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La solitude de Nora, Nouvelle de Adriana Lassel

Algérie Littérature Action N° 17

Nora se refusait en silence mais lui la forçait, sans beaucoup de ménagements. Le corps féminin se rendit, impuissant, incapable de repousser le contact brutal. “Pourquoi tu ne veux pas?” demanda l’homme, mais il n’attendit pas de réponse et tomba sur elle de tout son poids. Ce n’était pas la première fois que Nora endurait une telle agression. Mais, aujourd’hui, une véritable répugnance venait s’ajouter au déplaisir des autres fois. Quand il eut terminé et joui bruyamment, l’homme s’éloigna d’elle, essuya avec le drap la sueur de son visage et murmura un “bonne nuit” qui n’eut pas d'écho. Il lui tourna le dos et bientôt, sa respiration prit le rythme d’un sommeil profond.

Pour la femme, le réveil fut pénible et solitaire. Lorsqu’elle passa au salon, en chemise de nuit et pas encore coiffée, elle put constater que de nouveau les persiennes étaient ouvertes et laissaient le soleil envahir joyeusement la pièce. Même avec les fenêtres fermées, l’air tiède du dehors était insupportable. Dans son pays, le soleil était une bénédiction, un bonheur, la parure des maisons pauvres. Ici, en hiver, il était maladif, vaincu par le vent, et en été, il devenait implacable.

Mais ce n’était pas avec cet exil précipité que tout avait commencé à mal tourner. Depuis toujours c’était en elle, une part d’elle-même qui n’acceptait pas les choses telles qu’elles étaient! Petite, elle enrageait de voir ses frères passer leur temps à jouer dans la rue, tandis qu’elle était tenue à un horaire et à de multiples corvées à la maison. Les autres pensaient pour elle, décidaient pour elle. Quand son corps commença à s’épanouir, les adultes discutèrent pour savoir si elle devait ou non rester à l’école. Son père trancha : elle irait aussi long temps qu’elle voudrait étudier. Sa mère approuva en silence. Ils parlaient d’elle comme d’une absente... La grand mère haussa les épaules et s’en fut à la cuisine de son pas traînant, tandis que le grand-père grognait, occupé à rouler une cigarette.

A mesure que son corps prenait des formes, elle enregistrait, parallèlement au plaisir de vivre, dans les fêtes familiales de l’été ou les rencontres quotidiennes avec ses camarades au lycée, plusieurs faits, des mots, des vérités qui venaient alimenter son esprit de revendication toujours présent, au fond d’elle-même, comme si la révolte était une créature se nourrissant de déceptions, petites ou grandes.

Elle savait ce qu’elle voulait être : une jeune fille de bonne famille bien élevée, bien mariée. Elle aurait sa propre maison et des enfants. N’était-ce pas pour cela que la femme avait été créée? Quand elle allait au hammam avec sa mère, elle était aimable avec les femmes rencontrées; à la maison, elle respectait son père et ne cherchait pas de querelles avec Mohamed et Lyes.

Elle ne passa pas inaperçue à l’Université : intelligente, jolie, aimable, elle se fit rapidement des amis, filles et garçons. Redouane la remarqua : sa curiosité devint de l’intérêt, l’intérêt de l’enthousiasme. Mais très vite aussi se manifestèrent les premiers réflexes de possession. “Je veux que ma femme reste à la maison. Avec mon travail, ça suffira!”, avait-il dit et elle accepta d’interrompre ses études parce qu’ils étaient désormais fiancés. La préparation du trousseau l’occupait entièrement.

La chaleur humide du salon rappelait à Nora ses journées au hammam, autrefois, dans son pays. Si, au moins sa famille était là! Maintenant ses parents vivaient seuls là-bas, puisque Mohamed était en Angleterre et Lyes, installé en France.

Aujourd’hui, il fallait laver. Après avoir enlevé les draps et mis en marche la machine, elle ferait le ménage puis les courses, et à midi elle mangerait quelque chose. Sa grande récompense serait le feuilleton de quatorze heures. Là, ils étaient tous beaux et, quand ils s’aimaient, ils semblaient heureux... ils semblaient vraiment jouir de faire “ça”. Au souvenir de ces images, un déclic se produisit dans ses pensées. Pourquoi devait-elle ignorer tout ce qui était bon dans la vie? Pourquoi devait-elle rester tellement seule, perdue, démoralisée, à trente ans?

Elle se mit à sangloter. Elle versait des torrents de larmes et se sentit mieux. Sa vie lui apparut comme une barque flottant en pleine mer, sans rame, sans conducteur : elle eut clairement conscience qu’elle était la seule à pouvoir la faire avancer. Reprendre le gouvernail, se fixer un but et partir.

Partir! Partir! Il fallait qu’elle se sépare de Redouane, qu’elle cherche le moyen de vivre seule, de travailler ou d’étudier. Dans ce pays, elle trouverait de l’aide, elle en était sûre.

A qui s’adresser? Avec qui parler? Elle avait besoin d’un conseil, d’une personne bienveillante capable de l’écouter et de comprendre son langage.

Elle pensa à Lynda, l’amie de sa mère qui avait émigré pour rejoindre ses enfants. Mais aussitôt une de ses phrases lui revint en mémoire. Elle l’avait prononcée au Centre des immigrants pour les fêtes de Noël : “le pire qui puisse arriver à une femme c’est de divorcer, surtout si elle est loin de sa famille”. Elle se rappela aussi que, pendant cette fête, on lui avait donné un papier avec plusieurs numéros de téléphone, parmi lesquels celui d’un Centre de femmes. Elle le retrouva dans le petit sac noir, pris le soir de la fête.

Au Centre on l’écouta et Nora put, sans rien connaître d’autre que la voix douce de son interlocutrice, trouver, pas à pas, les mots qui racontaient sa vie, parler de son mari, expliquer qu’ils étaient partis parce que l’entreprise dans laquelle il travaillait allait à la faillite, à la fermeture. Dire aussi qu’il y avait le risque, les morts violentes, les attentats. Leurs relations étaient-elles bonnes à ce moment-là? Oui... bien que pas tellement...Il l’accusait déjà de stérilité. -”Les viols datent de quand?” -”Des viols?” -”oui, des agressions sexuelles?... Y a-t-il eu aussi des agressions physiques? psychologiques?”

Ainsi, tout ce qui lui arrivait portait un nom et méritait une sanction! Une fois, elle s’en souvenait, elle avait raconté à une voisine comment il était rentré la veille de mauvaise humeur, maudissant le monde entier et elle, en particulier. Aïcha, la voisine, avait souri : “Tu sais, nous les femmes, nous devons supporter certaines choses, ne pas y faire attention. Tu es sa femme, et il s’occupe de la maison, tu vis tranquille, qu’est-ce que tu veux de plus?”

La voix, à l’autre bout du fil, lui dit que si elle voulait partir, on pourrait l’accueillir un certain temps et aussi la mettre en contact avec un avocat. La décision finale lui appartenait. Nora nota l’adresse, écouta les instructions et raccrocha. Elle avait maintenant les rames en main. Elle savait surtout qu’elle avait le droit de refaire sa vie. Prise de panique soudain, elle sentit une grande faiblesse. Serait-elle capable d’affronter aussi le monde? De partir seule, sans autorisation? D’abandonner celui avec qui elle avait quitté le pays, celui qui était tellement estimé là-bas, par sa famille et par tous, celui qui représentait la tradition et la loi?

Comme une automate, elle commença à mettre dans le sac son passeport et ses papiers personnels. Ses mains tremblaient. Elle rassembla ensuite quelques vêtements, de la lingerie, ses bagues, quelques boucles d’oreilles.

Elle jetait tout dans le sac de toile qu’elle avait acheté près de la Marine, peu avant le voyage. Quelle excitation! Quel mélange de peur, d’enthousiasme et de tristesse! Elle s’assit un moment, laissa remonter en elle toute la vie de ces derniers mois, ici, au Canada, et sa décision en fut renforcée. Elle s’habilla, elle fit son lit...Comme un éclair, une crainte la traversa : et s’il arrivait en ce moment? Il était trois heures de l’après-midi, normalement il rentrait vers cinq heures, mais deux ou trois fois, il était revenu justement à trois heures. A la pensée qu’il pourrait apparaître là, juste au moment où elle était prête à sortir, elle fut terrorisée. A toute vitesse, elle se chaussa, ferma son sac et courut vers la porte. Elle évita l’ascenseur et, une fois dans la rue, elle regarda à droite et à gauche, avant d’aller vers l’arrêt du bus.

Remplie d’angoisse et de terreur, Nora tourna le dos à sa vie.


Texte traduit de l’espagnol par Claude Gonfond-Talahite

Adriana Lassel, Chilienne, mariée à un Algérien, est bien connue des lecteurs algériens car plusieurs de ses nouvelles ont été traduites et publiées dans la presse nationale. Elle est, en outre auteur de trois romans dont deux ont été publiés par l’ENAP à Alger : Le sang, l’âme et l’espoir, en 1985 et La ville perdue, en 1988. Elle vit toujours à Alger, après avoir enseigné de longues années au Département d’espagnol de l’Institut des Langues Étrangères de l’Université. Dans une rencontre avec le public, à la Librairie l’Ijtihad, elle déclarait : “il y a chez moi cette insistance à revendiquer le droit de m’assimiler à la réalité algérienne et à l’exprimer”. Elle a remis cette nouvelle, pour sa publication dans Algérie Littérature/Action, lors d’un bref passage à Paris. Un recueil de ses nouvelles vient de paraître à Constantine : Tu n'iras plus à Tiout et autres nouvelles.

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ISSN : 1270-9131