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La Répudiée de la place du Zaïm, nouvelle de Ghania Hammadou

Algérie Littérature Action N° 18 - 19

Entre les fumées et les gaz de voitures, une effluve capiteuse, familière avait saisi les narines des passants: hâtivement, quelques uns avaient jeté un regard circulaire autour d'eux comme pour déceler la source de ces vapeurs délicieuses. On aurait juré, oui c'était bien cela, comme une senteur de cannelle, à moins que... Mais qu'importe le nom, la place du Zaïm toute entière exhalait un bouquet d'épices qui titillait l'odorat, aiguisait l'appétit, réveillant des visions de fêtes — noces ou circoncisions — quand le couscous d'ambre roule sous les doigts des femmes parées de leurs plus beaux atours. Peut-être se préparait-il une réjouissance derrière une de ces façades imposantes aux fenêtres barreaudées de fers comme les cellules de la citadelle, là-haut dans la ville oubliée aux venelles sombres— une ancienne caserne barbaresque aux murs épais, devenue prison mais qui avait gardé devant ses étroites ouvertures, ses moucharabiehs d'antan. De toute façon, cela ne pouvait venir de la pâtisserie parce qu'elle usait davantage d'additifs industriels pour exciter les papilles des consommateurs que de ces ingrédients, et encore moins de la gargote qui débitait de copieux et graisseux sandwichs merguez-frites à des étudiants affamés. Et le flux humain continuait de s'écouler sur l'avenue, intrigué par ce bouquet d'épices insolite à cette heure et en ce lieu, mais trop pressé pour s'arrêter.

Au reste, l'arôme douceâtre des condiments mêlés semblait monter de derrière le monument équestre dédié au Zaïm, que les officiels avaient canonisé et consacré pour l'éternité le plus grand des patriotes. (si "mortellement" patriote qu'il s'était éteint dans son lit, certes dans un palais mais... en exil car il fallait bien sauver 1'honneur de la tribu...) Pour mieux imposer son culte, le Parti avait fermé toutes les rues adjacentes et multiplié les sens interdits, canalisant ainsi toute la circulation de la ville vers l'étroite artère et obligeant du même coup piétons et automobilistes à passer devant son idole figée pour l'éternité dans une pose de combattant, monté sur un pur-sang, lançant sa troupe à l'assaut d'un ennemi invisible. Le culte du Rais s'était vite heurté à l'indifférence et aux sarcasmes des gens qui, depuis deux décennies que la liturgie avait été instituée, avaient fini par ne même plus voir la hideuse stèle.

Au pied de la statue du grand homme qui faisait face au siège du Parti, entre les parterres de fleurs dont la terre grasse venait d'être fraîchement retournée par les jardiniers communaux, une femme entre deux âges, assise sur une natte, activait un petit réchaud à alcool sur lequel trônait un authentique couscoussier; et la marmite chantait, laissant s'échapper le fumet caractéristique des légumes parfumés d'enivrants épices. Entre ses jambes repliées, elle avait calé un plateau en bois dans lequel elle répandait les grains de couscous encore fumant.

Devant la porte d'un café tout proche, sans prêter attention au singulier spectacle, un groupe d'hommes palabrait sur l'actualité: le tremblement de terre qui avait une fois encore secoué la région, les changements politiques qui se profilaient à travers le dernier discours présidentiel, ou le spectacle d'une chanteuse étrangère qu'une horde vociférant des versets coraniques avait perturbé — malgré tout, c'était encore le temps des rires: on ignorait la peur qui aujourd'hui vous saisit les entrailles, et vous prend à la gorge...

Indifférente à l'agitation qui se déroulait autour d'elle, d'une pâleur claustrale, la tête ceinte d'un foulard blanc, la ménagère de la place du Zaïm cuisait son couscous sous le soleil couchant, elle secouait ses mains fines au dessus du plat pour y faire tomber les derniers grains, refaisant les gestes ancestraux, lentement, consciencieusement telle l'hôtesse préparant un festin pour des invités de marque qui ne tarderaient pas à arriver. Femme sans nom comme ces lieux innomés que les hommes oublient de baptiser comme pour nier leur histoire, leur existence même, elle parlait tout haut adressant d'interminables conciliabules à la statue du Raïs si mal aimé.

Flots de mots sans suite charriant des visions probablement sans incohérences, logorrhée tardive pour combler une vie de silences. Elle parlait, parlait,... tandis que l'homme de bronze à l'épée brandie semblait se figer dans une écoute attentive.

Comme l'esclave libérée par la mort, sa langue s'était déliée, elle retrouvait la parole dans la folie et, rattrapant le temps perdu, revivait sa vie ratée. Elle avait fait sauter les verrous qui enfermaient son esprit: sa tête était légère comme l'air du petit matin juste avant que l'avenue ne s'embrase et que la foule ne vienne couvrir son dialogue. Qu'avait-elle encore à raconter à la statue, elle, la muette qui avait déjà tout dit au juge: les coups  le soir au retour de la tournée des ménages, les injures, les crachats devant les enfants; elle avait tout déroulé sans pudeur — que faire de la retenue quand la vie prend l'eau de partout?— , I'humiliation quotidienne et la trahison finale, ultime. Bientôt, elle n'avait plus rien eu à exposer; le juge avait tranché: l'homme, souverain, n'avait pas de comptes à rendre à une femme. Elle devait quitter la maison, retourner chez son père, à défaut, se réfugier chez ses frères ou aller au diable s'il n'y avait personne d'autre.

La femme n'était allée pas si loin: elle était sortie de la maison commune pleine de belles-soeurs humiliées, avait franchi l'îlot d'entrepôts qui sépare la vieille ville du centre d'affaires et débouché sur les artères rectilignes de la cité européenne traversées autrefois à la hâte.

Elle était apparue là le lendemain du tremblement de terre, deux couffins d'alfa tressé dans une main et traînant un petit chariot à bagages dans l'autre. Personne ne lui avait posé de questions: on ne pose pas de questions aux errants dans ce pays de nomades. La première semaine, le temps pluvieux l'avait obligée à rassembler souvent ses hardes à la recherche d'un abri; mais dans cette partie de la ville, résidentielle malgré son délabrement, les entrées d'immeubles sont souvent fermées la nuit; aussi avait-elle été poussée vers les quartiers périphériques. Plusieurs jours durant, elle avait vagabondé, trempée et hagarde, sans trouver de havre avant de revenir planter son campement dans l'avenue du Zaïm.

"… elle entretenait ce territoire comme s'il eut été un palais…"

Souvent, la sortie des bureaux, et l'arrivée des gardiens de nuit, des retraités encore verts qui avaient lézardé la journée sur les bancs publics, la trouvait occupée à balayer à l'aide d'un faisceau de branches feuillues sa portion de jardin. Les enfants, d'habitude prompts à disputer tous terrains de jeux, s'écartaient de la zone élue et interrompant leurs galopades pour suivre en silence le manège de la femme. La-Répudiée — ainsi le voisinage avaitil fini par l'appeler, mettant dans ce terme tout le mépris que la société porte à celles qui subissent ce rejet — entretenait ce seul territoire qui restait dans son existence comme s'il eût été un palais: elle ramassait détritus et papiers, déroulait sa natte sur un épais carton puis sortait sans précipitation un par un ses ustensiles de cuisine d'un de ses couffins. Elle aussi ignorait ces passants qui passaient en coup de vent, la frôlaient sans la voir; elle ne levait pas même le regard sur ces gamins soudain attentifs, presque graves, qui, retrouvant sans doute dans ses gestes quelque façon maternelle, délaissaient leurs jeux pour l'observer. Peut-être avait-elle des enfants, un bébé rieur qu'on lui avait peut-être enlevé.. .

L'année s'écoula ainsi avec cette occupante imperturbable clouée sous le cheval de bronze caracolant. Si le printemps fut radieux, l'été alluma de grands incendies qui dévorèrent les maquis et forêts échappés au napalm de l'armée coloniale. Le brasier ceinturait la plaine côtière et une cendre noire, encore tiède, pleuvait sur la ville exsangue et morne. Les massifs de fleurs plantés au pied du monument, calcinés par l'ardeur du soleil, gisaient comme des couronnes flétries sur une tombe abandonnée.

Les bureaucrates alanguis avaient déserté les administrations: la rue du Zaïm habituellement si animée s'était vidée; mais, à l'ombre de la statue équestre, la Répudiée veillait toujours.

A la rentrée, une rumeur, chargée pour ainsi dire de jauger la réaction du pays, de le préparer afin de ne pas trop le brusquer par une mesure hâtive, portée d'abord par les chauffeurs de taxi, les Hermès du Parti adorateur du Zaïm, précédant l'information officielle, annonça le retour prochain sur le sol national du colonel-président; il était parti soigner une hernie discale dans un petit royaume connu pour les talents de ses chirurgiens. On disait que, pour préparer les festivités saluant son retour — un retour inespéré ! — ses amis s'apprêtaient à donner à la ville de nouvelles couleurs, à la débarrasser de ses décharges d'ordures, à la décaper de fond en comble et que, à l'occasion de cette grande lessive, la statue du Zaïm aurait droit elle aussi à un ponçage attentif, avant son déménagement déjà prévu vers un autre lieu. En contrepartie, le colonel-président, pour remercier la patrie de l'avoir soutenu dans cette épreuve, avait promis de ne pas revenir les mains vides et déjà de vastes conteneurs quittaient les ports de plusieurs pays remplis de cargaisons de frigos, machines à laver, cuisinières ou autres robots domestiques promis.

Pendant une semaine, on ne parla que de cet événement et de ce que ces achats allaient coûter aux finances du pays. Dans les ménages, on fit les comptes; mais les débuts du championnat national du football occultèrent le sujet. Toute chose avait son importance, hormis la femme répudiée que personne ne remarquait plus, tant elle s'était fondue dans le décor de bronze et de marbre.

Quelques jours plus tard, sur les plates-bandes qui cernaient la stèle, des jardiniers diligents étaient venus repiquer de nouveaux plants, deux hommes drapèrent la statue d'une bure grise, un troisième tourna autour la scrutant d'un oeil d'expert. Puis la masse de bronze disparut sous un échafaudage. La femme, observant de loin l'opération, attendait le départ des hommes pour récupérer sa place.

Après son décapage, une grue vint enlever la stèle qui fut bientôt déposée devant le siège du gouvernement. A l'ombre du grand homme, des policiers en faction montaient jour et nuit la garde, des délégations étrangères défilaient, des ministres affairés cogitaient.

La statue du Zaïm si longtemps ignoré, en gagnant le quartier fermé du gouvernement, libéra la circulation dans le centre ville; en revanche il devint subitement invisible au commun des citoyens; seuls, désormais, quelques officiels pouvaient l'honorer d'un dépôt de gerbes de fleurs lors d'une commémoration de quelque fête nationale.

L'émigration de la statue désarçonna la Répudiée, son désarroi amusa les enfants et des vieux compatissants lui indiquèrent son nouveau lieu d'exposition. Elle s'y précipita aussitôt, traînant derrière elle le fatidique chariot grinçant qui signalait de loin son arrivée.

Une barrière rouge fermait l'esplanade pavée de marbre, interminable, au bout de laquelle l'attendait son confident attentif. Les voilà face-à-face et pourtant si éloignés à présent; entre elle et Lui deux hommes armés. C'était normal; il était prévu par le règlement que nul ne peut s'approcher sans déclencher l'alarme et après l'alarme, les sommations.

Tout au discours qu'elle apprêtait, elle n'entendit pas l'appel du garde. Ni la première mise en garde, ni le dernier "halte !"

Une première balle l'atteignit à la cuisse; elle n'en sentit pas la douleur, continuant à haler son chargement, le second tir la coucha au sol. Au dessus d'elle, l'air s'épaississait, couvrant la statue d'une auréole. Une nouvelle nuit tombait sur la ville.

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ISSN : 1270-9131