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Un rêve de Wazemmes, nouvelle de Nourredine Saadi


Algérie Littérature Action N° 2

"Singe de Dieu
Trêve à tes ruses"

(Saint John Perse)

Un ciel de Flandres. Frais et bleu. D'un bleu éthéré, délavé par les fortes pluies de la veille. Il s'absorba tout en haut, au plus haut du pare-brise sur un amas de nuages frangés que le vent du Nord repoussait vers l'horizon comme pour dégager la route à sa vieille AMI 8. Les yeux perdus au loin il pensa, bien que cela n'avait aucune ressemblance, à la levée du soleil rouge au-dessus de la mer, là-bas. Et il essuya machinalement un imperceptible pleur, un flou de larme qui mouilla un instant le paysage. Il ne parvint que difficilement, au milieu de l'encombrement, dans les rues vides du Vieux-Lille et mit un long moment avant de garer la vieille guimbarde. Le marché de Wazemmes battait déjà son plein et il s'étonna qu'il y eut autant de monde de si bon matin.

Sans doute, se dit-il, à cause de ce soleil naissant si rare pour la saison.A peine pénétré sur la grande place il fut frappé par l'affluence se pressant autour des étals. Mais il traversa rapidement les rangées. Tout ruisselait de couleurs, vibrait de cris, rythmait de musiques sirupeuses ou saccadées. Une indescriptible cohue de vie. Alignement de sacs d'épices envoûtantes en tertres d'ocres, en pyramides de camails; profusion de légumes aux peaux écarlates décorés de menthe, de basilic, de coriandre, de persil; guirlandes d'oignons tressés, d'ail rose, de poivrons rouges dansant au vent au-dessus de fruits d'or; rangées de bocaux d'olives vertes, noires, violettes, de citrons confits, de câpres, de cornichons d'orient. Et tout autour, serpentant entre les allées, ainsi que des lucioles autour du feu, la foule sans cesse grossissante, gesticulant, se pressant — qui interpellant un commerçant, qui jaugeant une volaille, qui tripotant un fruit ou soupesant une pastèque à la chair ouverte. Il peina à se frayer un chemin. Forains, fripiers, fromagers, poissonniers, ambulants derrière leurs éventaires donnaient de la voix ( à celui dont la plus forte ou la plus agréable attirera l'attention!) haranguant le chaland, redoublant de blagues et mots d'esprit dans un mélange savoureux fusant en français, patois, wallon, polonais, arabe, berbère et chacun forçant sur un accent comme si tous devaient comprendre ici toutes les langues dumonde emmêlées.

Il revenait ainsi chaque dimanche à Wazemmes dont il aimait prononcer le Oua comme pour Ouarzazate ou Djebel Ouach de son enfance. il retournait à ce marché, attiré, subjugué comme s'il y retrouvait un morceau d'Alger qui se serait envolé du souk de Djama'a Lihoud par un mystérieux voyage nocturne pour atterrir dans ce quartier de Lille. Mais ce jour-là il ne déambula pas, accrochant un rapide regard aux écheveaux de laine teinte, aux corbeilles de sparte débordant de henné, de poivre noir ou rouge, de couscous de froment noir, de raisin sec de Corinthe dont sa mère lui faisait chaque matin, lorsqu'il était enfant, manger un grain pour, prétendait-elle, cultiver sa mémoire d'écolier. (Mais dont il sut plus tard que ce n'était en vérité que pour le préparer à la virilité lorsqu'il prendra femme). Et il sourit tout seul en souvenir de l'anecdote caressant au passage de doux tissages pourpres, violins, argentés, jaunes d'or, verts, exubérant à l'excès. Il aimait qu'il n'y ait point ici d'infrangible vitrine : tout était offert à l'oeil comme à la main. Rien ne séparait le marchand du chaland et l'on pouvait toucher, soupeser, prendre, sentir, garder entre les mains, s'attarder, raconter une histoire sur le produit, l'objet, la denrée ou poursuivre en exhibant la sienne, en rapportant la dernière blague ou l'événement tragique qui courait de bouche à oreille, là-bas au pays.

Il se pressa cependant car il attendait ce jour depuis tant. Sa première paye d'exil en poche il était venu acquérir ce tapis qu'il avait tant aimé lors de sa première visite. On aurait d'ailleurs dit qu'il lui était destiné car voilà un moment qu'il tournait et en retournait les faces, semblant fasciné par le tissage dont il avait du premier regard deviné l'origine des Nememchas à cause de ses bigarrures si singulières. L'oeil rusé du marchand le suivait à la dérobée, sourire imperturbable, sûr de son affaire tant il observait la convoitise du client. Mais lui n'avait aucun empressement à conclure trop rapidement. Ne s'embarrassant guère du regard intéressé il poursuivait son examen du tapis et on aurait dit qu'il l'auscultait à l'endroit puis à l'envers, humant l'âcre suint, brûlant un fil de laine (comme il avait vu son père le faire autrefois pour s'assurer de la matière) examinant de plus près le tissage retourné, calculant à l'une puis à l'autre des encoignures le nombre de points. Un fin amateur, on dirait. Détails qui n'échappaient pas au marchand, se faisant toute patience, ravi de le voir caresser les poils comme on le ferait à un corps aimé dans le plaisir. Il sentait cependant que la négociation serait rude car celui-ci lança soudain d'une voix assurée en le toisant : "Mille!". Le commerçant fit évidemment mine de s'étonner, protestant d'un rire charmeur : "Tu exagères, y a Khay". Puis se faisant vite flatteur : "Ah on voit bien que tu es connaisseur. Mais as-tu bien conscience de cette qualité?

Touche, mais touche encore cette laine particulière de l'agnelet!". La riposte, préparée d'avance, fusa:   "Oui, bien sûr mais on voit bien qu'il y a de petits défauts... Là... regarde". Il croyait avoir ainsi marqué le point décisif dans le bras de fer mais le commerçant, excité à l'idée de le faire céder, avait déjà sa réplique comme s'il reprenait la phrase d'un souffleur imaginaire: "Des défauts? Ah mon frère, tu as dû oublier nos traditions! Je sais bien, l'exil fait des ravages... Tu saurais sinon qu'il n'y a pas de meilleur tissage que celui qui laisse délibérément un défaut de la main. C'est un acte de piété pour attester que seul Dieu est parfait". Et pour donner force à son argument il dévida la litanie des noms de Dieu quand brusquement sa citation vola en éclats dans une assourdissante déflagration.

Lambeaux de chair. Rus de sang. Corps gisants. Cris. Effroi. Dans le clair obscur d'une chambre d'hôpital à l'odeur javellisée, la tête enrubannée de pansements, le corps encorseté de bandages, les jambes plâtrées, les bras offerts aux seringues du perfusateur, il revivait (ou peut-être inventait-il dans son coma) ce jour de son départ forcé lorsqu'il lui a fallu prendre l'autocar pour l'aéroport et l'avion de l'exil. Il revivait la peur au ventre la frayeur de la lame sur la gorge que lui avait dessiné sa condamnation à mort par les islamistes. La route moutonnière s'enfonçait dans la monotonie brûlante du sirocco et il revoyait encore, derrière la vitre teintée de l'autocar, les monts de l'Atlas chenus, brûlés au napalm comme l'ultime image qu'il avait gardée de la destruction du pays. Il se souvenait qu'à mesure qu'il avançait le voyage se faisait intérieur, les yeux pesants, le regard mouillé sur la lumière irisée au-dessus de la mer. Il se souvenait d'une allée de palmiers comme des cils sur le paysage et de ces restes de hure, sans doute abandonnés par les chacals, du piétinement de sangliers sur la terre battue, devenus maîtres des lieux depuis que les autorités avaient supprimé aux paysans les fusils de chasse. Il se souvenait de cette étrange scène au-dessus d'un mausolée chaulé. Un groupe de singes l'avait salué comme pour un ultime adieu. Des singes barbus. Des quadrumanes sautillant de branche en branche, comme pour poursuivre l'autocar, à travers de gigantesques ramures d'un olivier vif argent tandis que d'autres, insensibles aux vrombissements du véhicule (sans doute des femelles car elles épouillaient leurs petits) se prélassaient, indifférentes, sur la terrasse du mausolée.

Sur le dôme du minaret, une insolite copulation simiesque : le mâle mordillait la guenon, brisé contre elle, flanc contre flanc, haletant sans lâcher prise, bête hors d'haleine, ignorant les yeux chassieux des voyageurs hilares qui poursuivaient, bien après que l'autocar ait abandonné cette étrange scène au paysage, leurs commentaires grivois et leurs rires frustrés.

Brusquement le réveil sonna. Il mit un moment à quitter son rêve. Ses yeux s'ouvrirent sur le journal froissé au bas du lit qu'il avait la veille abandonné dans son sommeil.

VOIX DU NORD.

ARRESTATION D'ISLAMISTES A LILLE.

UN GROUPE DE PRÉSUMÉS TERRORISTES A ÉTÉ ARRETÉ CE MATIN A L'AUBE DANS LA BANLIEUE DE LILLE SELON DES INFORMATIONS RECUEILLIES AUPRES DU PROCUREUR CHARGÉ DE L'ENQUETE, ILS S'APPRETAIENT A COMMETTRE UN ATTENTAT A LA BONBONNE DE GAZ AU MARCHÉ DE WAZEMMES PARTICULIEREMENT FRÉQUENTÉ PAR LA COMMUNAUTÉ MAGHRÉBINE.

Douai, février 1996

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ISSN : 1270-9131