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Le somnambule, nouvelle de O. Arezki

Algérie Littérature Action N° 22

J'étais sorti de la maison familiale et je m'apprêtais à faire le tour du village. Mes bagages étaient encore négligemment posés, près du lit qui m'était attribué pour quelques semaines.

Je n'avais pas eu le temps de poser un pied dans le village, que tout le monde était déjà au courant de mon arrivée. Il fallait passer dire bonjour à toute la famille, à tout le monde, c'était la règle. Les visages avaient changé, même si je reconnaissais encore pas mal de monde. Les voisins se mêlaient aux proches qui venaient m'embrasser. Cette fois j'étais venu seul Je ne m'étais décidé à partir qu'au tout dernier moment. De plus, mis à part l'humidité, ma chambre n'avait rien d'une caverne d'Ali Baba.

Bien sûr, la télé, les spots publicitaires ressassés à longueur de journée, donnaient l'impression qu'en France, le matin, on se lève toujours pour aller travailler dans la joie et la bonne humeur. Que l'on prenne un bain ou une douche, l'eau coule toujours à flots. Ensuite, on hésite entre d'innombrables marques de café avant de se goinfrer de biscuits chocolatés, tous plus appétissants les uns que les autres. La twingo pendant la semaine, le weekend, la Renault Espace. C'était pas aussi rose que ça mais c'était ma parole contre la télé, alors j'étais perdant d'office.

- C'est super d'être revenu, ça fait si longtemps, qu'on ne t'avait pas vu...

Au fait,...

Il n'a pas eu le temps de finir sa phrase. Un autre a enchaîné :

- Salut cousin, ça va, tu as pensé à mon walkman...

- Et mon survêtement Adidas?

- Ça me fait très plaisir de vous revoir, mais je préviens d'office, je suis parti à la dernière minute et je n'ai rien ramené, à part quelques bricoles.

Moi qui voulais être discret, et passer quelques moments tranquilles, c'était raté.

Mon cousin Ramdane est arrivé. J'ai immédiatement reconnu sa démarche nonchalante. A une époque où le village était bourré d'enfants, il était un de mes meilleurs amis. Nous fumions quelques cigarettes en cachette, après nous être partagés des poignées de bonbons «caprices», les caramels que j'adorais manger, entre deux gorgées de selecto, la boisson plus parfumée que le Coca Cola.

Cette fois, il avait pas mal changé, même si je retrouvais son regard plein de malice et d'audace. Il m'a dit :

- Viens, pose tes bagages chez ta grand-mère et installe-toi chez moi pour quelques jours. T'en fais pas pour ces histoires de cadeaux. Il y a des gens qui ont troqué leurs idéaux politiques ou leur morale contre une voiture qui vient de l'étranger ou une poignée de devises. Faut dire que c'est pas toujours évident, la crise dure. Excuse-les. Tu sais, malgré tout ce qui se passe, on doit penser au quotidien, on continue à vivre quoi. Mais tu vas voir, faut pas croire ce que tu vois à la télé, on arrive quand même à s'amuser, ici. Je dis pas qu'on est à définitivement à l'abri des attaques, dans le village, mais pour le moment ça reste tranquille.

"… il criait, levait le poing, frappait sur la table… "

- Je te remercie Ramdane, je pose mes affaires et je te suis. Et comment va ton oncle à moitié fou, il habite toujours chez vous?

- Lui, il est resté le même, inébranlable, encore plus borné que son âne, hermétique à tous les  hangements, les bouleversements traversés par notre société.

- Il est toujours aussi virulent ?

- Tu verras, il n'a pas changé depuis la dernière fois. Il déraille un peu des fois, mais bon, en général, ça passe assez bien.

Sa maison était ouverte, accueillante. Toute la famille est venue me saluer, me demander des nouvelles des uns et des autres. Puis on s'est installé pour boire le café. Au bout d'une demi-heure, mon cousin m'a pris par le bras et m'a proposé d'aller faire une promenade dans les champs qui bordent le bas du village.

En rentrant de notre balade, on a rencontré le plus jeune de mes cousins. Il s'est approché de nous à grands pas puis s'est exclamé :

- Venez vite, l'oncle a encore une crise. Il faut essayer de la calmer!

Nous sommes entrés dans le salon , et j'ai vu mon oncle. Il criait, levait le poing, frappait sur la table, en singeant la gestuelle adoptée par Kroutchev quand il prononçait ses discours devant les Nations Unies.

- Tonton, regarde qui est là! C'est ton neveu, il vient d'arriver au village.

Il n'a pas réagi tout de suite. Il a préféré continuer son discours imaginaire.

- Ça fait combien de temps qu'il hurle comme ça?

- Au moins une heure. Il a encore du boulot avant de tenir aussi longtemps que Fidel Castro! Puis sa voix puissante a couvert nos petits dialogues :

- Il faut abattre l'impérialisme, en traquant les agents de l'étranger qui veulent briser l'élan de notre Révolution. Les contre-révolutionnaires doivent trembler, car nous allons les pourchasser, les combattre partout où ils se trouvent...

Une quinte de toux est venue mettre un terme à ses hurlements. On lui a apporté un verre d'eau, et il s'est levé pour me saluer. Après avoir rempli son gosier d'eau, il m'a dit :

- Comment ça va? Alors, c'est pas trop dur la vie en France?

- Ça va, ça va, je n'ai pas à me plaindre. Et toi, comment ça va?

- Ca irait mieux si la contre-révolution était définitivement brisée, mais dans l'ensemble je vis bien.

Ses mains étaient posées sur la table, elles ne tremblaient presque plus.

- Allez, on passe à table!

En allant aux toilettes, j'ai croisé ma cousine Nadia. Elle venait de mettre du henné dans ses cheveux. Je ne l'ai pas reconnue immédiatement.

- Salut Nadia! Tu as changé depuis la dernière fois où je suis venu.

- Je ne suis pas la seule a avoir changé, tout a changé ici.

Je me suis souvenu aussitôt des histoires de sorcières qui m'avaient fait passer une nuit d'angoisse, il y a longtemps. Elles étaient racontées afin de tester le courage des jeunes garçons m'avait-elle affirmé, des années après.

- Tu as fini tes études, Nadia?

- Il me reste une année à faire. Je repars demain matin à l'université. Là-bas, on se balade librement, on est vraiment tranquille. S'il n'y avait pas la crise économique et tous ces massacres, ce serait vraiment super. Dans quelques jours tu vas remarquer certaines choses. On ne peut plus faire marche arrière, le processus démocratique est lancé. Concrètement. La société le sait, et ceux d'en haut tentent de rattraper le coche. Ils sont eux mêmes un peu dépassés. Mais on ne fera pas marche arrière, c'est impossible. D'ailleurs, es-tu resté quelque temps à Alger ou à Tizi avant de venir ici?

- Non, je suis venu directement au village.

- Tu seras surpris. Depuis quelques années, les seules images que tu as de ce pays, te sont transmises par les médias, tu vas maintenant découvrir l'Algérie réelle. Quand tu te promèneras dans les rues d'Alger, tu vas être étonné. Tu verras....

- Au fait, je voulais te demander si les deux cousins d'Alger n'ont pas changé de téléphone. J'aimerais vraiment les voir.

- Je n'ai pas de nouvelles d'eux depuis très longtemps.

Cela faisait au moins dix ou quinze ans que l'on ne s'était pas revus, mes cousins et moi. La dernière fois, c'était à Alger, en 1987, si je me souviens bien. Ils s'étaient remis à la prière, entre deux entraînements sportifs. Un jour, on s'était disputé. Je leur avais dit que c'était bien de se remettre à la religion, mais qu'ils n'avaient pas été rendre visite à leur grand-mère en Kabylie, depuis belle lurette. Leur nouvelle voiture était rutilante, mais en prenant l'autoroute, elle ne se serait pas trop abîmée... Ils m'ont répondu de manière peu convaincante :

- Tu sais, la campagne, on peut pas y aller. Non, nous on a grandi dans la capitale. Là-bas, c'est trop archaïque.

- Peut-être, mais ton père, mon père y sont nés. Tiens, Kader, t'aurais pas du feu, par hasard?

- Tu devrais arrêter cette connerie.

- T'as pas tort, mais je le ferai quand je le jugerai nécessaire.

- Pour des pratiquants, vous me faites bien rigoler. Vous n'accordez pas vraiment vos actes à vos principes.

- Cousin, tu es devenu athée ou quoi?

- Ça, c'est un problème personnel. Si des gens veulent croire, c'est leur affaire. Si d'autres ne croient pas, c'est la même chose. C'est toujours eux que ça regarde.

Je ne critique pas la religion, comme mon autre oncle qui s'est moqué d'un de ses cousins, à Paris, quand il lui a demandé ou se trouvait l'est, pour sa prière. Non, je respecte ceux qui croient, et ces derniers doivent respecter ceux qui ne croient pas. Sinon, il n'a pas de dialogue possible et c'est l'affrontement.

Après toutes ces années, je pense que mes cousins sont restés les mêmes :chaleureux, sympathiques et ouverts. Je sais qu'ils sont en bonne santé et qu'aucun des deux n'est au chômage.

"… il s'est servi un grand verre d'eau,et il l'a bu cul sec… "

Une voix m'a ramené immédiatement en 1998 : «Bonsoir mesdames et messieurs, vous êtes sur France 2. Et ce soir... Algérie ». J'ai pas bien entendu, vu que la télé était dans l'autre pièce, alors je me suis tourné vers ma cousine:

- Tu viens voir, Nadia ?

- Non, je vais faire cuire quelques zlabias pour ce soir. Après, il faut que je bosse un peu. A plus tard.

Je me suis mis devant la télé. Qu'allait-il se passer? Encore un massacre? Un reportage? «Voici, le dernier clip de Rachid Taha». Mon oncle, s'est exclamé :

- C'est qui celui-là? Encore une chanson moderne. Ces jeunes ils parlent que d'amour, de boisson. Ils oublient de chanter la révolution.

- Écoute, tonton…

Le clip a commencé, et à la fin de la chanson, mon oncle s'est tu. Il s'est servi un grand verre d'eau, et il l'a bu cul sec, comme si c'était un alcool fort. En le regardant de profil, on pouvait voir une larme qui coulait sous son oeil gauche. Tout s'est mêlé. Il en avait le souffle coupé. Toutes ses années passées à l'usine. Les rêves de retour, l'isolement, la solitude. La musique, les chansons étaient les seuls éléments qui donnaient un peu de couleur à son univers quotidien. Ses anciens collègues qui sont restés ont encore la musique, ils peuvent même la partager avec leurs copains français, maintenant que le voile est levé, que le tabou est brisé. Mais l'usine a disparu sans que rien ne vienne la remplacer. Le travail était dur à son époque, très dur même, puis il a diminué comme une peau de chagrin.

Quand mon oncle est rentré en Algérie, il ne s'est pas posé de questions.

Au fond, il était encore en exil, prisonnier d'un exil intérieur cette fois.

- Alors mon neveu, tu travailles?

- Non, pas encore. Je finis mes études.

- Vous les jeunes, vous êtes fatigués de naissance.

J'ai voulu lui répondre : "De toute manière vous, les gens de ta génération, vous avez travaillé pour au moins deux générations à venir..." Mais c'était trop personnel, trop bête surtout. J'ai préféré dire :

- Beaucoup aimeraient bien travailler, mais il y a tellement de chômage.

Mon cousin Ramdane était resté silencieux, il m'a dit, tout à coup :

- Et encore, te plains pas. Ici on a un taux de chômage encore plus important qu'en France.

- C'est vrai. Tu as raison.

Puis l'oncle s'est mis à gueuler :

- Tu dis n'importe quoi. Ici, on est en train de construire le socialisme. En France, c'est la loi du plus fort. La bourgeoisie parasitaire y est terrible.

Nous, nous sommes indépendants, souverains, autosuffisants.

Ramdane m'a fait un clin d'oeil avant de dire :

- Calme-toi, on t'écoute, pas la peine de crier. Tu veux pas goûter les bananes que ton neveu nous a ramenées de France?

- Non, ça va, j'ai pas besoin de me créer des besoins artificiels, moi. Les goûts de luxe... surtout quand aucun de vous deux ne travaille, c'est vraiment ridicule. Mais je vous le répète : bientôt, on produira même des noix de coco en Algérie. Enfin après avoir construit des fusées, c'est-à-dire dans quelques années. Mais c'est en marche, je vous le dis, moi. Nous formons un État souverain, puissant. Nous sommes indépendants. Personne ne nous dicte quoi que ce soit.

"… j'aurais voulu croire à tous ses discours… "

Puis il s'est remis à tousser. Beaucoup plus fort que la première fois. Alors, Ramdane s'est levé, et il lui a demandé de fermer son manteau, pour se protéger du froid. Malgré son âge, il avait gardé, en apparence, toute la vigueur et la corpulence de sa jeunesse. Mon oncle nous a salués avant de faire semblant de se lever. Ses yeux se sont baissés, et il s'est adressé à nous d'une toute petite voix :

- Vous pouvez me porter dans ma chambre.

Je ne savais pas qu'il était aussi handicapé par cette mystérieuse maladie qui lui avait littéralement «coupé» les jambes. Cet homme autrefois si robuste, si têtu et si tenace, ne pouvait même pas se lever pour aller pisser.

On dit qu'il ne faut jamais réveiller un somnambule. Le choc peut être mortel. Risque de crise cardiaque... J'ai tout de même voulu le secouer, donner un grand coup de pied à cette torpeur épaisse et lourde qui le paralysait, sans oser le faire. Pourtant, j'étais persuadé qu'il finirait bien par se réveiller, et s'ouvrir progressivement au monde qui l'entourait. Ce jour-là, cela risquerait d'être très dur pour lui, terrible même. Alors, son regard serait complètement différent, et pourtant rien n'aurait vraiment changé autour de lui. Quand il ouvrirait les yeux... Quelles seraient les premières images qui défileraient devant lui?

Après avoir longtemps hésité, j'ai préféré agir comme le reste de la famille. Aucun d'eux n'accordait la moindre attention à ce qu'il disait. Tous admettaient que l'oncle était un bon gars, mais c'est tout. Personne n'essayait de le suivre dans les déambulations de son esprit délirant, dans ses frasques verbales pleines de verve et d'outrance.

Mais je n'ai pas pu m'empêcher de l'écouter. Car, même s'il était complètement à côté de la plaque, il s'était toujours sacrifié pour les autres.

Quand il n'avait pas encore ses problèmes à la jambe, il se démenait comme un diable pour aider un voisin, un copain, une connaissance. Ça, c'était la première raison. La seconde était moins avouable : au fond, j'aurais voulu croire à tous ses discours, à toutes ses utopies. Et pourtant, la vision claire de certaines bribes de réalité me l'interdisait.

J'ai tout de même eu un peu de remords, et, au moment où je me suis levé pour lui dire : «Mais tu sais, tonton, on ne parle plus comme ça dehors», ses yeux se sont définitivement fermés.

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ISSN : 1270-9131