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Chansons, nouvelle de Habib Tengour

Une Algérie Littérature Action N° 2

Dans les chansons d'autrefois — Hasni possédait des piles de vieux enregistrements Pathé-Marconi, Dounia, Philips, La Voix de son Maître, etc., qu'il dénichait le dimanche aux puces de Montreuil — , on se désolait beaucoup et l'on pleurait systématiquement ceux qui émigraient en France. La traversée était considérée comme une aventure périlleuse, une rude épreuve, aussi mortelle que la liaison amoureuse. On n'attribuait au voyage aucune vertu édifiante; il n'avait pas ce pouvoir de métamorphoser avantageusement les traits du visage; ce n'était pas un remède miraculeux aux langueurs de l'âme. On le déconseillait vivement à tous les jeunes écervelés que tentait l'expérience. On décourageait constamment toute tentative de quitter le sol natal. Ce n'était que porte ouverte aux soucis, aux tracas, aux ennuis et aux déceptions pour qui l'entreprenait. Cela avait un nom aux connotations redoutables : l'exil. Le prononcer terrorisait et faisait mal. Il y avait des philtres spécialement préparés pour retenir au pays, ancre de miséricorde...

Tout départ équivalait à un décès parce que, disait la chanson, personne ne pouvait vivre longtemps loin des yeux qui le chérissaient. Le désir s'étiole dans l'absence et les rêves s'éteignent. Le sommeil de l'exilé était, les premiers temps, rempli de cauchemars...

La sirène du bateau était assimilée au cri déchirant de l'adieu que les pleureuses professionnelles lançaient en choeur à la levée du corps. il y avait foule dans les ports pour accompagner ceux qui partaient. Les amis faisaient cercle autour d'eux, les chahutaient gaiement pour se donner contenance. Les parents du passager ne disaient mot. Ils versaient de l'eau sur le quai en veillant soigneusement à ce qu'elle s'écoule jusqu'à la mer. C'était la maman qui était chargée d'accomplir le geste. Elle pouvait être remplacée par l'épouse ou la soeur, un enfant parfois; en aucun cas par un homme. Ils attendaient sous le soleil, immobiles dans une contemplation vaine, des heures interminables, que leur bienaimé ne soit plus visible. La plupart du temps, ils ne bougeaient pas avant que le paquebot maudit n'ait franchi l'horizon.

L'accomplissement de la cérémonie, sans déploiements de foulards ni démonstrations de douleur exubérante, perpétuait le lien atavique qui allait insidieusement nouer l'âme malheureuse de celui qui s'arrachait aux siens. Le baquet d'eau douce écarte le mauvais oeil. Il effacera le sel de la mer et celui des larmes et, un jour, il ramènera à sa famille, sain et sauf, l'aventurier repenti. La croyance, bien ancrée, ne protégeait pas contre les tourments de la séparation. Un feu ardent prompt à dévorer les entrailles.

Les motifs du départ importaient peu. Ils n'étaient jamais évoqués dans les rencontres. Il y en avait beaucoup. De toutes sortes. En faire étalage publiquement était un ressassement qui ne résolvait rien. La maison était vide. La vie n'avait aucun goût. C'était angoissant. Les sensations de nausée et d'étouffement causées par l'absence étaient diverses, toutes insupportables. Un refrain populaire disait qu'il fallait taire les récriminations contre le destin et ne pas se languir outre mesure pour éviter l'amertume à l'exilé. Les gémissements n'étaient tolérés que dans les chansons. Il y en avait à profusion. On pouvait les chanter dans les moments d'abattement et de tristesse. La profonde nostalgie dont elles étaient tissées aidait à chasser la mélancolie; elles prévenaient contre l'égarement. Il était courant de s'en servir dans la conversation pour décrire son état. Elles constituaient un stock commun de formules percutantes appropriées aux tribulations de chacun. Beaucoup de chanteurs — ils avaient écumé les bars de Barbés et de Saint Michel et s'étaient accoutumés aux punaises des meublés du XVème pour se conformer à l'image du poète sans domicile et découvrir le secret dans l'errance — , reprenaient les complaintes sur les déportés de Calvi ou de Nouvelle-Calédonie et les adaptaient avec succès aux rythmes à la mode. Les disques quarante-cinq tours avaient bouleversé l'économie du chant. Il fallait se plier à des contraintes extérieures pour en transmettre la teneur. Les innovations n'étaient qu'un artifice pour occuper le marché et marquer sa présence. On se débrouillait pour ne pas disparaître.

Les textes étaient de circonstance; ils comblaient les auditeurs qui les écoutaient gravement en dodelinant de la tête. Tout y était exprimé de façon exacte. Les mots étaient justes, sans prétention. la beauté n'y était pas recherchée pour produire des effets. Les poètes veillaient à rendre compte de l'état des choses sans trop céder à la confusion de l'heure. La parole d'autrefois, derrière l'ellipse ou la métaphore, avait du poids. Chaque terme avait sa charge. On ressentait la tension. Les gens s'y retrouvaient tout naturellement. L'évidente perpétuité du malheur aidait à la supporter...

Quand Hasni évoquait cette époque, sa voix vibrait. Il projetait d'écrire un livre, un roman dans lequel ce monde en détresse serait transfiguré. "Faire oeuvre, disait-il, rendre compte d'un temps révolu; en fixer la lumière et l'émotion; sinon, à quoi bon vivre! Le roman est la fiction exigée comme rançon de nos déboires." Il racontait que le témoignage était nécessaire pour justifier son passage sur terre et montrer à tout le monde qu'on n'a pas oublié les amis, qu'on a été là ensemble pour le meilleur et le pire, que rien ne se disperse inutilement dans le vent et la cendre. Un vieux pêcheur de Tigditt, organisateur de la première cellule du PPA à Mostaganem, lui aurait dit que se souvenir était une obligation religieuse et un acte militant. "Tu comprends pourquoi je n'ai pas de carte d'ancien moudjahid et ne participe à aucune commémoration officielle, disait-il." Si Djillali ressemblait à Orson Welles dans le rôle de Saül. Il le soupçonnait de cultiver cette ressemblance pour quelques élus qu'il entretenait longuement à la terrasse du Marhaba, le jeudi soir. Il regrettait maintenant de ne pas l'avoir suffisamment interrogé sur l'époque de sa jeunesse.

Hasni fréquentait le Gay-Lussac où se retrouvaient d'anciens étudiants algériens de l'AEMNA installés à Paris. De nombreux arrivants se joignaient à eux avec de mauvaises nouvelles du pays. Hasni parlait constamment des difficultés techniques et psychologiques qu'il avait à surmonter pour construire la trame de son roman. Il répétait souvent que Mostaganem n'était pas Dublin...

Avec le temps, son projet s'estompa. Les récits autobiographiques, maintes fois ressassés au bar où les tournées de Kronenbourg se succédaient à bonne cadence, dissipèrent peu à peu la netteté du texte minutieusement élaboré dans sa tête.

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ISSN : 1270-9131