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L'exil de Aïssa, nouvelle de Amine Touati

Algérie Littérature Action N° 2

A toi, qui es ma France
Pourquoi le prononcer, ce nom de la patrie?
Dans son brillant exil mon coeur en a frémi.

(Lamartine - Milly ou la terre natale)

- Rien n’avait encore commencé pour lui quand, soudain, il eut peur de la fin.

- Finir dans une île déserte, pour le seul acte — audacieux, qui en disconvient? d’avoir voulu lever le voile qui cachait la forme particulière de son coeur, c’était une idée abstraite.

- Une idée folle dont il ne comprenait plus très bien le motif qui avait pu la susciter. Un appel inconnu, émanant d’une sirènefantôme?

- Motif impérieux, en tout cas, motif supérieur, producteur d’effets immédiats et, bien sûr, imprévus. Mais qui est admis en imminence comme devant faire partie de soi désormais.

- Exactement comme s’il n’avait attendu qu’elle toute sa vie durant, non pas vie d’un chien qui entreprendrait d’aboyer des discours sur une île désertée par le soleil et par les hommes, mais vie de rien, précisément.

- Une vie “tout court”, si l’on veut — nous ne nous expliquerons pas sur la sensualité de ces mots : tout court.

- Rien qu’elle!

- Alors, est-il nécessaire d’ajouter qu’à sa frayeur subite (suivez moi, ne perdez pas le fil), à cette peur incompréhensible de finir sans commencer, sans jamais avoir commencé, s’ajoute une sorte d’extase tout aussi déroutante?

- Et qu’à cette extase déroutante et un peu morbide (suivez, suivez, cela promet!) qu’éprouverait devant l’événement qui prend enfin sens, un homme qui, lui, n’avait pas disposé du temps nécessaire pour s’apercevoir combien il en était dépourvu (ou, du moins, combien il le fut, car jusque là, jusqu’à ce moment précis où il leva le voile — noir ou blanc où est la différence?— pour suivre le trait qui devait lui redessiner le chemin géographique de son prétendu royaume perdu, il n’était question de rien du tout), complètement dépourvu donc, jusqu’à l’instant précis où la fin d’un rien annonça le début d’un autre rien, vaste néant inapprivoisé dont la seule appréhension restitue à l’obscurité de notre si éphémère existence, un peu de son éclat paradoxal, disais-je (me suivez-vous toujours?) venait s’adjoindre un animal saugrenu que nous nommerons, simple commodité langagière, désir. Car pour le désir, il n’y a pas seulement les ailes iliaques que notre ami sentit brusquement lui pousser, tout lui arrivant à la fois et sans crier gare, mais les pattes aussi, les mille-pattes de l’abjecte bestiole...

- Bien étrange situation! Une île déserte, un royaume perdu, une sirène fantôme — ai-je dit qu’elle était langoureuse? — et peut-être un voile qui se lève d’un instant à l’autre; où cela peutil bien mener?

- Nulle part, si l’on s’en tient à l’énoncé du problème.

- Situation aussi étrange cependant, c’est notre réponse définitive, que l’est l’individu lui-même. Il avait pour lui cette limpidité à toute épreuve dont sont pourvus les gens ordinaires; voilà qui suffira à nous le rendre apte à tant d’étrangetés. Nous devrions nous sentir, quant à nous, parfaitement disponibles à l’accompagner dans sa fumeuse aventure — quel beau mot de philosophie!— ; l’aventure qui s’était saisie de son insignifiante destinée.

- Après tout, ne sommes-nous pas, à son triste exemple, la réplique quasi artistique d’une incongruité fatale que la mort, ce rien du tout peuplé par notre innocence, viendra un jour nous annoncer, sans prévenir (d’où la brutalité) qu’elle a décidé, pour nous mais sans nous, de lui octroyer le seul sens qui vaille, celui de la fin? Après la fin des fins, il reste naturellement la légende de Noé, chacun de nous étant l’unique et l’irremplaçable.

- Chacun de lui aussi, qu’on se le dise. Hi, hi, hi...Commençons maintenant.

Son nom, Aïssa, il en avait honte, comme du reste, c’est-à-dire dans la confusion. Tout petit déjà, il aimait organiser autour de son sentiment la honte du monde, la honte des vivants et la honte de vivre. Il ne connaissait ni l’océan qui rejoignait le ciel, ni le vent qui les faisait frémir. Il ne connaissait que la honte qu’il avait de lui et de sa terre natale. Un bateau vint le prendre.

- C’était le jour où il devint adulte... Un bateau qui naviguait entre les vagues, dans l’océan trouble, comme une femme qui navigue entre les désirs incohérents d’un homme pour atteindre le secret de son destin, loin, très loin, sur une petite île déserte et peu ensoleillée. Par-dessus l’île, le ciel était souvent noir, nuageux; tout autour de l’île, des courants souterrains déployaient des pans entiers de la mer sur de gigantesques hauteurs; ombres terribles. Et la nuit, invariablement claire que l’on pouvait confondre avec le jour gris et obscur, quand le sourd roulement des vagues se mêlait aux sinistres hurlements du mistral, il arrivait que l’on entendît comme des gémissements...

Aïssa fut rapidement saisi de fascination pour ces gémissements, l’érotisme en lui palliant tous les mystères de la confusion.

- Erotisme autocentré!

Un appel à la jouissance, présageait-il. De sorte que, peu à peu, naquit l'habitude de se mettre à l’affût de ces gémissements et dans l’indescriptible tintamarre qui agitait l’île toute entière, il parvenait à si bien distinguer leur sonorité particulière qu’ils lui étaient devenus familiers, voire nécessaires. Le reste? c'étaient  les bruits du monde qui lui était hostile, et dont il avait honte au demeurant.

N’ayant jamais pris conscience que ces gémissements suspects, il les avait, comme nous tous, entendus et reconnus de tout temps, Aïssa conçut l’idée qu’une femme venait, spécialement à sa rencontre, visiter l’île chaque fois que la nuit tombait, ce qui équivalait ici au jour se levant.

- Une femme dans un bout de terre perdue, noyé dans l’océan trouble, alors qu’il n’avait pas su en rencontrer d’autre dans la cité surpeuplée de sa vie antérieure, était-ce bien raisonnable?

Non, il ne devenait pas fou. Il était tout simplement de cette sorte d’homme pour qui la femme, seule, possède la clef de tous leurs mystères.

Arpentant l’île dans tous les sens, entraîné par l’écho de sa propre voix, le voilà bientôt qui se mit à l’appeler lui-même de ce nom étrange : “M’zambra! M’zambra!”

Ce fut le nom qu’il lui donna, à cette femme faite gémissements, parce que, nous l’aurons compris, il la voulait ainsi : m’zambra au possible. Mais alors que dans la nuit froide l’étreignait le vent du nord, à ses appels insistants, pathétiques, oppressants, ne répondait que la fureur océane redoublée.

- Et que disait l’océan?

Il disait lui aussi : “M’zambra! M’zambra!”, en allongeant le nom, modulant ses syllabes jusqu’à la dernière qu’il démultipliait ensuite selon un rythme accéléré. L’île était médusée. Et la femme introuvable. Partout, c’est-à-dire toujours au même lieu central de lui-même (la taille de l’île étant si réduite, on en devenait mécaniquement le centre quel que soit l’endroit topographique où on se trouvait), Aïssa s’épuisait à la rechercher. Recherches vaines car accompagnées de l’idée que c’était elle qui le recherchait. Malentendu immémorial? Simple quête amoureuse au sens stupide qu’il s’agit de conférer aux termes. Mythologie archaïque, si l’on préfère, dont voici les subtilités du sens : je suis né pour elle, parce qu’elle l’a voulu, et ma vie n’est désir que par sa volonté — à elle... — et le bateau sur lequel j’ai embarqué pour cette île où elle m’attendait... et les éléments qui, tout autour de moi, se déchaînent lentement pour témoigner de ma passion... et notre rencontre prochaine qui s’accomplira comme une fin et un début etc.

- Lorsque, particulièrement, l’on se sent tellement insignifiant que l’on en devient honteux et que l’amour subitement nous grise par sa saveur, n’est-ce pas ainsi qu’en général l’on explique la Vie?

La quête de Aïssa n’avait cependant pas de fin parce qu’il lui restait toujours l’espoir d’être satisfaite, ce qui n’était pas le cas de Aïssa lui-même. Imaginons un instant que M’zambra, telle que lui pouvait nous la décrire, se fut ainsi décidée à apparaître, vous conviendrez alors volontiers que nous n’aurions plus rien d’autre à nous dire. Plus rien, certes : nous serions déjà, à l’heure qu’il est, en train de regretter ce que nous avions pu dire.

C’était sans doute pour ce noble motif, noble et amical, que la cherchant partout, il ne la trouvait nulle part. Au lieu et place de M’zambra, Aïssa avait la surprise renouvelée de découvrir une multitude d’autres femmes, vierges effarouchées que leur imprudente innocence avait fait échouer  au petit matin sur le rivage ensablé. Ah, comme il se jetait sur elle chaque fois qu’il entrouvait une, l’étreignant fougueusement de peur qu’elle ne lui échappât, la caressant comme l’on caresserait sa propre mère n’était-ce quelque pudique retenue, puis la pénétrant et se pénétrant en elle, si loin, si profond, que par la grâce de cette pénétration, il parvenait enfin à ses ultimes retranchements...

- Retranchements, cet antre mythique pourvoyeur de douces illusions! Retranchements, ce répugnant repaire de ses démons où se love la mémoire indigne du néant, notre inhumanité! Qu’elle fût toujours là, cadavre désarticulé par la peur qui s’en était emparée, gisant, déjà puant, sur la plage blanche, ou bien, récupéré par la vague lancinante, qu’elle se fût évanouie dans les entrailles de l’océan démonté, où poser la différence? La vierge sirène n’est hélas que l’illusion de celui qui en manque. Un souvenir, tout au plus, au triste réveil de Aïssa. Mais attention, la seule histoire qui nous importe est celle d’un homme, au juste moment où, ne l’oublions donc pas, il est brutalement saisi par la stupeur de sa fin — plus l’extase, plus le désir, plus la quête et plus les illusions.

- Une fin qui n’est pas la sienne propre mais, à l’en croire, celle de tout!

Oui. De sirène en sirène, vierges violées par les sombres requins qui ratissent au large de notre amour pour la vie; de trou en trou, orifices mal ramonés, cumul d’urine et de merde, souillure de nos bons sentiments que seuls les exaltés savent regarder en face, Aïssa avait fini par transfigurer ses frustrations répétées en... déceptions cosmiques! Cette mise en perspective, un leurre en réalité et rien d’autre, est le propre des gens que la prétention de leur insignifiance rend notablement — devrais-je dire “démesurément”? — dangereux. Aïssa en fait partie, voilà tout. Il a cru comprendre, dans une synthèse d’intuitions résumant tous les aspects cachés de son non-être, la fin de quelque chose de plus grand.

- Et comme il n’avait pas ce génie précieux, et rare comme tout ce qui est précieux, de concevoir sa propre fin, il n’hésita pas à décréter la fin de ce qui le contient, lui, le minuscule insignifiant.

Voilà, voilà. Dans le vaste ciel blanc, le soleil se mit à briller une fois. Aïssa s’imagina que les éléments retenaient leur souffle. Il se leva. Marcha. Eut l’idée de grimper sur un arbre pour mieux voir. Voir quoi? : Lascives et impubères, les femmes gisaient toujours là, au gré du regard. Béances informes que la mer dédaignait.

Avec mépris.

“J’annonce la fin du monde!” hurla-t-il. Sa voix manquait de terreur. En elle l’imposture était absente. L’île tremblait. Pas de doute. Pas plus de tradition non plus cependant. Il nota le fait. Sa volonté se raffermit à l’idée que l’île tremblait.

“J’annonce un séisme!” dit-il cette fois.

A ces mots, l’océan frémit et du ciel, il se mit à pleuvoir. La pluie refroidit le soleil qui se renfrogna. Devint pâle. Disparut enfin derrière un amoncellement de noirceur. Aïssa craignit l’orage. Il eut alors peur. Il voulut descendre de l’arbre pour se réfugier dans quelque orifice pourri; n’importe lequel. A cet instant la terre trembla plus fort. Il dut s’accrocher violemment à une branche pour ne pas basculer. La branche se courba. Elle demeura solidement rattachée au tronc.

“Écoutez-moi tous, je vous en conjure, ma parole est oracle!” s’écria-t-il désespéré par le déchaînement qu’il lui sembla avoir contribué à réveiller. Par ces prophéties. Et qu’il tentait à présent de calmer par ces mêmes prophéties. Jeux dangereux d’où l’on sort rarement indemne. Il dit : “Vous n’êtes qu’une infime probabilité dans l’infinie vastitude qui nous a engendrés, si vous saviez!” Si vous saviez...

Il disait cela lorsque, surgi brutalement du fin fond de la terre, un rire énorme lui parvint, l’atteignant à l’endroit précis de la bouche — ce trou inélégant plus putride que tous les autres trous additionnés. Rire moqueur. Sarcasme. Humiliation.

Le vent, perfide à satiété, renouvelait l’implacable dérision, tournoyant autour de lui dans un mouvement désordonné que rythmait, par secousses saccadés, l’hilarité générale de l’île perdue dans son océan, l’emprisonnant dans un murmure insidieux : “Eh, Aïssa! Tu te prends pour Sidna Nouh, ou quoi? Sais-tu, pauvre imbécile, qu’il n’y a rien de plus vain ni de plus ridicule, tout au moins à nos yeux, que cette indignation peureuse devant ta propre décomposition?”.

Le murmure devenait frénésie, enflant et affolant le vent qui répercutait dans toutes les directions la dénonciation dont Aïssa était la présente victime. De sorte que bientôt l’île, et l’océan qui l’entourait, s’emballèrent furieusement dans un nouvel éclat de rire moqueur qui déchira le ciel. Et le visage, sublime mais effaré, de Dieu apparut. En personne. Et Dieu dit : “En voilà assez, Aïssa! Je te supplie de retourner chez toi et d’y attendre sagement que Lucifer ou Gabriel vienne te voir.”

- Était-ce bien Dieu qui avait parlé? Est-on bien sûr que c’étaitLui?

Non et non. En vérité, le ciel ne s’était déchiré d’aucun rire moqueur, mais simplement des éclairs habituels de l’orage; quant à Dieu, il demeure, merci pour nous, vierge de toute apparition.

- Hi, hi, hi... Il s’agissait seulement de Aïssa, qui de fou-amoureux, devint fou-halluciné — et vous m’en direz tant!

“Qui suis-je? Où est ma maison?” Deux questions essentielles qu’il se posa à l’occasion de cette folle hallucination.

- Deux différences? Qu’importe! Faisons vite, maintenant. Comme il a commencé, ici s’achève le récit : sur rien. Ou presque. Résumons : Aïssa se proclama Roi; quand d’innombrables sujets potentiels vinrent s’enquérir de son royaume, il prétendit qu’il lui avait été usurpé par des forces maléfiques. Il s’abstint néanmoins de révéler leur identité, arguant d’une enquête en cours et dont les conclusions devraient être consignées dans un énorme livre que seuls les initiés pourraient lire. (vite, vite). Aïssa prétendit également que sa présence solitaire sur une île déchue par l’océan, correspondait à un processus d’exil élaboré contre lui par ses ennemis.

- Exil? Processus?

Mystère! Il avait régné, disait-il, avant d’échouer dans ce sordide bout de terre qui se moquait de lui, sur un grand royaume peuplé d’imprévus et de possibilités. Ce royaume existe encore, les forces du mal non identifiées y vivent elles-mêmes en prisonnières, à vrai dire; mais le chemin qui y mène, nul ne le connaît. Car, croyant s’en être emparées, les forces du mal ont détruit toutes les voies pour y accéder, sauf, paraît-il, une seule, qu’elles ignorent et que peut retrouver l’unique personne au monde qui vaille, la femme qui l’aime, lui Aïssa, d’un amour si désespéré qu’elle s’est faite sirène.

Venu sur cette île la délivrer de son inconsolable amour, telle serait plutôt l’explication du mystère de sa propre présence dans ces lieux indignes. Et dans le grand océan agité, il entendait parfaitement ses appels nocturnes que l’on eut pu confondre avec de banals gémissements. Et pour tout dire, sans érotisme de mauvais aloi, lui aussi était amoureux de cette sirène qui n’en finissait pas de languir sur sa triste solitude. Aïssa savait tout; il lui restait seulement à apprendre comment déchiffrer le sens que ces appels amoureux contenaient. Il savait que pour y parvenir, il lui fallait surmonter deux handicaps majeurs : neutraliser le diable qui, aux moindres gémissements de sa bien-aimée, organise un afflux généralisé de son sang vers des régions sans intérêts...

- Exil? Afflux? ... C’était le plus difficile. Le plus simple consistant à lever le voile noir qui recouvrait son coeur et l’empêchait de battre normalement.

- Ah, je comprends! Ne pas accéder à cette vérité étouffée dans sa propre poitrine, c’est s’interdire à tout jamais de retrouver le royaume perdu. Dîtes-moi si je me trompe.

Paris, janvier 1995


 

(*)Journaliste, essayiste et romancier algérien, l'auteur a publié plusieurs textes, un essai et un roman, en Algérie. Sous le pseudonyme de Amine Touati, il a publié, en France où il réside depuis 1994, Les islamistes à l'assaut du pouvoir (Paris : L'Harmattan, 1995) et Peurs et mensonges (Algérie Littérature/Action, Paris, mai 1996).

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ISSN : 1270-9131