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Les diables d’Archimède, nouvelle de Ahmed Bouguarche

Algérie Littérature Action N° 33 - 34

Au pays des enfants aux joues roses, le Chameau connut la solitude de l'exil. Le bannissement, même voulu, est une dure réalité. Le coeur plein de rancune, le Chameau avait cru échapper à son destin. Maintenant qu'il vivait dans un pays du Nord, il rêvait assez souvent de soleil et de chaleur humaine. Il était devenu un proscrit malgré lui. Le mépris des gens au ventre rempli et au racisme à fleur de peau le poussèrent à user ses souliers autour des compatriotes de l'immigration. Ces derniers, plus démunis que lui, ne pouvaient lui apporter le réconfort qu'il cherchait. Mais il trouvait auprès d'eux une certaine complicité, l'odeur des épices et le goût pour un rire franc. Il leur rendait service en lisant et écrivant des lettres, en remplissant les innombrables formulaires des allocations familiales, de la sécurité sociale, des bureaux de chômage, des demandes de logement, des regroupements familiaux. C'est ainsi qu'il rencontra Louisa, jeune fille de 19 ans dont les problèmes de santé le bouleversèrent.

Louisa, petite médaille d'or. C'était une très belle fille. Des yeux noirs, des cheveux couleur corbeau qui feraient rêver beaucoup d'étoiles d'Hollywood. Une bouche, mon Dieu! un anneau d'or comme disait ma mère, et une taille à faire fondre le Mont Blanc. Sa beauté n'altérait en rien son intelligence. Louisa était toute de finesse et d'esprit. On ne l'aimait pas trop chez elle. Une femme intelligente ne peut être appréciée par une société de mâles qui ne voient en leur “moitié” que la cristallisation de leurs frustrations et de leur négation.

Le Chameau se rendait assez souvent à Roubaix pour de menus travaux qu’il faisait pour le compte d’une société d’import/export. C'était dans cette ville qu'il avait rencontré pour la première fois Louisa. A la vue de la jeune fille, il reçut comme une décharge électrique d'une puissance plus forte que ses capacités physiques. Les genoux en coton, les mains moites, il se présenta avec une maladresse qui l'avait faite rire. Un rire transparent comme du cristal. Un rire franc comme l'innocence. Un rire radieux comme un arc-en-ciel. Il se perdit dans des excuses aussi banales que sa maladresse qu'elle trouva touchante. Un fois remis de son choc, le Chameau reprit le contrôle des ses nerfs et des battements de son coeur qui lui faisaient mal. Il retrouva sa vraie nature et laissa une excellente impression sur la jeune fille.

« … il savait pertinemment qu'elle était trop jeune et trop belle pour lui… »

Le Chameau n'était ni vaniteux ni orgueilleux. Il savait pertinemment qu'elle était trop jeune et trop belle pour lui. Il ne cherchait pas d'amourette. Il avait dépassé l'âge pour ce genre d'exercice qui le mettaient mal à l'aise. Il espérait seulement devenir ami avec Louisa. Il avait beaucoup apprécié ses manières simples, son intelligence et sa connaissance de tout ce qui a rapport au pays. Il fut très touché par sa sincérité. Plus tard, elle lui parla brièvement de sa maladie sans attendre de lui ni pitié ni compassion. Elle était assez consciente de la menace que faisait peser sur elle cette maladie qui la clouait au sol pendant une dizaine de minutes à chaque fois qu'elle se manifestait. Elle lui raconta la première fois que cela lui était arrivé. Elle était horrifiée. En se relevant, elle n'avait qu'une idée en tête, s'enfuir. Quand il lui posa des question sur cette fuite, elle rougit et avec une gêne non dissimulée, lui déclara qu'elle avait eu honte parce que les hommes qui l'avaient entourée avaient dû voir ses sous-vêtements. Il n’en crut pas ses oreilles. Se préoccuper des hommes qui s’étaient rincé les yeux à la vue de sa culotte alors qu'elle venait d’avoir une crise d'épilepsie! Ce n'était pas possible. Cette jeune fille, plus soucieuse de cacher sa nudité que sa maladie, avait plus de candeur que le saint du village du Chameau.

Le fameux saint qui se cachait derrière un rideau sous prétexte que les mortels ne devraient pas voir son regard tellement il était brillant. Donc, il se cachait pour épier les femmes et se délectait quand celles-ci allaient aux toilettes. Chaque femme devait entrer saluer le saint, donner son nom, sortir s'alléger et se laver. Cela faisait partie de la stratégie de notre saint, sous prétexte que les femmes devraient se présenter purifiées pour la réussite de la guérison. C'était après des recherches assez poussées qu'on découvrit le subterfuge du saint.

Chacun se demandait comment faisait le saint homme pour connaître la couleur des dessous des femmes qui lui rendaient visite.

L'admiration du Chameau fut amplifiée par la pudeur de Louisa. Il lui conseilla pour les prochaines fois, car il y aurait des prochaines fois, de s'occuper plus de sa santé que de ses sous-vêtements. Elle lui rétorqua qu'elle n'avait plus ce problème puisque depuis cette première fois elle avait renoncé au port de tout ce qui laisserait voir ses jambes. Il se rendit compte qu'il l'avait toujours connue en pantalon. Plus de jupe, plus de robe. Il essaya de l'imaginer en robe d'été : Louisa serait encore plus belle dans des tissus fleuris et légers Un jour, le Chameau demanda à Louisa ce qui lui ferait le plus plaisir dans la vie. Elle lui répondit sans hésitation : guérir de cette malédiction. Quand il lui posa la question sur ce qu'elle craignait le plus dans la vie, là aussi, elle lui répondit promptement : mon père. Pendant longtemps le Chameau rumina cette idée, mais n'osa pas lui demander des éclaircissements sur la peur que lui faisait son père. La première idée qui lui vint à l'esprit fut celle du père ramenant sa fille au bled pour la marier contre son gré à un cousin. Mais cette idée fut chassée très vite de sa tête car Louisa lui aurait expliqué la raison de sa peur. Or elle n'avait rien dit. Il comprit que la raison était autre. Plus grave. Peut-être que le père avait des vues sur sa fille. Que Dieu nous préserve de ce genre d'idées! Satan est intarissable.

Le père de Louisa avait immigré il y avait de cela une trentaine d'années. Illettré et sans aucune qualification, il fut aidé par un cousin qui lui trouva du travail. Il arriva en France avec un contrat en main, toute une panoplie de superstitions et un mélange de pratiques païennes et musulmanes. Il était considéré par la communauté immigrée comme un honnête homme qui travaillait chez Renault. Il allait au café comme tout le monde.

Personne ne disait du mal de lui. Il ne fréquentait jamais les bars et, les jours de repos, il allait à la mosquée faire ses prières avec le reste des fidèles.

Contrairement aux noms donnés d'habitude au mosquées, celle de Roubaix s'appelle la Mosquée Archimède. La première fois que le nom de cette mosquée fut mentionné au Chameau par Louisa, celui-ci trouva étrange que la oumma de la ville ait accepté sans rechigner un nom pareil donné à un lieu du culte musulman. Il avait dit à Louisa : pourquoi pas une cathédrale Ibn Khaldoun par exemple. Louisa n'avais pas trouvé cela amusant car elle avait dit : qu'importe le nom, c'est la foi qui compte. Mais le Chameau ne put enlever la bizarrerie de son esprit. Il suffisait d'ouvrir n'importe quel dictionnaire pour savoir qu'Archimède, 287-212 avant J.C., était grand mathématicien et inventeur de machines de guerre qui aidèrent à défendre la ville de Syracuse. Il avait fait d'autres découvertes importantes, mais cela ne donnait aucun droit aux autorités de nommer une mosquée d’après lui. A moins que la municipalité de Roubaix espérât qu'un jour il n'y aurait plus de communauté musulmane dans la ville et que la mosquée serait transformée en église. Ainsi, le nom serait gardé sans trop de problème. Mais, il y a encore un mais. Le Chameau ne se souvenait pas d'églises portant des noms autres que ceux des saints chrétiens.

La fameuse mosquée était gérée par une association caritative dont le président n'était autre qu'un fils de harki membre connu du parti (Femmes Interdit de Sortir) en France. L'imam qui officiait aux prières était un autre membre de Femmes Interdit de Sortir. Pauvre Archimède! S'il savait que son nom servait de couverture à des charlatans illuminés, il se retournerait plusieurs fois dans le noir. Le Chameau expliqua sa découverte à Louisa et lui en montra aussi l'importance. Les dernières paroles du Chameau résonnaient encore dans la tête de la jeune fille : "aussi importante que celle d'Archimède". Louisa, revenue de son étonnement après la révélation du Chameau, demanda à celui-ci d'être plus clair. Il lui expliqua que des gens pareils à la tête de la mosquée allaient monter tous les fidèles contre leur nombreuse progéniture, surtout féminine. Il allait y avoir des mariages forcés, sans fête ni joie. Et gare à celles qui n'étaient pas vierges car seul le sang serait célébré. Le reste, les non-vierges seraient lâchement tuées sous prétexte qu'elles avaient porté atteinte à l'honneur de la communauté musulmane vivant à Roubaix. Le sang disparut du visage de Louisa. Elle blêmit. Son teint devint terne comme de la glaise. Une larme coula le long de sa joue sans vie. Le Chameau la regarda avec insistance, mais Louisa détourna la tête et continua de pleurer en silence. Il avait cru deviner son problème. Louisa n'était pas vierge. Il n'avait pas à la juger ni d'ailleurs à savoir quoi que ce soit sur sa vie privée. Encombré dans ses sombres idées, le Chameau ne se rendit pas compte que Louisa le regardait avec de grands yeux plein de reproches. Il balbutia des excuses incompréhensibles et rougit jusqu'à la moelle épinière d'avoir été surpris avec des idées aussi malsaines que celles de l'imam et son acolyte, le fils de harki. Elle lui dit d'un ton sec que s'il pensait à sa virginité, il se trompait lourdement et qu’en plus, cela ne le regardait pas. Elle prit son sac et s'en alla.

Une semaine plus tard, il revit Louisa aussi terne que le jour où elle l'avait quitté en colère. Il se coupa en centaines d'excuses et la rassura que ce qui l'avait inquiété et qui l'inquiétait encore n'était pas sa virginité, ni d'ailleurs sa vie privée, mais les conséquences que cela entraînerait. Elle lui garantit que de ce côté-là, il n'y avait aucun problème. Alors pourquoi le drame de la semaine dernière? Elle hésita un moment puis se confia à lui. Son père fréquentait trop le président de l'association caritative et l'imam de la mosquée. Elle lui expliqua qu'ils venaient assez souvent à la maison et passaient de longues heures à discuter avec son père. L'imam l'avait publiquement fustigée à la mosquée, sans la nommer. Il avait parlé d'une certaine fille qui sortait toujours le derrière serré dans des pantalons alors qu'elle devrait porter le hidjab comme il était prescrit par la loi islamiste.

Elle était au courant de ces dénigrements et ne prêtait pas trop attention à ces discours enflammés d'un individu qui ne connaissait du Coran que trois versets et prétendait être spécialiste en parole divine. Elle savait aussi pourquoi il ne l'avait jamais nommée dans la mosquée. Le fils de harki-président-de-l'association-caritative avait des vues sur elle.

Ce qui chagrinait le plus Louisa, c'était sa mère qui était pieds et mains liées dans la décision "imamale" et paternelle. Le Chameau la rassura autant qu'il pouvait. Il lui rappela qu'elle vivait en France, qu'elle était majeure et que sa famille ne pouvait rien faire sans son consentement. Toutes ces bonnes paroles encourageantes lui réchauffaient le coeur et lui garantissaient le soutien inconditionnel du Chameau. Mais celuici ne connaissait pas toute l'histoire.

Louisa s'était souvent demandé comment il se faisait que le Chameau fût le seul homme qu'elle connaissait depuis quelque temps déjà et qui ne lui avait jamais fait la proposition de sortir avec elle. C'était vraiment étonnant, toutefois au fond d'elle même elle comprenait le Chameau et ses relations avec les gens. Mais quand même, elle était belle et ne dédaignait pas un compliment. Tout en pensant au Chameau, elle se demandait où trouver la force de lui raconter les misères qu'elle endurait chez elle. Il fallait qu'elle lui parle des projets de ses parents. Ces derniers voulaient l'exorciser des djinns qui l'habitaient d'après les dire de l'expert-imam en épilepsie et autres maladies. Elle avait surtout peur que le Chameau se moque d'elle. Là, elle montrait une méconnaissance totale de son ami. Il était le seul à lui venir en aide et à la soutenir pour supporter les attaques répétées de ses parents. Elle savait qu'un jour ou l'autre elle tomberait entre leurs mains et que Dieu seul saurait la réponse au traitement qu'on lui réservait. Mais elle ne dit rien au Chameau.

« … le matin du 30 juin 1994, les parents de Louisa fermèrent les portes et les fenêtres et attendirent l'arrivée des guérisseurs… »

L'imam expert-guérisseur de toutes les maladies et son chaperon le fils-de-harki-gérant de la mosquée Archimède décidèrent de passer à l'action. Il allèrent voir les parents de Louisa pour la date de l'opération qui fut fixée à la fin du mois. Les deux charlatans rassurèrent les parents, qui ne demandaient qu'à les croire et les suivre dans leur folie, sur la réussite totale de leur traitement. Ils exigèrent des parents de Louisa d'être vigilants et de garder un silence complet sur l'affaire. Même leur fille ne devrait pas être au courant de ce qui l'attendait.

Le matin du 30 juin 1994, les parents de Louisa fermèrent les portes et les fenêtres et attendirent l'arrivée des guérisseurs. Louisa était condamnée dans sa chambre. Elle n'avait aucune possibilité de sortir ou d'appeler à l'aide. Coincée entre quatre murs, seul un miracle pouvait la sauver de cette situation. Le miracle ne s'est pas produit. Les deux illuminés arrivèrent avec leurs idées malsaines à l'heure dite et se mirent tout de suite au travail. Ils attachèrent les pieds et les mains de la jeune fille et commencèrent leur funeste opération. Des litres et des litres d'eau salée furent ingurgités de force par Louisa. Les deux obscurs agents religieux disaient que c'était une vieille méthode utilisée par les ancêtres pour laver le ventre des malades. Comme les démons ont horreur du sel, l'eau salée était le meilleur moyen de les faire sortir du corps de la jeune fille.

Archimède avait découvert il y a des siècles qu'un "corps plongé dans un liquide reçoit une poussée égale au poids du fluide déplacé." Nos obscurs malsains illuminés voulaient prouver, d'après le peu qu'ils connaissaient des Ecritures, qu'un corps lavé de l'intérieur avec de l'eau salée reçoit une poussée égale au poids du liquide ingurgité. Et, que la force de la poussée du liquide est proportionnelle au nombre de litres d'eau salée. Donc plus la poussée est forte plus vite sortiront les démons. Par cette opération radicale, ils voulaient prouver au monde que le Livre, surtout d'après leur lecture, contenait toutes les informations (scientifiques, économiques, historiques etc.) possibles et imaginables nécessaires à l'humanité.

Malheureusement pour la jeune Louisa, leur expérience s'avéra négative et nulle. Puisque la poussée d'eau salée n'avait pas suffit à déloger les djinns, ils décidèrent alors, avec la complicité des parents de la jeune fille, d'ajouter un autre élément à leur macabre remède : les coups de bâton, pour montrer à ces têtes de mules de démons qu'ils ne passeraient pas la nuit dans le corps de la jeune fille. Ainsi, ils prouveraient leur théorème et montreraient au monde qui sont les véritables détenteurs de la "SCIENCE". Les coups plurent toute la journée du 30 juin 1994 sous le regard médusé des parents de la fille. Louisa rendit l'âme sous la torture comme au temps de la barbarie coloniale.

Le Chameau avait appris la mort de son amie par les journaux. Il comprenait maintenant la peur de Louisa. Mais c'était trop tard. Il se précipita dans le premier train vers Roubaix. Pendant le voyage, il ne cessa pas de penser à elle et de se reprocher son manque de perspicacité. Il n'avait pas trop insisté auprès de la jeune fille pour qu'elle lui parlât de la peur que lui causait son père. Il aurait pu l'aider. Une fois sur place, le Chameau se rendit compte de son inutilité dans cette ville puisqu'il ne pouvait rien pour ressusciter Louisa.

Ce n'était pas vrai! Le cauchemar n'était pas seulement de l'autre côté de la Méditerranée. Il était là, présent, palpable, concret et affreux. La contagion avait gagné l'autre monde. Nulle part au monde les Algériens ne seront à l'abri tant que les religieux fayoteurs seront en liberté.

Le Chameau comprit une chose très importante. Si les démons ne sortirent pas du corps de la fille, c'est que ces diables portaient d'autres noms, imam et gérant de la mosquée Archimède. Les tortionnaires-malsains-obscursilluminés venaient de démontrer au monde que les pseudo-religieux qui veulent nous apprendre ce qu'est le véritable Islam, ne sont en fait que des charlatans sans scrupule, ni foi ni loi. Seul le pouvoir les intéresse et gouverner un pays vaut bien soixante sourate, même très mal interprétées, et la vie de quelques milliers d’innocents.


 

Cette nouvelle est extraite d’un recueil inédit intitulé Les tergiversations du Chameau. Elle est inspirée d’un fait divers réel. Ahmed Bouguarche vit aux États-Unis.

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ISSN : 1270-9131