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La rivière aux cochons, nouvelle de Farid Laroussi

Algérie Littérature Action N° 43

- Mesure combien effroyable est mon pouvoir, je prends la plus belle des indépendances et j 'y applique l'outrance des mes incompétences

- Et toi mesure combien vrais sont mes mensonges, je prends le plus beau livre du monde et j'en fais une prière de douleur.

C'est en revenant de l'oued halouf que nous l'avons vue. Un tracteur l’avait peut-être laissé tomber là par accident. Samir courut le premier vers elle. Elle était toute fraîche, bien ronde sous le soleil qui frappait encore dur à six heures du soir. Il nous restait huit kilomètres avant d'arriver à la maison. Je voulus partager le fruit avec mon frère, mais il proposa de le garder pour notre jeune soeur qui refusait de manger.

- Une orange, ça lui plaira!

- Oui, ça plaît toujours quand on n'a rien d'autre.

- Je la lui pèlerai, conclut-il en sautant sur un pied.

La plage nous avait épuisés depuis que nous l'avions presque pour nous seuls. Même les autres, plus grands, n'y allaient plus jouer au foot, ou organise
leurs concours de masturbation entre les pins trop penchés pour leur faire de l'ombre. Quatre ou cinq anciens pécheurs fumaient leur kif et grillaient des sardines au romarin. Quelquefois des hommes sortaient des vagues, barbes ruisselantes et tuniques blanches, en faisant des sourires à tout un chacun. Alors le silence tombait du ciel jusqu'entre les dunes où ne se promenaient plus que les scorpions. Béchir, notre cousin, dans ses jours de désespoir, en prenait un qu'il laissait courir sur sa poitrine, coinçait entre ses pectoraux et taquinait du bout de la langue. Un jour d'avril, plus ivre que d'accoutumée, une de ses lèvres goûta au poison. Le guérisseur du coin cracha dessus après avoir mastiqué une sorte d'argile. Puis, pour cacher l'entaille en forme de "c", Béchir se laissa pousser la barbe. La moustache seule lui donnait, à ce qu'il affirmait, un air de flic, chose mal vue au village où la moitié des gens vivait de la contrebande, tandis que l'autre se composait de moudjahidin que la révolution n'avait pas réussi à enrichir.

Deux voitures passèrent au ralenti tant elles étaient chargées. On aurait presque eu le temps de parler aux passagers qui nous jetèrent des regards affolés.

- Alors, Djemel, toujours pas de bourricot?

- Et toi, ton père s'entraîne toujours aux championnats du monde des coups de pieds au cul?

Si j'avais mordu dans cette orange à ce moment-là, elle m'aurait paru le plus sucré des fruits. Mais je me contentai d'achever ma réponse par un “fi lamen” qui promettait un avenir bien rose à tous les idiots du village.

- Ouais, on est bon pour la terminer à pieds, cette putain de route!

- Hé frérot, on n'est pas mieux ensemble? Tu sais bien qu'ils sentent le mouton et qu'ils finissent par penser pareil.

Une camionnette fonça sur nous en sens inverse. On sauta contre un talus au pied d'une fourmilière. J'eus le temps de reconnaître Béchir au volant.

- Tu l'as vu, toi aussi?
- Alors, c'est vrai ce qu'on dit sur lui et ceux du maquis?
- Peut-être. Où est l'orange? grommela Samir en frappant ses sandales l'une
contre l'autre.
- A sa place, au milieu de la route.

Je me demandais combien de temps s'écoulerait avant qu'on entende la sirène de l'estafette des gendarmes. Les grillons reprirent leur chant d'argentiers. La sueur nous trempait le dos sans même nous rafraîchir. Plus personne ne passa sur la route. Les ampoules aux orteils et la soif semblaient le prix à payer pour nos escapades à la plage.

On fut accueillis à l'entrée du village par le silence des chiens couchés sur le flanc, la langue dehors comme une escalope pourrie. Le café était vide. Pas de partie de dominos, ni de fond musical en forme de trompette. Des voitures étaient immobilisées au milieu des rues sans que l'on pût accuser les éternelles pannes des deux seuls feux de signalisation. Les vieux avaient disparu de devant leurs maisons, emportant leurs tabourets fétiches. Les jeunes avaient effacé leurs ombres sur les murs. On n'entendait pas les cris habituels nés du hammam des femmes, ni leurs batailles de seaux d'eau, ni
leurs éclats de rire qui nous rendaient rêveurs. Seuls des rats faisaient la course sur le boulevard des martyrs.

Un mendiant profitait de l'ombre du figuier de la place de la mosquée, une mauvaise cigarette à la bouche. L'arbre avait poussé tordu. Ils allaient bien
ensemble.

- Ya sidi Abdelslem, qu'est-ce qui se passe ici?

- Comme d'habitude, ils cherchent tous la sortie. Cette fois, mon fils, ils l'ont trouvée, je crois.

Lui qui aimait fignoler ses maximes, agaça Samir ce jour-là. Ce dernier se lança brutalement en direction de la maison. Je l'observai de loin comme s'il était parti en reconnaissance. Peu importe le côté où je levai les yeux, le ciel offrit son bleu métallique, prêt à se saigner devant la nuit venue. C'est alors que le silence des oiseaux me prépara à cette grande aspiration d'air hors de mon corps. Mon frère réapparut, vidé lui aussi.

- Ils l'ont fait, Djemel! Ils l'ont fait!

- Oui, je sais. Tous?

- Tous. Saliha aussi

« … Nous ne vîmes que de grands draps rougis posés à même la terre des cours… »

Je jetai l'orange le plus loin possible sans laisser Samir finir ses explications. Des gendarmes nous empêchèrent d'entrer dans ce qu'il restait de notre maison. Les voisines de notre mère battaient le sol de leurs mains en hoquetant les noms de Dieu. Leurs hommes fumaient nerveusement et tentaient de nous enlacer, le visage dévoré par l'incompréhension. Trois autres maisons du quartier avaient été attaquées. Nous ne vîmes que de grands draps rougis posés à même la terre des cours.

Samir avait grimpé tout en haut d'un arbre dans la nuit ouatée. Dieu le prit en sa faveur. L'esprit de ce jeune garçon, mon meilleur ami, ma seule famille, se verrouilla. Quand on le fit descendre au petit matin, je l'embrassai comme un fou, mais il était traversé d'un vent qui nous glacerait tous un
jour.

- Djemel, dis-moi qu'on n'ira plus jamais à la mer.

- Bien sûr que non, mon frère! Où veux-tu aller?

- Chez mes petits-enfants… Non, dans un verre en équilibre en attendant la pluie… Il te reste des beignets?

- On verra, peut-être, dis-je en le raccompagnant chez un oncle, à l'autre bout du village.

La volonté de vengeance donnait un sentiment immuable à mon âge. Seul Samir m'aidait à composer un maintien calqué sur la raison des plus forts.

Les dix-sept années de ma vie passées en famille pesaient plus que tout. J'appris vite à ne plus me consommer aux couleurs mélancoliques qu seyaient de mieux en mieux à cette terre. Ceux qui m'avaient méprisé comme n'importe quel crève-la-faim me regardaient devenir phoenix. Plusieurs fois je reçus des invitations du maquis, vite transformées en exécution si j'avais ouvert la bouche. Ne savaient-ils donc pas que j'étais déjà mort? Le travail m'accaparait avec une énergie inégalée. Je taillais des vignes le matin, préparais du béton l'après-midi dans la cour de la mairie, et sortais mon frère le soir. Il adorait faire des bulles avec sa limonade. Plus ça lui irritait les narines, plus il riait. Nous étions seuls dans les rues, ce qui rendait ses éclats de rire plus sincères et insupportables aussi.

Parfois pour ne pas balancer complètement dans la toile de mes nerfs, j'enfilais la bicyclette du fils du maire et disparaissais en direction de la plage. Personne n'osait entrer dans mon effervescence. Je laissais les bien-pensants expliquer ma conduite par le poids du chagrin, ou par celui de mes nouvelles responsabilités. Vu de l'intérieur tout était compact, comme le sable du désert si près si loin.

- Ah bon, tu ne sais pas pourquoi on appelle cette plage oued halouf? m'avait demandé un jour Béchir.

Je l'écoutais parler tandis qu'il commençait à raconter en me tendant la paume de la main pour certifier son contrat d'homme de parole. J'avais alors onze ans et j'avais serré cette main en déclarant que nous étions les meilleurs menteurs.

- Aujourd'hui on ne voit plus rien sauf le lit sec de la rivière, mais avant, du tant de nos grands-parents, l'eau coulait jusqu'à la mer. Au début de l'été, il ne restait qu'un faible ruisseau, vite boueux. Cela attirait les sangliers qui s'y roulaient et allaient ensuite faire la fête aux vignes.

- Des sangliers?

- Oui, des porcs, avec des dents comme ça!, avait-il repris en faisant un geste en tire-bouchon.

L'alcool peignait sur son visage la somnolence qui suit les mauvaises nuits. Il ne semblait plus rien attendre de personne. Il vivait chez sa mère, une veuve de guerre qu'aucun homme aux alentours n'avait voulu épouser par peur du mauvais oeil. Ses frères étaient mariés, partis travailler à Oran ou Tlemcen. Lui fréquentait la bouteille, qu'il tétait enveloppée dans une chemise jaunâtre. "Voilà à quoi ressemble un homme raté", me disaient les adultes du village qui trafiquaient les pneus, les fers à repasser, ou les magnétoscopes d'Espagne via le Maroc. Leurs amis douaniers fermaient les yeux en retour de devises étrangères, d'une caisse de whisky, ou d'un four à microondes pour les gradés.

- Il y a longtemps, le dimanche, des roumis de Témouchent ou de Béni-Saf venaient tirer dans le tas, saison ou pas saison. Ils laissaient leurs perroquets à la maison pour mieux profiter de ce qu'on avait à leur offrir. Ils rentraient chez eux le soir, presque toujours à moitié bourrés, en ayant vaguement découpé les carcasses. De toute façon, ils préféraient plutôt garder la glace pour leurs bières que pour conserver des sortes de jambonneaux sanguinolents.

Il y avait le restaurateur qui prenait une ou deux bêtes entières.

- Il faut que tu trouves un truc contre cette odeur! On peut à peine s'approcher de toi!, l'avais-je interrompu.

- Ben quoi, l'air de la mer, ça te suffit pas?

- Justement, c'est une belle journée sans vent et je m'épuise à ne pas respirer.

- C'est pas comme ça que tu espères que je vais te finir l'histoire, non? avaitil répliqué en guise de défense.

Ainsi, plus tard, ferait-il de ses fiançailles solitaires ce qui allait devenir la terreur dans toute la région. Quelques autres illuminés, rebaptisés émirs, qui, le plus souvent, vivaient à un jet de pierre de ceux qui les saluaient de la paix de Dieu matin et soir, n'avaient rencontré aucune difficulté à faire de Béchir-le-poivrot un Béchir-le-chevalier. Pour les intimes, comme Samir et moi, la ressemblance avec le modèle original demeurait trop précise, pas assez sèche. Eut-il remplacé son vin de Mascara par de l’héroïne de Kandahar, les circonvolutions du mal n'auraient pu se désagréger. Quelques années
auparavant nous discutions encore comme deux frères tirés de l'embarras de la présence parentale. Sur la plage il avait beau bomber le torse, il ne se risquait jamais dans l'eau.

- Mais t'es fou! Il y en a qui n'en sont pas revenus.

- Comment tu sais, tu n'y es pas allé?

- Ça y est, tu recommences avec tes questions d'homme boulitique! avait-il dit en étendant le bras vers l'horizon brumeux.

L'eau le terrifiait et naturellement il s'installait toujours en haut de la plage, prétextant la recherche de l'ombre des arbres. Cet emplacement lui permettait aussi de s'accorder discrètement au seul plaisir du vin, jusqu'au jour où Samir et moi le croisâmes les manches retroussées, agenouillé sur une natte, implorant la miséricorde de Dieu. Les villageois riaient de lui. Ils lui reprochaient presque de vouloir vivre autrement. Nul ne percevait le bien en lui, même dans un état passager.

« … il avait basculé dans l'eau les traits crispés par la surprise… »

Aujourd'hui que les miens sont sous terre et que Samir n'est que la doublure de sa vie, je regrette de ne pas avoir eu raison plus tôt. Il ne me suffit pas de m'estimer heureux que mon intuition soit allée dans le bon sens, ni que les murs de ma cellule permettent enfin à mon âme de vieillir en paix. Je n'en voulais pas vraiment à Béchir d'avoir été le complice des assassins de ma famille. Simplement son geste avait réclamé le mien, comme un vaccin arrive après une épidémie.Il avait accepté mon invitation sur la barque en me montrant la crosse de son revolver sous sa chemise.

- Tu poses tes conditions, moi je te demande d'avoir simplement confiance en la mer, dis-je en prenant le large.

- Tu crois que parce que je n'ai pas souffert tout ce que tu as connu, je suis plus heureux que toi?

- Dieu seul le sait, murmurai-je en luis lançant un violent coup de coude au visage.

Il avait basculé dans l'eau les traits crispés par la surprise. Il ne put s'agripper à la barque. Je le regardais de haut, formant de ma poitrine une cible idéale. Il remonta plusieurs fois, la bouche ouverte vers la surface. Ses bras semblèrent pris au dépourvu, puis lentement se tendirent dans les reflets des vagues avant de s'enfoncer dans l'eau, comme revêtus d'ailes noires.

Samir attend toujours au café près de la poste avant de venir me rendre visite. Parfois, si l'officier d'administration est bien luné, il le laisse entrer avec les mères et les épouses de mes compagnons de prison. Quand mon frère n'a pas pu trouver d'orange assez belle pour moi, je lui raconte l'histoire de la rivière aux cochons. Il m'écoute, concentré, puis se rapproche, sourcils haussés, et me souffle : "Tu as meilleure mine!"


 

Farid Laroussi vit aux États-Unis

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ISSN : 1270-9131