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La mer l'amour… la mort, nouvelle de Daoud Brikci

Algérie Littérature Action N° 17

Ils ne m’ont jamais pardonné d’avoir appris l’amour à leurs femmes, à leurs filles. Si ça te chante, mets-toi à leur place, ces salauds de militaires: je suis très bien à la mienne.

Qu’est-ce-que je suis allé faire, moi, dans ce putain d’Israël érigé en plein territoire algérien…

Le service militaire. Plus précisément, deux années au service des militaires. Dans la Marine.

Djenina, avec sa superbe baie, est une base résidentielle strictement réservée à l’armée. Un site de rêve, jalousement préservé. Des plages propres de sable fin, avec une large bande de mer toute claire et transparente, tu dirais un jacuzzi de palace américain.

C’est simple, les militaires préfèrent dire entre eux “ le petit Miami “, ça les fait mieux rêver que Djenina, ces cons. Comme un paradis privé, l’accès est sévèrement contrôlé. Barrières métalliques, gardiens en armes, patrouilles de surveillance qui se relayent nuit et jour: tu croirais la ligne frontalière israélienne. Les militaires, ça ne lésine pas sur les moyens, pour le bonheur et la quiétude des leurs. Bref, tu imagines un peu. Djenina, ce n’est plus l’Algérie, c’est l’Armée algérienne.

N’empêche, dès les premiers jours, durant la période d’instruction, j’ai su les épater tous, avec mes prouesses dans la nage sous-marine. Très vite, on ne m’appelait plus que “ Flipper “. Ce surnom qui me colle du plus loin que remonte ma mémoire. Tout cela provient de mon père, qui était lui-même passionné de pêche sous-marine, et qui s’était mis dans la tête, peu après ma naissance, de m’apprendre à nager sous l’eau avant que je sache marcher.

C’était sa fierté, à mon père, de me lâcher comme ça dans la mer, tu aurais dit un vrai têtard, sous les regards médusés des gens autour. Et ma mère qui manquait à chaque fois mourir de frayeur ! Pour la rassurer, mon père lui disait : « Ne t’en fais pas ! Celui-là, je veux en faire un vrai poisson. Si tu le
souhaites, je te ferai aussi une pleine marmaille de bras cassés ! » Sacré mon père ! Il conduisait des trains. A mes douze ans, il est mort dans un accident d’auto. Dieu ait son âme — si ça Lui chante, mais Il n’ aura pas la mienne. Alors tu comprends, j’avais appris, dès mes premières années, à préférer vivre sous la mer, comme si j’y respirais mieux. Je trouvais infiniment plus de matière à rêver dans les fonds côtiers de la Pointe Pescade, que sur les trottoirs de mon quartier. Souverain d’un arpent d’éden qui repose sous la mer, oui, seigneur de chaque brin d’algue et de chaque goutte d’air, je souffle des cloches de silence à des naïades en promenade, furtives patineuses sur le cristal de l’azur marin, et j’indique aux poissons la direction de leur errance...

L’école, bien sûr, c’était sacré, mais après, le moindre moment de liberté, le moindre jour de vacances, je le passais dans la mer. Et jusqu’à mon adolescence. Tant pis que ça te choque, mais j’ai découvert mes premiers plaisirs sexuels dans les fonds marins. Nu, en apnée prolongée, je me laissais gagner par une sorte d’ivresse, où les poissons devenaient des sirènes, je te jure! Rondeurs voluptueuses aux balancements langoureux. Mirages aux déhanchements lascifs, réglés par des coulées de caresses chaudes. Pour la première fois de ma vie, j’ai senti mon sexe durcir et se dresser dans ce ventre d’eau salée ; à peine j’y ai porté ma main, qu’un filet de laitance en est sorti pour se délayer dans l’infini marin.

Je me masturbais comme ça, autant que je pouvais, lové dans mon élément, jusqu’à la dernière goutte d’air dans mes poumons.

A cette même époque, je me suis mis aussi, naturellement, à m’intéresser aux filles. Crois-moi, j’ai tout de suite eu un succès foudroyant auprès de la plupart d’entre elles. D’abord, je dois dire, parce que la nature m’a plutôt bien fait. J’avais aussi un air réservé et timide,avec un sourire candide qui les rassurait, et les attirait. Et puis aussi, les filles, il me suffisait de les considérer pour ce qu’elles étaient : un élément aquatique. Je m’insinuais dans leurs pensées comme si je m’enfonçais dans les flots d’une crique, je gagnais leur coeur, puis je regagnais la mer. Ma raison gondolait dans le manège visqueux de leur mouille. Lippes chavirées, lèvres englouties.

Hippocampes en danse du ventre. Poulpes mamelus. Et l’humeur polissonne des goulus poissons-vulves !

Deux des plus belles années de ma jeunesse, au service des militaires…Ça me faisait rager.

Le soleil tapait lourd, en ce tout début de juillet, comme tu peux t’en douter. Plus que jamais, il n’y avait que dans l’eau où je voulais être, pour m’y abandonner, y dormir, rêver, m’envoler et fuir, fuir du plus loin que pouvaient m’emporter les sirènes…

Lorsque le kapo est venu m’annoncer ma convocation au bureau du grand Chef, j’ai sérieusement craint : je me demandais ce que ce général déképité me voulait. Je fus introduit dans un bureau spatieux, décoré comme dans un film sur la mafia. Garde-à-vous crispé. Je ne sais pas si c’était à cause de la climatisation poussée à fond ou quoi d’autre, mais je me suis mis à grelotter comme si j’avais été en un clin d’oeil projeté tout nu sur la banquise. Je maintenais mon regard fixé par-delà une large baie dégueulant sur la grande bleue : au plus loin, là-haut, regarde bien, c’est le pôle nord… Ayant été informé de ma science inégalée des fonds marins, le général Yamine me voulait comme instructeur de pêche sous-marine, pour ses enfants. Voilà à quoi j’allais servir : un genre de larbin, certes plutôt de luxe. Mais larbin quand même. Merde…

Je commençais dès le lendemain.

A neuf heures le matin, je me suis présenté devant la résidence du général. Au portail d’entrée, un intendant est venu pour me guider jusqu’au perron de la demeure. Nous avons traversé une pelouse aussi grande qu’un terrain de foot, aussi fraîche et verte qu’un tapis de billard. Puis nous avons longé une piscine bordée de transats et de parasols alignés comme à la parade. Arrivés devant les marches du perron, c’était au tour d’une femme de ménage, qui me fit entrer dans le séjour : je comprenais mieux pourquoi ils appelaient ça leur “ petit Miami ”… Là, j’ai fait la connaissance de la femme du général. Proche de la cinquantaine, plutôt bien conservée, avec un air qui se voulait à la fois affecté, et affable. Elle m’a demandé mon prénom, et s’est aussitôt mise à m’appeler « mon garçon », comme si désormais, je n’existais plus que pour lui appartenir et la servir… Ensuite, j’ai été
présenté aux enfants : Zino, le garçon, dans les quinze ans ; Sonia, la cadette, pas plus de dix ans. Le choc, ce fut avec Linda, l’aînée. Le même âge que moi, dix-huit ans. Franchement, j’ai flashé sur elle : le genre de fille très belle et très classe, tu vois, la fille inaccessible, qui ne t’accorde que le droit de rêver d’elle… Je me suis efforcé de faire mine de rien : je n’étais qu’un appelé du contingent, un soldat de base qui obéissait aux ordres. Un
point c’est tout.

Dès le début de l’après-midi, nous étions, la famille du général et moi, en mer, au large. Et là, une fois sous la mer…

Sous la mer, Linda a découvert pour la première fois les contours ondoyants de ses désirs. Sous l’eau, elle s’est accrochée à moi, et s’est abandonnée.

J’ai serré son corps fiévreux contre moi, et l’ai senti tout entier parcouru de violents frissons, au contact de mon érection. Dans l’eau, l’effraction virginale a le velouté d’un écoulement chaud. Sitôt elle et moi émergés, je devinais désormais, à travers les regards qu’elle me vouait, la supplication et le désir pressant qu’à nouveau, dans les fonds d’un amour gémellaire, je l’entraîne. Et, pour ne rien te cacher, dans l’eau plus trouble des fonds rocheux, j’ai su guider également la femme du général, vers des extases qu’elle n’imaginait même pas — mais que peut imaginer une régulière de militaire? Cela devait arriver ! … Comme il devait arriver qu’ils l’apprennent, le général et sa soldatesque. La femme du général en voulait de plus en plus, et même plutôt dans le confort de son lit conjugal : il lui suffisait de renverser sur le chevet le portrait de son mari. Linda nous a surprit une fois en train de partager des gestes équivoques. Prise d’une rage de jalousie, elle a menacé de tout raconter à son général de père, et plus encore… Elle n’était plus la même, et s’était mise à se comporter bizarrement. Elle ne me voulait plus que pour elle toute seule, et exigeait désormais des sorties en mer sans personne d’autre que nous deux. Très vite, le climat s’est dégradé, ça commençait à sentir plutôt mauvais, selon mon goût… La mère et la fille ne se parlaient plus, sinon pour échanger de violents propos lourds de sous-entendus. A tel point que, peu de jours après, le général a nourri quelques soupçons…

Cet après-midi, j’ai reçu une convocation immédiate au bureau du général. Une soudaine panique s’est emparée de moi : tout allait être découvert… Il ne me restait plus qu’à disparaître au plus vite. Je ne pouvais espérer ni miracle, ni échappatoire.

D’instinct, j’ai couru vers la mer, et me suis mis à nager longtemps au large. Là, j’ai attendu la nuit. Puis, j’ai décidé de retourner vers la côte, mais en bifurquant suffisamment pour contourner la base navale. Sur la côte ouest, j’avais repéré une corniche difficile d’accès et sauvage, maintenue inhabitée par les militaires : elle faisait partie du no man’s land de sécurité autour de Djenina. Par là, j’allais pouvoir toucher terre, et disparaître ensuite dans la nature.

J’étais parvenu assez près du rivage, quand j’ai remarqué de l’animation.

Des projecteurs semblaient fouiller la nuit : j’ai compris qu’ils étaient à ma recherche. J’étais fatigué, la nuit devenait froide, je sentais la faim. Tant pis, je n’avais plus le choix : j’allais devoir aborder la corniche, et essayer de me faufiler entre leurs mailles, profitant de l’obscurité pour m’enfuir au plus loin de la région. Si je pouvais atteindre ainsi le gros bourg, à une quinzaine de kilomètres de Djenina…

Arrivé à terre, j’ai réussi, en courant de bosquet en rocher, à rejoindre un cabanon abandonné. Je me suis terré dans cette planque, espérant reprendre souffle, me sécher et me réchauffer un peu, avant de détaler d’ici. Dehors, des bruits d’agitation, des cris, des aboiements de chiens me parvenaient, de plus en plus proches. J’ai tenté, en scrutant les lieux alentours, une ultime échappatoire. Mais j’ai vite réalisé que j’étais tombé dans une souricière. Ils me savaient ici, dans cette cabane en ruine, et se préparaient à donner l’assaut. J’ai reconnu la voix du lieutenant-chef Smaïl, qui me parvenait à présent très nettement, par l’entrée effondrée du cabanon. Ce porte-couilles aboyait ses derniers ordres à la troupe, avant l’acte final : «Uniquement à l’arme blanche, il disait. Opération G.I.A., compris ? » Pour ma part, en tous cas, j’ai deviné qu’ils voulaient se venger, et se débarrasser de moi, en signant leur acte du nom du G.I.A. Ça leur était très commode, comme ça, tu comprends… Le G.I.A., c’est quand les militaires ne se sentent plus d’abus de pouvoir. Moi, c’est ce que j’ai compris.

Cette armée d’apartheid exigeait que je meure. Je ne savais pas me battre contre la haine des fusiliers marins. J’avais juste appris à jouir avec les sirènes…

Ils sont là. C’en est fait de moi. J’entends crisser les lames qu’ils affûtent, comme des chacals qui s’excitent à la curée. « Il est là, ils s’écrient, son heure est venue ! » Si ça te chante, mets-toi à leur place, ces salauds de militaires : je tiens à garder la mienne.

Je me suis assis par terre, à même la poussière, le dos contre un coin de tout ce foutu délabrement. J’ai fermé les yeux. Un bref effort, et j’ai ressuscité au fond de ma gorge et dans mes narines une mer d’amour… Sel aqueux au goût de mouille… Puis j’ai défait ma braguette, et je me suis mis à me branler de tout ça.

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ISSN : 1270-9131