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Ma chère, tendre, douce et obstinée France, Nouvelle de Amine Touati

Algérie Littérature Action N° 06

La solitude. Je ne sais quoi te dire d’autre... pourtant : Ton idée, qui est aussi la mienne, de nous écrire mutuellement, pour nous mêmes, et à travers nous pour le monde entier, c’est à dire avec l’idée du monde entier en nous, comme tu me l’as si bien expliqué dans ta “lettre préliminaire”, est une idée séduisante. Mais je t’avoue que l’entreprise m’est apparue impossible. Pourquoi? J’ai d’abord incriminé le fait que je n’avais rien à dire, ou si peu, ou mal. Sur quoi, sur qui écrirai-je? Je ne sais pas. Sur nous? Quel intérêt? Se regarder vivre, s’interroger et interroger l’autre avec l’idée que peut-être le monde entier nous observe (“-ra-un-jour!”), n’est-ce pas courir le danger de soudain ne plus vivre que dans un regard qui nous fige! S’enfermer dans des mots, passe encore, mais les écrire, en devenir les otages, poser devant eux comme on poserait ensemble devant quelque peintre, dans la plus stricte nudité, non pas spécialement la vraie car elle importe peu celle-là, mais celle qu’on aura décidé comme telle, et pour l’éternité!

Entrer dans le temple du temps (il suffira d’un lecteur, d’un témoin) par jeu car, si importants sommes-nous l’un pour l’autre, si solennelle soit la simple idée de nous penser hors des lieux communs que nous offrent nos corps, il n’en reste pas moins que c’est avant tout pour le plaisir de jouer qu’on écrit, et pour jouer un jeu dangereux que l’on écrit pour soi et pour les autres. Tu me disais un jour qu’écrire c’est se dévoiler, mais non! Ecrire c’est se voiler, écrire pour l’autre (une missive, par exemple), c’est cela se dévoiler...

Hélas, je ne suis pas prêt à ce dévoilement, je m’en rends compte avec beaucoup de tristesse aujourd’hui. Comme je voudrais avoir ta pureté... — mais, au fait, qui de nous deux a le moins à dire, au fond? Quel serait ce jeu à sens unique? — , ta pureté et ton courage! Comme je voudrais avoir quelques-unes de tes certitudes! Mais je te vois faire la moue et te demander de quel droit je parle ainsi : n’avons-nous pas certes tous nos doutes, nos peurs, nos remords? N’avons-nous pas nos misères, nos solitudes, nos lâchetés? Et si nous nous mettions à nous plaindre pour de bon, sur des pages blanches, ne serions-nous pas tous capables de faire fondre la pierre comme le clamait ce chanteur algérois, El Anka, qui prétendait par ses seuls pleurs lever mille oueds, remplir mille volumes... Ne sommes-nous pas tous un peu à cette image, convaincus par ce que nous avons tous tant à dire?

Mais je suis ainsi que je prends sans préavis les droits qui m’appartiennent; prends les tiens et je cesserai alors de penser qu’au fond nous n’avons rien à nous dire, et toi encore moins que moi. Mais prends-les.

Dévoiler suppose aussi des choses moins tristes. On peut dévoiler les biens les plus précieux qui soient, et d’abord son amour, tiens. Quand on dit à quelqu’un : voici mon amour, prends-en autant que tu veux, il ne s’épuisera qu’avec la mort, dévoiler signifie alors arrêter la course du bateau emporté par le vent, baisser la voile au milieu de l’océan et jeter la coupelle pour que l’être aimé puisse y embarquer à sa guise (à sa guise, autrement le voile — qui est synonyme de la voile— aurait été enlevé pour tromper l’autre, s’emparer de lui.) Et l’horizon sans fin pointe ses innombrables questions : est-il, cet être aimé, un Roi des mers ou un banal naufragé?

Pourquoi a-t-on décidé de l’embarquer, par charité ou bien par convoitise?

Que fait-on de lui une fois à bord, à bord de notre coeur : lui confie-t-on une mission quelconque, dont la plus noble serait assurément qu’il en soit le timonier ou bien le laisse-t-on libre de décider lui-même?

“Et s’il s’avère mauvais timonier, et s’il fait échouer le bateau contre un récif, et s’il le livre à des pirates ou à quelque requin qui sillonnent dans les parages, et s’il reste à tourner en rond au milieu de l’océan, et nous et notre amour avec, jusqu’au moment où une tempête l’emporte, et s’il devient fou et s’il devient ivre...?” Ivre!

Oui, écrire c’est se dévoiler. Renversons la situation; imagine maintenant qu’au lieu de se saisir de la passerelle qui lui a été tendue, l’être aimé a, pour une raison ou une autre, refusé de la prendre. Par caprice, par ignorance, par incompréhension. Par peur? Il n’a pas voulu, et peut-être n’a-t-il pas pu, entendre l’appel. Peut-être n’a-t-il pas vu, peut-être n’a-t-il pas su?... Que fait-on? Se jeter à la mer pour le rejoindre. Peut-être son bateau n’existe-t-il plus, peut-être n’est-il qu’un naufragé au milieu de la tempête? Aller vers lui, c’est se condamner au naufrage soi-même...

Mais poursuivons. Les voici, tous les deux emportés par la mer en furie!

Le fait, en soi, est si important que plus rien d’autre que gagner le rivage ne compte alors; se sauver, sauver l’acte par lequel ils sont... Vont-ils penser à autre chose? Eprouveraient-ils un autre besoin que celui-là? Que de questions, Dieu, que de questions! Je t’invite, chère amie, à y réfléchir...

J’ai, quant à moi, à dévoiler ma haine, j’ai à dévoiler la sécheresse de mon coeur — qui est comme chacun sait plus grave que la sécheresse de l’âme — , j’ai à dévoiler mes actes qui n’ont pas toujours été à la hauteur de mes pensées, j’ai à dévoiler mes mesquineries, j’ai à dévoiler mes perfidies, mes tromperies, mes mensonges, mes abjections, mes tricheries, mes cynismes, mes mystifications, mon immoralité, mon indignité, mon ignominie et ma peur. J’ai à dévoiler mille et un sentiments de cette nature, tant de sentiments obscurs que tout l’or du Pérou ne suffirait pas à leur donner l’illusion d’un éclat. Et tu voudrais que je me mette à table! “Entreprise impossible” disais-je...

Ce que je suis, et d’où je parle, sachant que ce que j’en dis peut n’être que brouillage involontaire de pistes. Sais-je moi-même ce que je suis — ai-je une parfaite conscience de la position d’où je parle? J’ai certes, comme chacun pour ce qui le concerne, mon opinion de moi. Elle n’est jamais définitive; te la confiant, elle devient fonction de toi, elle en dépend en quelque sorte. Je pourrais bien sûr te la donner exactement telle que je la ressens, en gommant de ma conscience sa possible partialité, pour peu que l’écho que j’en attends de ta part ne m’importait pas. Par contre, craignant qu’elle ne t’affecte, ou qu’elle ne m’affecte dans l’image que je me représente de toi, et donc dans celle que je me représente de moi-même en situation avec toi, je prendrai soin d’avancer prudemment. Je ne t’aurais pas dit tout, non même de moi, mais seulement de ce que je crois être moi; cette croyance qui me vient précisément de mes rapports avec toi — un Moi qui me vient de toi et que je ne peux te livrer autrement qu’avec le souci de ne pas l’exposer au danger car ce moi-là toi seule pourrais le détruire.

Mais je suis multiple. Comment te dirai-je ma multiplicité autrement qu’en t’excluant de ce qui ne me constitue pas en toi? Dois-je renoncer à tout ce qui peut concurrencer “mon être à toi”, pour ne garder que de vagues jardins intimes aux fleurs inodores : j’aime ne rien faire. Et quand bien même j’aimerais tout ce que tu détestes, quelle importance, du moment que ce que tu détestes et ce que j’aime sont parfaitement exclusifs.

Les êtres sont définis d’abord selon les informations que l’on dispose d’eux. Celui-ci s’appelle Amine, il a quarante ans, il est journaliste et voici ce qu’il pense de tel ou tel événement — accessoirement voici ce qu’il fut.

Dès lors, il s’enclenche un processus de curiosité qui ira de pair avec la disponibilité permise par le jeu relationnel. Le sujet peut, certes, s’épuiser vite, il aura été décevant. Tu l’oublieras avec quelque regret, tu en auras gardé peut-être longtemps la nostalgie; tu tourneras la tête vers le Nord si tu es quelque peu maîtresse de tes émotions; en vertu du fait que les passions n’aveuglent pas la raison, tu songeras à en faire un ami — un simple ami. Et tu parviendrais ainsi à dépassionner la relation. Mais qu’il sache maintenir en toi intacte la capacité (ici le mot illusion serait préférable) d’accéder en lui! — pour cela il faudra qu’il te raconte sa vie — et tu finirais par l’ériger en idéologie car la démarche qui consiste à aller vers l’autre est toujours un cheminement vécu vers soi. (Idéologie amoureuse primaire : tout ce que Amine fait ou dit est vrai; secondaire : Amine est pour l’essentiel vrai, qu’importe le reste puisque ce n’est pas l’essentiel; tertiaire : Amine est ce qu’il est, la seule chose qui compte est qu’il le soit avec moi.) Tu aimeras et tu haïras selon ce que ta quête t’aura révélé sur toi-même, rarement sur l’autre en tant que tel (Je suis heureuse avec lui parce que je l’aime — je l’aime parce que je m’aime avec lui. Je le déteste parce qu’il crée des images de moi qui sont fausses, négatives — je n’arrive pas à me faire aimer de lui alors que je lui montre mon amour.)

Toute quête de soi n’est possible que parce que l’Autre, nécessairement accompagné de la situation dans laquelle nous nous sommes mis, l’aura permise : si Amine m’aime, ma quête de moi devient possible. (A propos de la haine, ne demeure-t-elle pas salutaire tant que l’être aimant n’est pas achevé? La haine a pour fonction de détruire le personnage qui a aimé, si celui-ci est définitif, il n’existe d’autre moyen de le détruire qu’en se détruisant, et accessoirement en détruisant l’être aimé.)

L’y aurais-tu “contraint”, par des subterfuges, à te la permettre, cette quête, tu t’apercevras tôt ou tard que l’on n’est dupe que de soi-même : pas de quête authentique sans exercice libre de l’acte qui consiste à donner ou à recevoir. Etc. etc. Exemple : j’ai besoin d’aimer parce qu’en moi il y a une chose obscure que je n’aime pas. Voilà Amine qui arrive, je décide de me sauver à travers lui, je lui déclare mon amour et il me le rend, si bien, si intensément, si durablement qu’il me dispense de tout effort supplémentaire de le préserver. Résultat : je suis sûre à présent que la chose noire qui grandissait en moi, n’existe plus. Si je suis aimée à ce point, nul doute que c’est parce que je m’aime. Comment se fait-il cependant que j’aie encore quelque doute? N’est-ce pas étrange que Amine m’aime sans voir en moi ce que moi je vois et n’aime pas. Peut-être se trompe-t-il. Peut-être un mystère existe-t-il ici qu’il s’agit de lever. Il faut donc vérifier, vérifier... Ou bien :

l faut me donner raison en lui donnant, à lui, tort, c’est-à-dire en lui donnant des occasions de ne pas m’aimer. Pour voir.

Examinons maintenant comment s’organise notre quête, via l’Autre, dans le domaine de l’amour qui est un domaine privilégié au sens de l’importance des enjeux qu’il suscite. Nous avons passé avec succès la première étape qui aura mis en scène un intéressement mutuel grâce aux informations généralement concrètes dont on s’est enrichi. Que se passe-t-il ensuite?

Notre connaissance de l’Autre va s’organiser en fonction de cet intéressement. La curiosité devient plus fine : jusqu’où, lui, sera-t-il accessible? (C’est-à-dire jusqu’où me (dé)livrera-t-il à/de moi-même?) Et suis-je prêt à en payer le prix? (En l’occurrence lui permettre d’accéder en moi pour sa propre délivrance). Nous ne savons pas ce que nous cherchons et vers où nous allons, mais il n’est pas faux d’affirmer que nous en avons toujours une idée, généralement moulée dans le fameux principe du plaisir et de la douleur dont nous avons tôt fait un principe de réalité. C’est en recensant, voir en fabriquant, les moments de plaisir avec quelqu’un que l’on compte savoir si le chemin suivi est le bon ou pas. Que les moments désagréables l’emportent et nous voilà certains que la piste est mauvaise!

Ce principe de plaisir transforme souvent l’amour en un champ de bataille où s’élaborent des épreuves de force. Mais l’ouverture mutuelle s’accommode parfaitement d’une exploration pointilleuse à visage masqué, je dirais même qu’elle en est la condition, car ni l’un ni l’autre ne voulons, à cette étape déjà, divulguer les soubassements et les objectifs de la quête que nous mettons en branle — je veux savoir si je m’aime en aimant, mais ne dois pas divulguer maintenant ce que je n’aime pas en moi. Pour la simple raison que nous ignorons où elle nous conduit. Libération? Bonheur?

Chacun agit à sa façon naturellement; il y en a pour qui toute cette affaire se réduit à de simples réactivations névrotiques...

Nous voudrions encore moins nous divulguer, dans les étapes suivantes, parce que l’acquis se consolide et la peur de le perdre aussi. La peur de perdre un investissement, mais surtout la peur de perdre un possible. Le masque n’est pas destiné à tromper car si nous refusons de nous divulguer c’est parce que nous avons entamé le processus de connaissance de soi. Cet “être” que nous voilons à l’Autre, pressentant le danger qu’il constitue pour notre relation, ce n’est plus nous en réalité. Nous le récusons parce que nous pensons que l’Autre le récuse — je ne donne pas à Amine l’image de la personne que j’étais avant de l’aimer, puisque j’étais une autre qui ne l’aimait pas encore, mais l'image de celle qui me ressemble le plus à présent que je l’aime. Et nous donnons de nous ce que nous croyons que l’Autre attend de nous. Nous nous constituons — qui suis-je? Nous nous découvrons — je suis celle qui veut me faire aimer de lui — comme ce que nous devrions être et comme jamais nous n’avons été. Résultat inespéré,  nous voici neufs comme au premier jour, quand nous n’avions entrepris que d’être un peu moins seul. Et la main que nous avons prise pour nous guider dans les tourments obscurs de notre être nous a finalement tiré vers elle, vers l’inconnu et le monde magique qu’il charrie, vers l’oubli de soi, vers la clarté, vers ce soleil qui est seul coupable de toute renaissance! Et ce maudit alcool qui me coule par les yeux, maintenant que je pense au pays!

PS. Malgré ton rappel, je me suis retenu finalement de t’éjaculer mon foutre sur le visage. J’ai suspendu la séance et j’ai réfléchi à ta lettre que je viens de recevoir. C’est donc à partir d’un fantasme inabouti dans son propre déroulement que je t’écris, presque en colère. Et d’abord, c’est qui cette Malika dont tu prétends me révéler certains aspects — “telle que personne ne l’a jamais vue” — pour m’en faire ensuite l’offrande? Parle, sans détour : c’est qui l’autre, la France qui s’approprie le pouvoir de disposer de Malika, alors qu’elle n’en constitue que le pâle reflet? Qui croitelle avoir jamais trompé celle-là? Et voilà qu’elle se donne les airs de faire des aveux, et voilà qu’elle voit ce qu’elle prend pour son ombre, penchée sur le radiateur devant la baie vitrée, initier le canal à ses rêves... Son ombre?

Sa substance, oui. L’enfant éternel en quête de ce qui n’a jamais eu lieu, telle est Malika. Décris là, je la décris : absente de soi, elle aime la vie à la mesure de son désarroi. Elle a été jetée dans le monde par une mère “indigne”, coupable néanmoins que de l’avoir privée du “mouvement régulier de l’endormissement”. Et depuis lors, Malika ne cesse de parcourir les hommes à la recherche du secret que porte la brisure de sa trame. Qui sont ces hommes? Son père “soumis”, son grand-père “agenouillé”, et moi...

Oh, j’en ai assez! Adieu, va.


Journaliste, essayiste et romancier algérien, l'auteur a publié plusieurs textes, dont un essai et un roman, en Algérie. Sous le pseudonyme de Amine Touati, il a publié, en France où il réside depuis 1994 un essai, Les islamistes à l'assaut du pouvoir (L'Harmattan, Paris, 1995), et un roman, Peurs et mensonges (Algérie Littérature/Action, Paris, mai 1996).

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ISSN : 1270-9131