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Ne touche pas au papillon! Nouvelle de Farid Laroussi

Algérie Littérature Action N° 57

Il n’est pas nécessaire de prêter l’oreille pour retenir la déflagration d’une arme à feu dans un jardin public. D’ailleurs rien ne demande à être retenu. Les râles de la victime et son sang s’efforcent d’aller plus loin comme fondus dans un ruissellement étranger à l’événement de ma mort.

- Tu es sûr que tu ne veux pas un verre de whisky? demanda-t-elle pour la seconde fois.

- Ne te fatigue pas, dis-je assis en face d’elle dans un sofa en cuir rugueux.

Elle insistait pour écarter les jambes tandis qu’elle cherchait un nouveau disque compact dans un fatras de boîtes jetées sur le tapis. Quand elle relevait la tête, elle tamponnait la sueur à son cou en roulant de gros yeux vers le ventilateur à bout de souffle.

 

- Mokhtar t’a parlé à toi aussi?

- Oui, avant-hier pour…

- Pour?

- M’avertir de regarder au-dessus de mon épaule.

- Bienvenue à Alger! lança-t-elle.

Elle mit la musique plus fort. C’était une sorte de facile adieu à sa pudeur. Depuis le temps que nous étions cousins les embrassades et les caresses celaient notre sang commun et les vertus du désir. Dans le fond gisaient les ancêtres austères qui n’auraient pourtant rien désapprouvé. Moi, le Marseillais, je n’étais qu’un vague alibi, le mâle rameur censé entraîner la tribu dans son sillage.

Sa façon de danser dessinait une procession intime de petits pas en équilibre, de mouvements de bras qui planaient au dessus de nous. Sa taille était fraîche. Du sur mesure qui nous isolait un peu plus de la crasse meurtrière de cette ville. C’était une mise au monde de quelques minutes à partir de quoi la parole se vidait.

Derrière la porte-fenêtre le soleil, qui était pour les survivants, tombait pour nous. On ne se regardait même pas dans les yeux, comme des professionnels en répétition. Enfin son visage exprima de la confiance.

- J’ai fait installer la climatisation pour les chiens ou quoi! protesta Sélim.

C’était lui, le mari qui assumait plutôt bien ses travers de haut fonctionnaire. Un embonpoint et des relations qui vous informaient que ce n’était pas la peine d’essayer de lutter.

Elle fit un pas de côté, se disposa à parler, puis d’un geste sec finit son verre.

- Alors, cousin, c’est bon le retour au pays? interrogea-t-il.

Comme d’habitude je voulus protester, mais mentionner la France une fois de plus risquait de gommer sa bonne humeur. Il était déjà en bras de chemise et pieds nus, affalé sur le sofa, injuriant la chaleur au bureau comme chez lui. C’est vrai que la glace fondait vite dans son verre. Le ronflement de la climatisation semblait exulter sur les miaulements de Madonna.

- Prêt pour ce soir? Nous allons au resto de l’hôtel El Aurassi. Je dois y rencontrer deux ou trois connaissances. On y bouffe bien, tu verras, et puis la vue…

Oui, je me disais, pourvu qu’Alger ait l’air tranquille comme dans un autre monde.

- Tu sais bien que je préfère garder les fenêtres ouvertes, et puis on n’a pas de chien, finit-elle par déclarer comme si leur relation reposait sur un énorme contretemps.

- Voilà, je mange, je dors, je vis avec une femme qui possède un esprit incliné à faire de l’esprit.

Dire que d’autres se tapent une bonne cuisinière, une bonne pondeuse!

J’attendais une réaction cinglante. Elle me prit par la main.

- Kacem et moi allons nous préparer pour ce soir!

- Ecoute voir, ce n’est pas un gosse. Et puis il est parfait pour le dîner!

« … j’avais dansé avec elle sans remarquer l’épaisseur de sa chevelure, la finesse des ses bras… »

Elle me tirait vers elle. La musique s’arrêta. On entendit alors une dispute qui avait lieu dans la rue, en contrebas de la fenêtre de la cuisine. Deux hommes se roulaient par terre. Une grand-mère sans résistance s’était assise en pleine chaussée et pleurait dans ses mains. Comme disent les astronomes, elle avait l’air d’un trou noir. Une douleur coula du ciel quand elle vit l’un des combattants se relever un poignard rouge à la main.

- Merde, les flics vont venir nous emmerder avec leurs questions! se dit Sélim à mi-voix.

Cette fois la cousine se retint d’ouvrir la fenêtre. Elle, qui adorait voir les treilles et son petit carré de Méditerranée entre les bâtiments, se sentit incapable de dire sa peur avec les mots de l’été. Elle ferma les yeux comme on se blottit. J’avais dansé avec elle sans remarquer l’épaisseur de sa chevelure, la finesse des ses bras. Je redécouvris son profil. Elle cognait la tête contre la vitre. L’instant d’après son regard fouillait dans le mort, lui demandait presque de se lever et de partir comme si rien ne s’était passé. Puis elle s’imagina au chevet de la vieille femme. Elle lui massait les épaules en parlant doucement, pleine d’une humilité qui rendait ses yeux plus verts encore.

- Je cherche refuge dans Allah contre le diable le maudit, disait-elle.

Sélim me prit à témoin en faisant un geste affolé.

- Bon, ce n’est pas tout, on ne va pas se prendre la tête pour des trafiquants de cigarettes, conclut-il.

La grand-mère était partie avec l’ambulance, tombe mobile. Le meurtrier paraissait épuisé devant la certitude de son crime. Il monta sans un mot dans le fourgon de police. Les voisins étaient descendus comme des oiseaux sur du crottin de cheval. Il n’y avait rien à voir alors ils tinrent conseil dans la rue avant de conclure qu’elle était vraiment dangereuse.

- Dis-moi, c’est quoi ton genre de femme? demanda Sélim quand nous fûmes seuls dans le salon.

Je n’aimais pas qu’on me questionne ainsi. J’aimais encore moins décevoir.

- Je suis fiancé.

- Une fille de là-bas?

- C’est ça. Une fille d’émigrés tunisiens…

- Vive le Maghreb unifié!

Sa femme réapparut. Elle avait remis cette robe noire et mauve, fulgurante trouvaille pour m’avoir rien qu’à elle. Dehors la tache de sang du mort avait déjà noirci. Des chats faméliques se la disputaient.

- J’ai une surprise pour vous, dit Sélim en conduisant au pas comme s’il allait s’arrêter. Il sortit soudain une photo de la boîte à gants. Ma cousine et moi nous sommes à la plage. Huit, neuf ans peut être.

Elle tire avec véhémence sur un seau que je ne veux pas lâcher. L’image à contre-jour obscurcit les traits d’un homme assis de côté au premier plan. C’est grand-père Djilali. Il vit entouré de femmes dans une ancienne bâtisse de colons à l’est de Sidi Ferruch. Ses trois fils sont en France. La sidérurgie promet monts et merveilles. Chaque été nous partons au pays. Un jour de traversée et les femmes nous accueillent avec leurs chants et leurs plats mitonnés. On n’est plus des sales immigrés, on devient des princes. Des moutons sont sacrifiés pour nous. Djilali connaît la France, il y a fait une guerre : « Je te jure mon fils, les fusils ils gelaient tellement il faisait froid! » Je découvre au jeu de ses doigts le secret pour éplucher les figues de Barbarie. De ses jambes compas il nous transporte à la plage. Comment? Je n’en sais rien. Je n’ai pas cherché à savoir. C’est les grandes vacances. Le soleil, une belle histoire, ça suffit pour m’écraser de bonheur sur un sable si fin qu’on ne peut rien construire avec. Ma cousine et ses parents nous ont devancé. Ils sont fiers de leur premier appareil photo. On me caresse les cheveux :

« Comme tu as grandi! Bientôt tu vas rattraper Kenza ». Voilà je suis debout malgré moi à côté d’une fille qui me dépasse d’une demi-tête. J’essaie de sourire comme on me le demande, mais elle veut voler mon seau. Je grimace de tout mon être. Qui est le prince ici? Pour toujours en noir et blanc.

- Où as-tu déniché ça? dit la cousine au bord des larmes.

- C’est ta mère qui me l’a donnée pour qu’un jour on la montre à nos enfants…

- Inch Allah!

- Tu es un intégriste maintenant? me demanda Sélim plus agacé par mon indiscrétion dans leur conversation que par mon réflexe.

- Fous-lui la paix! Bon, qu’est-ce qu’ils ont dit les flics? s’interposa sa femme.

- Quoi, les flics? Rien. Ils ne sont même pas montés. Ça va de pire en pire, crois-moi. Ils ont tellement la trouille que ça va encourager les premiers venus!

Elle pleurait maintenant, comme pour distinguer avec une transparence encore plus grande l’instant d’avant, de notre enfance.

Au restaurant, assise entre son mari et moi, elle prit son air réfléchi, presque de feinte. Les serveurs souriaient à la moindre bouteille de vin qu’ils débouchaient, à la moindre corbeille de pain et de galette qu’ils déposaient entre les plats de terre cuite. Sélim parlait politique avec ses deux amis. Il avait compris à travers la photo qu’il existait un monde entre lui et nous. Il se demandait à chaque bouchée : « Et si je ne vous avais rien montré, est-ce que ce ne serait pas pareil maintenant? » Il n’y avait pas de réponse à attendre.

- L’Algérie est pourrie par les deux bouts. Il y a ceux qui prennent Alger pour Kaboul, croient que la foi est une question de lame bien acérée. Ils font leur djihad à rebours. Plus d’ignorance produit plus de mal, c’est notre sida à nous, remarqua l’un des types qui s’échinait sur son carré d’agneau.

- Il y a les autres, planqués à Paris, qui vomissent sur leur propre patrie. Ça fait de la télé. Ça vend des livres. Vous verrez tôt ou tard ils reviendront pleurnicher dans les rues de leur enfance, s’acoquiner avec un gendarme ou un cafetier. Ils seront nos nouveaux Pieds-noirs, conclut Sélim, heureux d’avoir sauté sur l’occasion pour vider son sac.

Vers les onze heures la salle était encore pleine des clients de l’hôtel. Par la baie vitrée Alger brillait courageusement. Prés du kiosque à Internet on pouvait voir deux femmes aux manteaux dégrafés. Elles n’avaient rien consommé, ni au bar ni au restaurant.

- Ce n’est pas pour toi. Tu es fiancé, n’est-ce pas? déclara Sélim qui éclata de rire avec ses deux amis.

- Oui, et il ne peut pas se passer d’elle, interrompit sa femme.

En balançant le buste vers l’arrière pour finir son thé d’un trait, un des amis laissa paraître un revolver porté à la taille. Je baissai la tête vers le plateau de pâtisseries. Ses yeux mauvais me cherchaient, découpaient ma silhouette comme celle des victimes à la craie blanche sur le sol. Je me demandais de quel côté il se trouvait. Puis je repris ma respiration en me persuadant qu’une invitation à dîner d’un ami haut placé au ministère, même de la Culture, ce devait être un bon signe en soi. Je lui aurais serré la main de jubilation.

- Moi? Moi je viens de l’autre bled, Marseille. On y a fait la colonisation à l’envers, à coups de pied au cul à l’usine, chez les petits patrons, dans nos cités de la joie, le tout sans jamais perdre son contrôle d’identité bien sûr, avais-je déclamé en guise de réponse, quoique je me fusse promis de ne jamais aborder cette sempiternelle ballade de l’immigré.

- Dis-moi tu as un passeport algérien au moins? insista le type armé.

- Quoi, tu crois qu’il est grec ou chinois, le cousin de ma femme?

On repassa par le grand hall d’entrée de l’hôtel où tout le long des tables, comme dans un mauvais film d’espionnage, des moustachus en costumes mal taillés épiaient les allées et venues. Il fallut ensuite rouler au ralenti entre deux contrôles de police anti-terroriste. Les rues étaient vides, ne venaient de nulle part et n’atteignaient personne. J’avais la sale impression d’être du côté des comédiens de cette soi-disant révolution. Ma cousine s’était installée à l’arrière, m’imposant le siège près de Sélim qui, avec tout le vin ingurgité, nous croyait unis par une complicité paillarde. Je le priais de regarder devant lui et de prendre les virages moins vite.

- Regardez-moi ça, je croyais que les Marseillais étaient des durs à cuire! Bon alors, tu viens avec moi en boîte?

- Vas-y avec tes amis si ça t’amuse! cria sa femme, les cheveux défaits par la fatigue.

- Comme elle parle bien! Tu ne trouves pas, Kacem?

Il nous déposa à la maison. C’était fait. J’étais pour lui un merdeux qui ne pouvait même pas baiser sa femme. La sorte de regard qu’il avait sur elle me faisait souvenir d’une caresse d’aveugle qui tente de reconnaître. C’est comme ça qu’elle reculait davantage. On pouvait même s’émouvoir de voir disparaître leur sentiment original. Sa voiture démarra en trombe. - Vous allez souvent dans des restos pareils? dis-je.

Elle n’avait entendu que « vous vous vous… » Cette évocation d’une vie de couple jouait des coudes au milieu de ses doutes. Elle fit une moue d’enfant qui traîne derrière ses parents parce qu’elle ne veut pas aller à une fête.

- Ne réponds pas si ça t’embête…

- Non, mais du jour où on nous a mariés j’ai l’impression d’être prudemment assise au bord de son lit, lui en mal d’amour, moi en mal d’amants.

Je rougis en me disant qu’elle me vendait du vent, pourtant dans son œil fatigué je vis passer l’ombre des hommes. Elle s’écroula sur des oreillers et entreprit de parler du bonheur.

- Alors, comment elles sont les Françaises?

Nous discutâmes sans voir le temps passer. Elle y allait de ses pâturages que jamais Sélim n’avait foulés. Je conçus de splendides amours et quelques défaites au tréfonds de son oreille. Nous conclûmes que dans ces affaires-là l’habit ne faisait guère le moine. Dans mes bras elle était égarée aussi, presque pesante. Elle m’embrassa sans s’étonner de rien. - On se trompe, lâcha-t-elle le sourire aux lèvres.

- On ne le fera pas…

- Oui tu as raison, on s’est déjà trompé.

J’allais me coucher accompagné de la toute-puissance du souvenir, de sa nudité devant la solitude.

Eclatement furieux devant ma conduite d’homme sans la moindre trace de bête. Il n’y avait là qu’un petit garçon qui entendait le même ordre dans son grand jeu aux airs de plaisanterie : « Ne touche pas au papillon! » Malgré tout, l’évocation de ma dernière soirée imprime autant de troubles, de désirs, et d’impulsions que si j’étais encore vivant.

- Ah! c’est toi, dit-elle en ouvrant à Mokhtar.

- Ben oui! On dirait qu’on s’est bien amusé hier soir?

« … un conseil d’ami, restez à la maison aujourd’hui… »

Mokhtar avait répudié deux épouses consécutivement. C’est comme ça que les gens parlaient de lui.

Il était inspecteur dans le commissariat de police du quartier. La perfection du système était selon lui qu’il n’y avait pas de règles et qu’en dépit de cela chacun restait à sa place. Même un gros chèque agité sous le nez de qui de droit n’offrait aucune garantie d’ouvrir certaines portes. Mais le pouvoir était bien là comme un socle supportant une statue invisible.

- C’est quoi cette histoire de couvre-feu en plein jour? dit ma cousine en marchant d’un bout à l’autre du salon.

- Les ordres, comme à chaque fois que les Kabyles manifestent en ville. On les laisse casser devant les caméras et on les attend au retour, chez eux.

La première fois qu’il m’avait fait visiter son bureau j’avais eu mon lot d’yeux exorbités, de respirations haletantes, de cracheurs frétillant devant le hijab, de mains baladeuses, synchronisme des abrutis seuls divisés par les degrés de la corruption. J’avais vu aussi des pauvres cloches, tenant leur pantalon d’une main et se protégeant des coups de l’autre parce qu’ils avaient fait les macs là où le commissaire a ses habitudes, ou bien qu’ils avaient oublié d’avertir leurs amis de la police d’un nouvel arrivage de Swatch de Shanghai.

- Un conseil d’ami, restez à la maison aujourd’hui. Il fait chaud, bien sûr, mais il risque de faire encore plus chaud, si vous voyez ce que je veux dire…

- Mais uniquement au centre-ville? demanda-t-elle.

- La dernière fois on en a retrouvé sur la route de l’aéroport. On a même eu peur qu’ils aillent faire un tour à l’université islamiste.

J’écoutais sans bien comprendre de quoi il parlait précisément. Une chose était sûre, il avait l’air décidé à en découdre. Ainsi notre réveil, à elle et moi, fut-il dominé par le sentiment d’être plongés dans un cauchemar. Elle promena longtemps la cuillère dans sa tasse de café comme pour en retirer l’amertume. Je bus le mien froid. Finalement elle ne toucha pas au sien, comme si elle s’était soudain trouvée devant une certitude.

- Tu sais quoi? On ira au ciné. Il y a un film indien que je veux voir depuis des jours, déclara-t-elle sans me laisser le temps de revenir sur ce que son ami flic nous avait conseillé.

- Un film indien?

Je ne pouvais me passer de sa présence, d’autant plus que le lundi suivant j’aurais été dans l’avion et bye bye cousine! Elle ne se risqua pas à téléphoner à ses amis pour leur proposer de nous accompagner.

Ils étaient trop trouillards et ne comprenaient rien aux comédies musicales à la sauce curry. Il y en avait un en particulier qui voulait avoir mon adresse à tout prix au cas où il obtiendrait son visa de touriste.

Après plusieurs tentatives je lui confiai que la France ne le recevrait jamais, que même moi avec mon passeport français je devais montrer patte blanche pour les boulots, les appartements, ou pour commander une limonade. Sur quoi il me rétorqua devant tout le monde que s’il le fallait il se teindrait les cheveux en blond, se ferait appeler Jean-Claude et avoua tout bas, penché en avant : « Mais pour la bite je ne sais pas quoi faire ».

- Depuis quand ça vous a pris la folie made in Bombay?

- Tu sais ce sont des films plutôt longs, on en a pour son argent, et leurs actrices ressemblent étonnamment aux femmes d’ici.

« … l’Algérie, c’est ça : on meurt et on ne meurt pas!… »

Quand nous sortîmes de chez elle je tenais ma veste dans la main. La chaleur pleuvait sur nous, même dans le taxi dont le chauffeur semblait désavouer notre souhait de nous déposer au bas de la rue Didouche. La seule concession de ma cousine à Mokhtar avait été de ne pas prendre sa propre voiture.

Trop occupé à contempler la foule et sa passion pour la rue je ne disais mot. La voix posée, comme si nous n’avions jamais cessé de bavarder, elle m’avoua qu’elle ne savait pas quoi faire de Sélim.

- Tu sais dans les films quand le tueur approche et que la voiture refuse de démarrer? Eh bien pour moi c’est pareil dans la vie! Je n’ai pas connu de type qui ne veuille me tuer dans son lit, sans y arriver d’ailleurs. Peut-être que j’irai à Paris, finit-elle.

Elle parlait comme pour tenter de réparer une négligence qui l’empêchait de se sauver pour de vrai.

Je n’osai l’embrasser en public. Cela aussi ajoutait à son attente que quelque chose d’autre se produisît.

- Pourquoi ce film? Et aujourd’hui en plus? Quelquefois je ne te comprends pas, dis-je.

- C’est pour nous, pour ne pas finir par s’aimer. As-tu remarqué combien cela marche bien?

Une fois l’obscurité venue, elle me prit la main. La salle était relativement silencieuse. Le mouvement continuel des spectateurs dans les couloirs et les travées était suffisamment discret pour qu’elle posât la tête sur mon épaule. Dans les recoins il y avait des filles accroupies entre deux garçons, qui passaient de la détresse au frisson. Une fois dans la rue on pouvait voir sous nous yeux l’immense manifestation se disloquer sous l’emprise croisée des brigades anti-émeutes et de la gendarmerie. Je me baissai pour éviter le nuage d’une grenade lacrymogène. En me relevant je découvris qu’elle avait disparu. Elle surgit devant moi un quart d’heure plus tard, mais en me donnant trop d’explications sur les effets de cette marée humaine.

- Regarde l’Algérie, c’est ça : on meurt et on ne meurt pas! cria-t-elle.

Elle parlait exactement comme notre grand-père. Lui aussi avait été tout prêt à nous dire des choses sur l’histoire de son pays. Des choses que j’avais cru perdues comme une source après un cataclysme.

Quand elle sourit dans ma direction j’en profitai pour lui parler de Djilali.

- Tiens, j’ai une photo de lui, tu peux la garder. Pour moi c’est pareil, dit-elle.

Je le regardai presque en face. Il porte son turban ocre que je ne l’ai vu dérouler que pour ses ablutions avant les prières. Il me prend par la main, me demande de faire comme lui. Je souffle l’eau par le nez, me rince maladroitement la tête, les chevilles. Je m’étonne qu’il ne s’essuie pas. Comme lui je me passe de serviette. La chaleur a déjà absorbé nos empreintes sur les dalles. Tout le simultané de sa vie est conservé dans la suite de positions qu’il prend sur son tapis, dans les paroles qu’il marmonne et que je m’efforce de recueillir malgré tout. Ensuite il retrouve son sourire, m’emmène dans son jardin. Je confonds l’odeur de la menthe et celle de la coriandre en fleurs. Les grappes de raisin ont l’air de guirlandes qui vont longtemps souffrir sous le soleil avant de devenir splendides. Je dis à mon grand père que je serai en classe à ce moment-là. Il insiste pour que je ne sois nulle part ailleurs. Des enfants nous regardent par la haie. Il le sait. Il y a aussi passé sa jeunesse, mais c’était pour voir comment les Français peinaient après le pastis du dimanche : « Ah! mon fils, c’est dégoûtant de savoir que ces animaux nous ont commandés! » Je suis l’explorateur. Que diable si les lézards ne sont pas des crocodiles. Vers là-bas il doit y en avoir, et des lions aussi derrière la colline où on m’interdit d’aller même accompagné, par peur des mauvais esprits. Ils raffolent de chair blanche, paraît-il. Je réponds qu’il n’est jamais question de ma blancheur à Marseille. Je me rabats sur les papillons qui vont moins vite que moi. On dirait qu’ils ont le hoquet quand ils volent. S’ils se posent, je m’approche. J’observe les couleurs de leurs ailes vibrer sous le soleil. Tendu, mon doigt est tout près comme pour caresser le menton de ma soeur qui a quelques mois. « Attention, ne touche pas au papillon, sinon il ne pourra plus s’envoler! » me dit grand-père, encore plus agité que le lépidoptère bleu et jaune…

- Bouge bouge, ils arrivent! me cria ma cousine.

Les manifestants s’en prenaient aux vitrines des banques et d’Air Algérie. Des poubelles, des pierres, des piquets de banderoles, tout leur servait à exprimer leur ras-le-bol. Mais de près ils n’avaient pas l’air de Kabyles descendus de leurs montagnes. C’étaient plutôt des adolescents des faubourgs de la ville, en survêtements griffés. Dans la bousculade je trouvai refuge aux portes d’un petit jardin public coincé entre un boulevard et le port en contrebas. Ma cousine était en face me semblait-il, à moins de cent mètres. Ma vie était comme débranchée. Elle m’appelait sans cesse. Je ne pouvais bouger devant la foule qui refluait tandis que les gendarmes avançaient en ordre. On m’arracha ma veste des mains. Je vis la personne se retourner vers moi et pointer l’index sur ses lèvres comme s’il n’y avait rien à rajouter.

Bientôt on entendit des pétards ou des feux d’artifice. Un homme se tenait la cuisse en sang. Deux autres se précipitèrent vers lui et l’emmenèrent à califourchon, bringuebalant entre des chaussures abandonnées par les manifestants et des sacs poubelles éventrés au milieu de la rue. J’attendais de pouvoir rejoindre ma cousine de l’autre côté. Je fus un des derniers. Je me souviens de ma tête quand le sang a cessé d’y circuler. Par terre je cherche toujours Kenza mais je n’arrive pas à dire son nom. Elle arrive enfin. Son corps de femme est bienheureux car personne n’ose l’approcher quand elle se penche sur moi. A cause de son regard d’amoureuse parfaite je suis le seul à savoir qu’il n’y avait aucune raison de la retenir par les ailes. Ma douleur s’envole.

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ISSN : 1270-9131