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Warda Bent el Kheil, nouvelle de Leïla Hamoutène

Algérie Littérature Action N° 26

Je me souviens.

Mon refuge était un carré de ciel. Depuis ma naissance, mon regard s'est porté sur lui. Il est vrai que je pouvais aussi regarder mes pieds ou encore plonger dans mon nombril, me laisser fasciner par les rondeurs stupides de ce corps que l'on m'avait appris à détester. Même cette ombre de moi que les dalles marbrées de la cour me renvoyaient, je l'évitais comme la peste. Elle me donnait le vertige. Cette ombre avait la forme de ma robe vue d'en bas. C'était une masse arrondie qui s'assombrissait vers le centre. Je savais qu'il suffisait que j'écarte légèrement les jambes pour que le noir devienne plus noir. Je n'y jetais qu'un coup d'oeil furtif et apeuré tant je craignais de glisser dans ce trou et ne plus pouvoir en sortir.

Parfois, je me disais : "Saute, ce n'est rien qu'un sexe de femme. Saute, tu pourras peut-être renaître différente, tu pourras regarder devant, te découvrir un horizon".

Horizon, une dimension inconnue dans cet univers de la verticalité qui ne pouvait que m'avaler ou me cracher. Horizon, un désir simple, entrebâiller une fenêtre, tenir sa tête bien droite et ouvrir les yeux avec précaution, avec lenteur sur du devant soi.

Hélas, ma vision du monde, ou plutôt des choses n'était définie que par mon rapport à ce qui se trouvait au-dessus de moi et au-dessous de moi. L'espace y était à la fois réduit et infini. Un infini qui ressemble au néant, à la mort.

L'architecture de la maison répondait à leurs desseins, la cour intérieur entourée de pièces fraîches dont les plafonds bas et les niches profondes faisaient penser à un abri creusé dans la roche, l'escalier étroit en colimaçon où se cachaient des cagibis sombres qui servaient de resserre et où s'entassaient des plateaux de cuivre, des alambics, des tables pliantes, le premier et le deuxième étage structurés autour de balcons qui donnaient sur la cour dont les pavés de marbre blanc reflétaient le carré de ciel de sorte que l'une renvoyant à l'autre, on était prisonnier de ces deux dimensions.

Même ma relation avec les autres était imprégnée de cette dualité. Ils m'avaient appris à éviter les rapports de force. Ils avaient inscrit dans ma chair qu'il était inutile que j'essaie de prendre ma mesure en me référant à la faiblesse ou à la force des autres. Ils ne m'avaient permis que deux attitudes.

La première, celle de l'humilité, de la soumission, celle où tête baissée, le regard ne peut qu'errer dans les abîmes sombres du dedans. La deuxième, celle de l'adoration, de la supplication, celle où l'exil ne peut que quêter cet absolu qu'ils ont inscrit dans le ciel.

J'y ai survécu en me ramassant, feignant d'avoir, non pas compris, mais simplement fait miennes ces règles de vie. Montrer une quelconque intelligence aurait signifié se faire remarquer donc, pour les autres, être différente et encourir la suprême punition de l'exclusion totale et irrémédiable.

“… c'était le premier regard qu'elle croisait ainsi par surprise et surtout le premier qu'elle soutenait… ”

En témoigne l'histoire de Warda Bent el Kheil, une lointaine cousine de ma mère, dont le nom me faisait rêver. Un jour, dit-on, qu'elle étalait sur le toit brûlant de la maison de son père les moitiés de tomates salées destinées à épicer les plats de l'hiver, son regard avait rencontré celui de charbon et de braise d'un beau jeune homme. C'était le premier regard qu'elle croisait ainsi par surprise et surtout le premier qu'elle soutenait. Elle s'arrêta de respirer et une suée odorante imprégna ses vêtements. Elle sentit qu'elle perdait quelque chose, là au creux de l'abdomen mais qu'en revanche, son coeur gagnait quelques battements de plus qu'il garda à jamais. C’était le fils des voisins. Il dut partager le même émoi que la jeune fille car jamais les deux familles ne mirent en réserve autant de tomates, de figues, de poivrons secs.

Les premières pluies de Septembre ne découragèrent pas Warda mais intriguèrent son frère qui, la voyant poursuivre son manège malgré les ondées fréquentes, la suivit. Il la tua sur le champ sous les yeux de son amoureux qui, baissant la tête, rentra dans les rangs.

Régulièrement, ma mère et ma grand-mère s'attachaient à me rappeler le destin cruel de Warda. Il me fut raconté sèchement comme s'il faisait partie d'un rite d'initiation destiné à mener la fillette que j'étais vers un état de femme soumise.

Je n'avais alors qu'une dizaine d'années, je ne savais ni lire ni écrire, personne autour de moi ne parlait le langage de l'amour, pourtant je sus, à travers cette narration dépouillée de tout sentiment, de toute chaleur, ce que Warda Bent el Kheil avait ressenti en découvrant dans le regard de son compagnon un rapport étrange parce que non codifié, parce que n'appartenant pas aux seules attitudes qu'elle connaissait. Un univers s'était dévoilé à elle, il allait très vite l'engloutir.

Warda, je te vois, sous le soleil du mois d'août, accroupie sur le toit brûlant, les cheveux tressés en couronne, la gandoura bien lissée sur tes pieds menus et les mains sanglantes de tomates. Tes paupières sont baissées, par habitude, mais tu les relèves lentement pour chercher dans la lumière du toit voisin celui qui n'allait être, en vérité, que l'instrument d'un destin que je me refuse d'accepter.

Sept. 1996


 

Leïla Hamoutène a déjà publié un recueil de nouvelles Abîmes, paru aux éditions ENAG à Alger.

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ISSN : 1270-9131