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Le Premier jour de Aroudj, nouvelle de Aïssa Khelladi

Algérie Littérature Action N° 15

... Celui qui se donne au monde se refuse à soi-même, voilà ce que j’en déduis — ce que je déduis de ma compréhension de la vie et des êtres humains. Les gens peuvent qualifier Aroudj de “grand calme”, pourtant tout s’agite en lui sans qu’il sache maîtriser ses pensées. Mais il demeure calme, c’est vrai; son secret consiste à investir autrui de l’attention qu’il se prodigue ordinairement. Ce déplacement l’apaise.

Quand il s’abandonne à lui-même, ce qui ne veut rien dire convenons-en, il s’embrouille, il s’égare, alors il s’ensuit un processus mental qui le focalise sur le monde qui est hors de son être, un terrain connu où le simple fait de se retrouver le restaure et le consacre, voyez-vous. Ce n’est pas de la psychologie, c’est un constat, par lequel je veux expliquer ce qui m’est arrivé aujourd’hui.

J’ai passé toute la matinée à traîner à la maison, à tourner en rond, sans idée, de mauvaise humeur, à cause du café et des cigarettes. Et Aljia qui me contredisait sans cesse... comme pour me dire : moi aussi, je suis de mauvais poil, qu’est-ce que tu crois! — pas à cause des cigarettes, puisqu’elle ne fume pas; peut-être le café; sûrement le café. En outre, Aldjia est méchante quand elle veut l’être, hostile, agressive, tourmentée. Elle croyait tout à l’heure pouvoir me démontrer que j’avais tort. Dès que le petit est arrivé de l’école, son cartable encore sous le bras, elle voulut l’expédier au marché. Il protesta. Elle s’obstina. Moi, je tenais mon rôle de banquier. Je recommandai à Norredine — c’est le petit — de mettre le billet de 100 dinars dans sa poche et de prendre garde à ne pas se faire voler. Il a douze ans et il m’arrive souvent de lui parler comme ça :

— Si quelqu’un s’aperçoit que tu as de l’argent sur toi, m’entends-tu, il va vouloir t’étrangler pour te le voler...

Ce n’était pas tant ce que je disais, c’était dans ma façon de le dire.

T’étrangler. Le petit avait blêmi. C’est là que j’eus une vision qui me troubla.

Il murmura :

- T’inquiète, p’pa.

Je regrette sincèrement de lui faire ainsi peur, mais nous vivons dans une folie collective, n’est-ce pas, et je veux accélérer sa lucidité, on ne peut pas me le reprocher.

Norredine sorti, Aldjia s’obstina, mécontente, distante. Elle alla se mettre un foulard sur les cheveux, elle s’en entoura le front en serrant très fort, au point de se faire des rides, comme quand elle a mal à la tête. Je l’épiais. Le café lui manquait plus qu’à moi, c’est sûr, c’est sûr, mais moi c’était les cigarettes et elle avait la chance de ne pas fumer, elle. Puis elle s’affala sur un vieux canapé, face à la télévision qui restait allumée de jour comme de nuit; n’en bougea plus. J’eus des picotements sur les joues et sur le cou. Je méditai un instant sur la vision qui me troublait encore, puis j’allai respirer l’air chaud et sec au balcon. Il n’y avais pas eu d’eau ce matin, je pensais pouvoir me raser la barbe, pas de chance...

Une demi heure plus tard, Norredine revint, le couffin presque vide et l’argent, pfuiit! dépensé pour rien, pour de la pâtisserie de Boufarik. Aldjia prit le couffin et le jeta par terre.

Je l’entendis crier :

— Vous dînerez avec de la z’labia! prenez ma tête, faites-en un bouzelouf...

Je l’entendais dire “vous”, j’étais l’argentier, je me taisais pourtant. Mais la furie ne se calmait pas :

— Gare à toi si tu me réclames à manger ce soir!

Norredine qui protestait. Il prétendait que les étals du marché étaient vides en ce premier jour, vides.

— Il n’y a plus que de la z’labia, m’man!

— Va t’expliquer avec lui! Moi, j’en ai marre!

Lui c’était moi. Je voulais calmer Aldjia mais son humeur exécrable finit par me déconcentrer. Colère. Je jurai, maudit soit le dieu de votre dieu à tous les deux, ramassai le couffin et sortis. Dehors, je regrettai immédiatement; regret à cause de Norredine, il est trop jeune pour endurer les privations! Comment lui expliquer? Je me sens impuissant à agir sur lui.Punir. Parfois, je m’emporte exprès, pour le punir — et de quoi? De mon impuissance évidemment.

Je fais du théâtre, de la mise en scène, j’écris des pièces et dirige des comédiens. Pour le théâtre ça va, ça va. Pour ma famille, pour moi, mon imagination se tarit très vite quand il y a un problème. Je ne sais pas diriger. Tout alors va de travers, et je me mets en colère. Puis je regrette de me laisser emporter. Et pour rattraper les choses, je suis furieux contre moimême.

Je m’emporte, au sens littéral, Dieu sait où. Perdu dans mes analyses. J’ai lu Freud et tout. Concevoir le fonctionnement de l’âme humaine — théoriquement, je veux dire, à travers schémas et concepts. Mes analyses m’égarent, alors je préfère analyser les autres pour oublier mon problème. N’importe qui, un homme, une femme et un enfant... j’analyse indifféremment, à tout va. Et j’ai des intuitions, des fragments de lumières dans l’obscurité. Penser aux autres m’éclaire. C’est de cette manière que s’opère le déplacement, le secret qui fait de moi un grand calme.

Il n’était que midi. Dehors il faisait moins chaud pour ma barbe qu’à la maison. Mais le ciel était bas, gris, lourd, gorgé de versets accumulés depuis l’aube. Je longeais la chaussée sur un trottoir étroit, parsemé de crevasses et de bosses. Près de moi, me frôlant, des voitures qui filaient à toute allure.

Les automobilistes avaient tous omis de se raser. Me voilà au marché El afia, champ où tristesse et désolation s’étaient répandues comme après une dure bataille.Tout semblait plongé dans un indescriptible désordre. Odeurs pourries de poulet et de sardine. On eut dit de l’urine. Sol jonché de détritus.

Amoncellement de cageots vides. De la saleté partout et ces senteurs qui vous prennent à la gorge. Bâtonnets de z’labia, alignés sur des boîtes en carton improvisées en tables, dégoulinant de faux miel, avec encore des gens agglutinés autour, parmi les abeilles et les mouches vertes. Ah, des enfants qui vendent des cigarettes à l’unité… Je leur en achète à chaque fois et en profite pour leur laisser un peu de monnaie; ils m’apitoient. Les cigarettes, il n’y a plus que ce rapport-là entre eux et moi.

Je fis le tour du marché sans résultat. Aldjia avait raison, il fallait venir plus tôt pour trouver de la viande et du pain. “C’est comme ça, le premier jour”, crut m’expliquer un marchand auprès duquel je m’enquis de l’endroit où je pouvais m’appovisionner. “Ah bon!” fis-je en haussant les épaules. Il s’étonna : “Quoi, vous l’ignoriez!” Puis il hocha la tête.

Plus loin je dénichai une galette noire, rassie, que j’achetais à 20 dinars auprès d’une fillette de dix ans à la morve jaunâtre. Elle ne coûtait que 10 dinars mais l’aspect misérable de la fillette me déplut et je lui en donnai 10 de plus. La galette sentait beaucoup trop fort l’huile rance.Tout de suite après, je remarquai un vieux mendiant près de la mosquée attenante au marché, je m’approchai de lui et lui proposai la galette. Je me disais que si Norredine en mangeait, il aurait mal à l’estomac. Le mendiant hésita avant de prendre le pain de ma main; puis il me demanda un peu d’argent comme si c’était lui qui me faisait une faveur. Je fouillai ma poche, j’avais une autre pièce de 10 dinars mais je n’osai pas m’en séparer. Le vieillard vit la pièce et s'écria : “Que Dieu sauve ton fils!”

Je m’en fus, regrettant de ne pas avoir eu la présence d’esprit de lui réclamer la monnaie — j’en avais le droit — , puis regrettant d’avoir eu cette pensée.

Bref, j’allumai une cigarette et me dirigeai vers la cité des Anassers non loin de là. C’est un fait. J’étais en train de me poser la question : mais d’où ce mendiant savait-il que j’avais un fils? Je me posai la question quand l’incroyable se produisit. Je me contenterai de livrer les faits, je n’ai aucun pouvoir d’interprétation sur eux. Au mieux je dirai que mon esprit était encore sous l’effet troublant de la vision, c’est-à-dire de ce que j’avais cru entrevoir à propos de Norredine, et que ceci avait peut-être un certain rapport avec cela.

Les deux boulangers de la cité n’avaient plus de pain, tout s’était vendu tôt le matin. Le boucher était fermé. Je me sentais malheureux, ça aussi c'est un fait; à cause de la viande. Moi, je m’en fichais en réalité mais je pensais à Aldjia. Elle irait raconter à toute la famille que j’avais fais en sorte de la priver de viande un jour pareil, rendez-vous compte! J’aurai dû lui donner de l’argent et la laisser faire les courses elle-même. Je m’en voulais, tiens.

Puis donc, ce fut l’incroyable.

Aroudj, le sauveur, écarta le voile qui lui blessait les yeux. Son coeur assombri par l’exil frémit à la vue de son pays natal; un flot de lumière se répandit dans sa poitrine. Il n’avait pas espéré ce retour, parmi les siens, lui qui n’était qu’au début de sa longue route à parcourir sans but et sans raison le vaste désordre du monde. Son rêve le poussait sur une vague qui connaissait le secret du commencement : ici où elle viendra échouer, son destin accompli. Ici, dans le tumulte des choses, où se tisse la trame de sa quête; ici, où la brume se dissipe et devient lumière, où le murmure s’érige en parole, où la terre prend forme puis se disperse en poignées de sable, où le ciel accueille le chant millénaire des hommes, ici meurt la vague. Ici, les bras de Aroudj se tendent vers l’éternité.

“Je suis venu vers vous et mon âme est triste de toutes les nouvelles qui me sont parvenues des quatre coins du globe, dit Aroudj lorsqu’il mit pied à terre. On raconte partout que vous avez sombré dans la nuit noire. Se peutil que mon pays où le soleil brille sans cesse, des aurores au crépuscule, soit devenu ce marécage obscur que les hommes évitent comme s’il s’agissait d’un lieu maudit?”

D’abord je ne m’étais rendu compte de rien, c’était comme dans un rêve où acteur et spectateur se perçoivent dans un même souffle : je me regardais, conscient de ce que je faisais, mais incapable d’attribuer un sens à mon comportement. Je m’étais divisé en quelque sorte, à mon insu, et cette division en deux êtres à la fois semblables et différents n’était pas normale du tout. La stupeur des gens aurait dû m’alerter mais je pensais à autre chose — à rien, je ne pensais à rien.

Une certaine effervescence m’avait envahie peu à peu, je perdais pied. Un orage se préparait, peut-être un séisme qui sait, mon esprit s’emballait — je tentai de rester calme, en vain. Mais aussitôt tirée la deuxième bouffée de la cigarette que j’avais allumée, ma lucidité reprit le dessus comme par magie.

C’était plutôt de l’apaisement, une sorte de bien-être accompagné d’un léger vertige. Un peu de nausée aussi. N’empêche, c’était magique.

Mais les faits. Un vieillard édenté me sourit. L’air narquois. Une femme voilée, d’un certain âge, s’arrêta près de moi et me toisa avec insolence. Cet air, vous savez, presque indécent, qu’affectent volontiers les femmes. Elle formula quelque chose, le regard sévère, un reproche sans doute. A son tour, le vertige qui m’avait saisi s’estompait rapidement. Restait l’impression de nausée. Un enfant s’écarta de moi; il parut effrayé. Mon Dieu, il est aveugle!

Je pris subitement peur de lui. Mon corps malgré moi se contracta, comme pris d’une soudaine envie de fuir. Je fis quelques pas, m’arrêtai, me retournai : l’enfant me suivait. Il était à bonne distance mais il me suivait.

Derrière lui, la mer agita une dernière fois son bateau. L’équipage, par crainte de devoir renoncer à sa liberté dans cet endroit réputé pour être un piège qui se referme sur tous les passants, avait préféré rester à bord.

Plusieurs marins avaient tenté de dissuader Aroudj, l’implorant de renoncer à son projet.

“Pourquoi revenir ici? lui dirent-ils. Voici longtemps que tu es parti. Ta femme a du prendre un autre mari et ton fils ne te reconnaîtra pas. Tu es devenu, à ses yeux, un étranger.

— Je suis un étranger et partout où j’irai je le resterai, répondit Aroudj.

— Ce pays est pris dans la tourmente et la folie, dit un marin. Ses habitants s’entretuent. La peur s’est emparée de leur coeur et la mort rôde autour d’eux comme elle rôde, sur un cimetière, parmi les tombes.

— Je convierai cette nuit même le peuple à assister au nouveau sacrifice.

De ma main, je tuerai l’enfant.

— Ce pays a été blessé par les hommes, dit un deuxième marin. Il ne se relèvera jamais du mal qui lui a été infligé.

— Que lui importe la mort de l’enfant! dit un troisième marin.

— On tue les enfants mais on ne les voit pas mourir, répondit Aroudj.

Cette nuit, je veux que les hommes voient. Ce pays n’est pas un pays.

Quiconque y a vécu, connaît le sens du tragique. Ce pays est une mémoire que mes pieds ont foulée. C’est un parfum qui a poursuivi mes narines et que, bien souvent, j’ai requis pour me tracer une route dans l’océan. Si je le perdais, je me perdrais avec lui.

Ma peur se renouvela, et avec elle cet extraordinaire désir de fuite. Puis je courus, cinq cents mètres environ. Lorsque je vis le commissariat de police, je ralentis le pas : un policier en faction devant le commissariat me fixait, méfiant, le doigt sur la gâchette de sa mitraillette.

Dès que je fus à sa hauteur, il me jeta :

— Quelque chose ne va pas?

Je me retournai. L’enfant avait cessé de me suivre. Il s’était arrêté près d’un groupe d’hommes qui jouaient aux dominos, sans doute des gens du quartier qui tuaient le temps. Je les voyais au loin. Tous avaient le visage tournés vers moi et l’enfant commentait avec eux un événement en agitant

le doigt dans ma direction. Je n’étais plus sûr qu’il était aveugle.

Le policier avait remarqué le manège et s’était raidi, le canon de son arme pointé sur moi.

— Quelque chose ne va pas? redemanda-t-il les yeux rivés sur mon couffin.

Je secouai la tête et fis mine de poursuivre mon chemin. Mais le policier était de nouveau sur moi.

— Montre ton couffin!

Je lui tendis le couffin, vide.

— Qu’est-ce qu’il y a? insista-t-il.

Je tournai la tête vers l’enfant qui, de loin, me scrutait de ses yeux noirs. Tout le groupe de joueurs de dominos s’était levé et me regardait aussi. Aroudj tend la lame vers le cou de son fils. Tiens-toi tranquille... Je vais te tuer mais ce n’est pas ta mort qui éclairera cette nuit. Non, ta mort est inutile. C’est ta souffrance que je réclame.

Je voulais expliquer au policier que les gens n’avaient pas le droit, comme ça, d’utiliser un enfant contre son père; lorsque je l’entendis derrière moi tout à coup vociférer :

— Fais voir ta main! Fais voir ta main!

Il mit le doigt sur la gâchette de son arme, prêt à me tirer dessus. Je voulais lui montrer ma main, mais il aboya :

— Retourne-la doucement!... Doucement ou tu es un homme mort!

Quelle méprise! J’éclatai de rire à la pensée de ce qu’il voulait voir dans ma main... rien. Pas même une cigarette.

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ISSN : 1270-9131