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Éloge de la grand-mère

Par Abdallah Bakouche
Algérie Littérature Action N° 31 - 32

Tout avait commencé par un incident malencontreux, mystérieux, et au demeurant rocambolesque. Grand-mère aurait été victime d’une « noyade » au fond d’un puits, provoquée par quelque force occulte et maléfique!

Dans son entourage la nouvelle s’ébruita comme une traînée de poudre, laissant les uns incrédules, d’autres indifférents, d’autres encore compatissants. Certains promirent même quelque offrande au Wali du village, en guise de reconnaissance pour le salut de la naufragée.

On raconte que ce jour-là le comportement de Grand-mère fut étrange. A l’accoutumée, l’approvisionnement d’eau qu’elle allait chercher au puits ne dépassait pas le contenu de trois jarres. Mais, en cette matinée, grand-mère, dans une course frénétique, faisait interminablement la navette pour aller chercher une eau somme toute inutile, puisqu’elle finissait en flaques déversées dans la courette de sa maison. Les gens du village conclurent donc que l’accident était bien probable. Depuis lors, une sorte de démence se mit à l’oeuvre pour habiter grandmère jusqu’à la fin de ses jours.

Au crépuscule de son âge, elle rompit les amarres avec certains usages qui n’avaient pourtant rien de superflu. Elle ne se permettait plus de s’asseoir sur une chaise ou de s’allonger sur un lit : elle faisait l’éloge du « sol reposant » et ne se sentait à l’aise que sur une peau de mouton ou un matelas de fortune.

Il m’était difficile de me prononcer sur le nombre exact de foulards bariolés qui lui serraient la tête. Ainsi, sa coiffure légèrement gonflée l’auréolait, non sans l’embellir. Deux mèches, couleur de henné achevant de se déteindre, lui couraient sur les tempes, laissant deviner une chevelure en mal de vigueur. Elle était plutôt sensible à la cécité des coeurs. Sa jeunesse avait été belle, mais elle n’en tirait aucune vanité, comme en témoignaient ses yeux verts, joliment écarquillés, ne fixant aucun objet.

Dans une attitude à la fois condescendante et méfiante, elle ne se sentait guère concernée par notre monde. Ses vérités et ses certitudes, elle les tenait de ses visions, souvent nocturnes.

Que penser de ses lubies, tour à tour sages ou extravagantes? Je me souviens qu’une fois son repas servi, elle n’admettait aucun ajout — et tant pis si la bonne mesure était manquée! Car elle assimilait superstitieusement le second geste de ses hôtes, si munificent fût-il, à une maladie qui revient à la charge. Elle interdisait qu’on lui servît du café noir dans une petite tasse, sous peine de la jeter. Elle le préférait dans un grand bol, et saupoudré de
poivre noir! Du lait, elle gardait un goût nostalgique. Il devait lui faire cruellement défaut depuis belle lurette. Mais elle pensait que rien au monde n’égalerait la fraîcheur de son lait à la ferme d’antan. Il en coulait de source! Résignée, elle fut donc une seconde fois sevrée et se l’interdit à jamais.

Son existence se passait en journées pieuses, d’où commérages et mensonges étaient bannis. A force de cultiver son goût pour les rêveries méditatives, sa mémoire flancha. Elle sombra dans une sorte d’état second. Cependant, les jours où l’on s’y attendait le moins, elle quittait sa chrysalide mystique, non seulement pour participer à la discussion, mais pour se transformer en boute-en-train de la famille. Elle allait jusqu’à raconter des sornettes dans un langage peu châtié! Du coup, son jeu théâtral et désopilant devenait spectaculaire et cela ne manquait pas d’attirer les voisines qui venaient se joindre au cercle gravitant autour d’elle. Face aux mauvais plaisants qui se payaient sa tête, grand-mère opposait une grande force de caractère, et elle érigea le pincement de leur peau en système de défense. Ainsi, il suffirait de remarquer les hématomes, qui sur les bras, qui sur les
cuisses, pour savoir à qui l’on avait à faire…

Elle soutenait que, d’après son Cheikh-Muphti, sa prière rituelle était valable — bien qu’elle soit bâclée, les sourates confusément marmonnées — tant ses intentions étaient bonnes et sincères. Elle ne transigeait pas avec ses devoirs religieux, excepté le pèlerinage à la Mecque. Une aventure dont elle avait tellement la phobie qu’elle n’y serait pas allée, même pour laver ses péchés! Dans son esprit, la terre d’Allah, vaste et bénie, était partout la même, le titre de Hadja, elle n’en avait cure : « L’hirondelle ne fait pas le printemps… ». Elle vivait dans l’attente d’une vie future et disait: « La vanité de votre monde m’ennuie. J’ai hâte d’arriver dans ma demeure définitive. Elle m’est apparue en songe : une enceinte pavoisée et rutilante, entourée de frondaisons azurées. Un être amène, d’une allure suprême, m’a accueillie angéliquement et m’a déclaré, en me tendant un clé d’or: “C’est la part qui te revient au Royaume des Fidèles” » Elle poursuivait, pour être honnête : « Mon seul regret sera de quitter mon fils unique, prunelle de mes yeux. Mais au fil de mes invocations propitiatoires, j’ai conjuré la Providence pour qu’elle le protège et mes ardentes prières aurorales veillent ».

A sa mort, son dernier murmure fut la Profession de foi, et elle eut une pensée singulière pour son fils, loin du pays. Ce fut presque une fête. Les gens ne tarissaient pas de louanges sur sa vie pieuse. D’aucuns la qualifièrent de sainte vénérable, blanchie de tout pêché au fil de ses dévotions.

Dans une cacophonie exaltante, on célébra son courage devant la mort. Son comportement prit des accents de stoïcisme : ni la cécité, ni la vieillesse n’avaient entamé son souci de propreté; à chaque prière, une lustration; sa toilette, une aura de sainteté. De son vivant, elle voyait d’un mauvais oeil les traditions hérétiques pleurant les morts outre-mesure. Elle nous confiait qu’elle était outrée par de débordement des hurlements, traitant de païen tout réfractaire au Destin. Les yeux secs et le coeur serein, elle se souciait plutôt du défunt: «Laissez-le partir en paix et ne troublez pas son voyage!»

Elle eut droit à des funérailles des plus humbles, par respect pour ses dernières volontés. Sur le chemin de l’exil, son fils unique me fit part de ses sentiments: «Désormais, mes retours à la maison ne me procureront que joie perdue. Sans elle, notre demeure est sombre. Il y règne un silence effrayant parce que ce coeur qui autrefois battait la chamade d’amour pour nous a cessé de battre. Face à cette adversité j’ai l’émotion facile. Ma combativité d’homme est atteinte. Mes maladies les plus bénignes resteront sans remède. L’imposition de ses mains auraient suffi pour me guérir, ses étreintes et ses sourires pour adoucir le vague de mon âme. Dorénavant, je partirai pour le voyage, mais sans ses regards embués de larmes me signifiant sa peine de mes longues absences…»

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ISSN : 1270-9131