manqua lamentablement son but. Malédiction des regards des autres! La belle guêpe s'échoua directement dans la tasse à café. La boisson noire (il aimait tellement le café — et il en abusait — qu’il jurait par cette boisson-totem en disant : “Je jure sur ce poison!”) était à peine entamée. Les yeux des autres consommateurs suivaient avidement l'attitude de l'homme et se demandaient ce qu'il allait faire de la guêpe, de son café, de sa personne aussi.

Dans la tasse, océan noir pour l'insecte, la guêpe avait déjà cessé de se débattre. L'homme réalisa qu'elle avait rendu l'âme. Son corps, si gai, si vivant, si gracieux tout à l'heure, gisait maintenant au fond de la tasse. Et, spectacle plus étrange selon les autres consommateurs que la voltige de l'insecte, l'homme porta, sous les regards étonnés, interrogateurs et réprobateurs de l'assistance, la tasse à ses lèvres. Ce café où se mêlait l'odeur de la mort, l’homme le savoura longuement. Il l’apprécia si profondément qu'il avala tout le contenu de la tasse où ne restait que la guêpe morte.

Les consommateurs regardaient, avec des yeux où mille questions brillaient, l'homme quitter sa table. Il ramassa péniblement son corps et, tout à coup, son visage s'accentua davantage de cette étrange fatigue qui ne le quittait jamais. Le terrible regard des autres disait : Il a certes ramassé son corps mais il a laissé choir sa raison, sinon pourquoi admirer une guêpe qui voltige, au lieu de la chasser ou de la tuer. Et puis quelle folie que de boire un café en le savourant avec une guêpe dedans! La mutité de l'homme, admirateur de la guêpe héroïne de la voltige, disait : Décidément, où qu'on aille, tous les regards des humains sont si familiers et si réprobateurs.

Ah! ces regards qui fouillent, fouinent, jugent, jaugent, flèchent, vrillent, interrogent, pèsent, soupèsent, condamnent, frigorifient, consument, charrient, somment... Et dire qu'il faut, jusqu'à la fin de ses jours, vivre avec de tels regards. Quelle chienne de vie!


 

Mehana Amrani est Maître-assistant à l’ILE de Sétif. Cette nouvelle est extraite d’un recueil inédit : Nouvelles de la Grande Serre.

Pour commander les ouvrages, il faut passer un mail à marsa@free.fr



ISSN : 1270-9131