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L’indescriptible mêlée une nouvelle de Selma Setti

Algérie Littérature Action N° 22

L’attente a déjà duré une heure. Ou plus? Depuis combien de temps es-tu là, rêvassant, perdue dans les nues? Tu jettes un regard autour de toi, sur ces corps avachis de fatigue, qui se tassent sans grâce, ombres falotes adossées aux murs sales et couverts de graffitis, ou assises à même le sol. Quelques-uns s’étaient accroupis sur une pierre ou un bidon de Safia — il y avait toujours un objet de ce genre qui traînait aux arrêts de bus, à défaut
de bancs! — sachets ou couffins posés devant soi, les yeux dans le vague, regards éteints de zombies, les traits mous et ternes, corps couverts de poussière, comme cette cité et ton coeur en berne... Et, au moment où l’on s’y attendait le moins, se profile au loin une longue silhouette bleue de chenille. C’était le bus qui arrivait, cahin, caha. Il ahanait comme un vieil âne sur les flancs escarpés d’un mont, le moteur grinçant et crachotant comme des poumons encrassés de mineurs. La foule flasque jusque-là, se galvanise comme brûlée au fer chaud ou atteinte d’un courant électrique.

Tout le monde se rue au-devant de l’arène : il faut absolument être les premiers au moment où l’autocar s’arrêtera et ouvrira ses portières. C’était aussi le moment propice aux voleurs à la tire qui, d’une dextérité remarquable, dérobaient portefeuilles et porte-monnaie.... Les jeunes, les premiers, prennent les devant, les coudes relevés à la hauteur des épaules, prêts pour la grande bataille, l’oeil luisant, les lèvres frémissantes d’excitation. Les femmes, lourdement, ramassent sacs et couffins, ajustent foulards et voiles et s’empressent à leur tour, péniblement, de toute la masse de leur corps ankylosé par la fatigue des ans et des enfantements, geignantes et rechignant, couvrant d’imprécations ceux qui les ont devancées, d’une voix aiguë qui vrille les tympans : “Que vos parents soient maudits! Fils du péché “

L’autobus stoppe enfin devant l’arrêt . Toutes les portières s’ouvrent à la fois pour accueillir cette marée humaine et permettre à ceux qui étaient à l’intérieur de descendre. La mêlée est indescriptible... Oued en crue charriant pêle-mêle la boue, le bois, les pierres... Les gens sont pris de panique que... Chacun se jette dans le tas, poussant par-ci, par-là, s’accrochant à une barre, à un pan de veste ou à une épaule, lançant le corps en avant comme un buttoir. Des mains et des poings labourent des dos ou des ventres; des doigts griffent un nez ou un oeil au passage. Les pieds aussi entrent dans la danse.

Des coups sont lancés dans le tas, à l’aveuglette... tant pis pour les élégants : les chaussures sont écrasées, les bas salis ou déchirés, les pieds souillés. Les têtes sont déjà décoiffées et hirsutes, les vêtements chiffonnés. Chacun semble ici vivre la grande bataille de sa vie, une effroyable échauffourée! Aux portières, les corps s’engluent comme dans de la nasse, sont pressés comme raisins ou olives sous la meule... Des bras s’accrochent, d’autres poussent de tout peur poids.... Ayant enfin réussi à s’extirper de la masse au prix de quels efforts — un véritable exploit! — , les premiers, les plus combatifs, les plus forts assurément, se ruent vers l’arrière pour occuper les sièges....au pas de course, comme le ferait une armée en terrain conquis de haute lutte, dans l’espace étroit du bus, se cognant aux barres ou aux autres... qu’importe! .. . des bleus aux jambes ou aux bras, ce n’est rien! Le tout est de trouver un siège encore libre, qu’ils occuperont en conquérants, essoufflés, en sueur, mais contents et fiers! Les autres, ceux qui parviennent à la suite, peinant et soufflant comme des boeufs de labour, jettent des regards envieux et haineux sur les veinards. On se tient alors debout, résignés, appuyés ostensiblement contre les autres, les panses posées tout contre la tête de ceux qui ont eu la chance de s’asseoir, serrés les uns contre les autres, comme des brebis dans une étable, dans une odeur suffocante de sueur, de pieds, de vêtements et de corps mal lavés, les
cheveux des uns dans les yeux des autres, épaule contre épaule, hanche contre hanche . Les visages reprennent leur expression première, vaseuse et indifférente...

Quand enfin le flot semble bien contenu, les portières, pour se refermer, posent encore problème. Les corps, agglutinés comme mouches sur du papier-colle, débordent sur l’extérieur, comme des outres bien pleines...Le receveur, plus ou moins silencieux et placide jusque-là, se met de la partie.

Sa voix tonitruante s’élève, dominant la cacophonie ambiante : les corps doivent se tasser davantage : “Avancez vers l’arrière! “, hurle-t-il, roulant les r. De l’extérieur, des mains charitables interviennent, pressant les corps pour les pousser à l’intérieur, comme une pâte levée qu’on malaxe pour en extirper tout l’air, tentent de forcer les portières mécaniques. Surtout, veiller  à ce qu’aucun pied ne soit broyé! Après maints efforts — les corps se serrent encore davantage — , le moindre centimètre carré est occupé. Le bus enfin peut démarrer, péniblement, geignant sous la surcharge. Lui aussi doit prendre sa peine en patience, te dis-tu, étouffant entre deux matrones..

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ISSN : 1270-9131