Boutique de
Marsa Editions

ESPACE ALGERIE

27 rue de Rochechouart
75009 Paris. France


Vente directe des ouvrages et revues, expositions, animations.
Ouverte les jeudi, vendredi, samedi de 14h à 19h, ou sur Rendez-vous

 

Responsable de la rédaction
Marie Virolle
Adresse postale

103 boulevard MACDONALD
Paris 75019 - France
Téléphone

+ 33 6 88 95 36 66
Adresse électronique
marsa@free.fr

Avec le soutien de:


 

 

 

L’âne d’Aïn Tabia, nouvelle de François Marquis

Algérie Littérature Action N° 75 - 76

Nous étions autour de la table de la cuisine, et Marie-Judith voulait un cheval.

J’avais beau résister depuis des mois, elle revenait toujours à la charge, et ses frères la soutenaient avec empressement. “ Un âne, si tu veux ! ” lui ai-je dit, ce soir-là.

Et tous de s’engouffrer dans la brèche : “ Non ! pas un âne ! Un poney, aumoins… ”

Déjà, bien que l’idée me soit venue à l’improviste, sans autre intention que d’apprivoiser leur désir tenace, déjà, le souvenir d’un âne qui trébuche m’emportait à tire d’aile. S’ils avaient dit oui, s’ils m’avaient pris au piège, il était trop tard déjà pour que je cherche des faux-fuyants.

J’aurais trouvé un âne, et nous l’aurions soigné, malgré l’embarras — car imaginons-le braire dans notre village où on ne supporte pas le chant d’un coq. Depuis ce temps, on m’appelait au moindre baudet qui se montrait à la télévision, et je restais un instant, songeur. Cet âne est devenu le lieu d’une complicité, d’un renoncement, d’une faiblesse.

Combien de fois n’ai-je pas ainsi revu, trébuchant, l’ânon qui allait au milieu de nous dans le soir humide et qui marchait bravement, ignorant ce qui se disait de lui. C’était un de mes derniers soirs d’Algérie. Ma dernière patrouille. Nous avions passé la journée dans le djebel. En début d’après-midi, comme nous longions un ravin, nous avions été surpris par un remuement dans les fourrés. Aussitôt sur nos gardes, deux énormes sangliers ont traversé la broussaille. J’appréhendais qu’on ne tire, mais personne n’a bronché ; ils sont passés à quelques mètres de nous, en droite ligne, suivis d’une ribambelle de marcassins rayés de noir. Pas d’autre incident, si ce n’est cet âne, le soir. Nous revenions vers Aïn Tabia.

Les harkis le chassaient devant eux, à l’algérienne, contents : “ Ouss ! Ouss ! ” J’ai donné l’ordre de l’abattre. “ Non, mon lieutenant, disait l’un : je pourrais monter dessus avec mon fusil mitrailleur ”. Que ferait-il si nous avions un accrochage ? J’invoquais la zone interdite. “ Mais c’est un petit qui s’est sauvé ” répondait un autre. Un troisième ajoutait : “ On pourrait l’emmener et le vendre au marché de Tamalous ”. Ils étaient jeunes, très jeunes pour certains. Et, de mon côté, ne valait-il pas mieux céder ?

Pourquoi feindre ainsi la fermeté ? Je n’avais jamais rien décidé de pareil en vingt mois d’Algérie. Je les trouvais enfantins mais je doutais de mon devoir, et à me rappeler leurs gestes et leurs voix, je suis sûr que j’aurais pu le sauver. Je cherchais une issue, sans avoir l’air de me dédire. Soudain, l’âne trébuche, à mon côté, juste à ma hauteur. Il m’arrivait à la taille. Une brève rafale, et la patte avant droite qui se dérobe, et lui qui se relève, courageusement, ne comprenant pas ce qui lui arrive, et qui veut continuer son chemin. Mais celui qui a tiré sautille de côté pour se maintenir à sa hauteur. Je n’avais pas compté avec celui-là. Un autre coup, tranquille. Puis un autre, ou deux. Il contrôle bien la gâchette de son pistolet mitrailleur. Je poursuis mon chemin, comme inexorable. Je ne veux pas m’arrêter, trahir mon désarroi, ni approuver ce qui se fait par mon ordre…

Un âne. J’avais peur des sangliers. Mais un âne !

J’ai longtemps oublié cet épisode, jusqu’à ce soir où je marchandais un âne contre un cheval.

La distance entre les générations, et la proximité, s’établissent ainsi par la trame des souvenirs, et, plus secrètement encore, par le cheminement des émotions. Nos fils et nos filles nous guettent. Ils découvrent aujourd’hui, à travers de nouveaux témoignages, une guerre dont nous n’avons rien dit, et dont ils ne savent que la légende de la décolonisation. Ils redoutent nos jugements, ou s’en agacent, et cependant, au-delà de leurs jeux, de leurs travaux, de leur vie, au-delà du présent, des brumes se lèvent découvrant des plaines de souvenirs.

La plaine picarde, la mienne, le plateau de Pozières, quand on monte d’Albert vers Bapaume, la glèbe en longs damiers, les blés, les betteraves, la luzerne, cette paix souveraine des grands espaces où le ciel emplit tout l’horizon, le cousin Jean m’a raconté — il avait plus de quatre-vingts ans — qu’il avait fait la queue, à Albert, en 1918, pour obtenir le droit d’aller niveler ses champs. La terre était  outurée de tranchées, dévorée de trous d’obus, truffée de munitions qui n’avaient pas explosé. On ne voulait pas lui donner l’autorisation parce qu’il était trop jeune, parce que c’était trop dangereux. Un homme, dans la file devant le bureau, s’est entremis pour qu’on fasse une exception. Son père et son frère aîné avaient été tués dans les combats. Il restait seul avec sa mère. Ils n’avaient rien d’autre pour vivre que l’espoir d’une petite récolte. Et c’est ainsi, mètre après mètre, à la pelle d’abord, que le cousin Jean avait regagné sa terre aux cultures. Les larmes coulaient de ses yeux tandis que je voyais derrière lui ses champs fertiles où j’avais parfois conduit l’attelage des moissonneuses et les chariots si chargés de récoltes qu’ils passaient à peine sous la haute porte cochère. Car, à l’époque, on entassait encore les bottes en grain dans les granges et les hangars. Quelquefois, il n’y avait pas assez de place, et on faisait une meule dans la pâture près de la ferme. Fin août, tout était plein, et on battait l’hiver, pendant des jours et des jours. L’opulence de la terre était palpable en ce temps-là. Chaque été, me mêlant à la moisson pendant deux ou trois semaines, j’y trouvais une espèce de plénitude.

Et longtemps, tout comme mes enfants la guerre d’Algérie, je n’ai pas vu le passé de cette terre alors que je savais la bataille de la Somme.

On a l’impression, quand on file sur la route droite, entre Albert et Bapaume — par exemple, mais ailleurs, c’est pareil — que la terre est immuable, qu’elle a toujours existé, qu’elle ne change pas, que les hommes qui s’agitent à la surface n’y sont pour rien. Le monde recommence avec chacun de nous et nous paraît, dans l’enfance, en être à ses premiers jours. Il faut beaucoup de temps, de patience, et de tendresse, pour admettre qu’il nous a précédés. Je ne m’en rendais pas compte quand je suivais la charrue de Maurice, à Courcelette, pour ramasser des shrapnels. Je ne soupçonnais pas, alors, la puissance meurtrière de ces petites billes de plomb dont on bourrait des obus, pendant la guerre de14, pour qu’elles fauchent les hommes à l’explosion. Je supputais seulement l’argent de poche que j’allais me faire quand je les vendrais au ferrailleur. Et quand, après avoir labouré son champ, Maurice me montrait la large auréole crayeuse qui se dessinait sur les mottes brunes, et disait qu’il y avait eu là un cratère de bombe, je le croyais à peine, vu le temps passé — plus de trente ans, déjà. Comment pouvait-il en être sûr ? Or, Maurice le tenait de Jean, son père, mon cousin, qui avait commencé par niveler ses terres en 1918.

« … le plus grave et le plus miraculeux, se joue dans le coeur des hommes… »

C’est cela, l’histoire de l’âne d’Aïn Tabia. Il y a quarante ans qu’il a trébuché. Mais il palpite encore.

Non pas dans un inaccessible lointain, dans un monde qui nous serait complètement étranger, inutile à notre existence et sans influence sur nos destinées. Tout près de nous, secret, tout contre vous, dans mon cœur secret.

Souvent, là-bas, je me suis demandé comment la guerre pouvait se faire sous le ciel bleu si transparent, sous le soleil, dans la garrigue parfumée, si près de la mer aux vagues tièdes. Camus parle de “ la tendre indifférence du monde ”. Je crois que c’est cela.

L’essentiel, le plus grave et le plus miraculeux, se joue dans le cœur des hommes. C’est là qu’on trouve la mémoire et l’oubli, le désir et la peur, l’ordre et l’obéissance, la fidélité, la générosité, la cruauté, la haine, et aussi le remords et le repentir.

J’ai donné l’ordre d’abattre cet âne.

Quel pauvre entre les pauvres s’est ainsi trouvé dépouillé de sa bête ? Je pourrais invoquer le devoir qui m’imposait d’empêcher le ravitaillement du maquis. Mais aucune certitude à ce sujet, aucune preuve, et probablement l’âne s’était-il sauvé, ou simplement égaré, entraîné de brin d’herbe en brin d’herbe jusqu’à la limite du djebel. Certes, il était surprenant qu’on ne l’ait pas mieux gardé en ces temps de pénurie. Qu’importe. Quand bien même ce bourricot aurait emporté une charge de pois chiches ou de dattes, ou plusieurs, là n’est pas le plus grave.

Cet ordre que je donne, c’est une façon de me conformer à ce que je crois qu’on attend de moi.

J’avais vingt-trois ans. Et trente-cinq hommes à commander. Tous armés. Capables de tuer. Car c’est ainsi, quand on vous donne des armes.

Le jour où cela s’est passé, il y avait un mois, environ, que j’étais à Aïn Tabia. J’y étais arrivé dans les premiers jours de décembre 1960. On y avait créé de toutes pièces un “ village ” de deux mille quatre cents habitants.

La garnison comptait une quinzaine de harkis. Ils avaient le mérite de connaître le pays, et je faisais fond sur eux pour ma sécurité. Mais cette confiance, bien réelle, n’allait pas sans prudence. Au mois d’avril précédent, deux harkis avaient déserté le poste d’Aïn Aghbel qui était commandé par mon ami Rimaldi. Le lendemain, tout le détachement, d’origine locale, avait été remplacé par des Kabyles. Quelques semaines plus tard, Rimaldi était sorti du village, un soir, accompagné de quatre d’entre eux. Il marchait en tête le long d’un chemin quand, à six cents mètres du poste, on l’avait interpellé : “ Achkoun ? ” Qui est-ce ? Le temps qu’il réagisse, un coup de feu avait claqué. J’étais allé le voir, le lendemain, à l’antenne chirurgicale de la caserne Foch, à Collo. Il se demandait s’il n’avait pas été blessé par un de ses hommes, et il en était plus affecté que de sa blessure. Le trajet de la balle, pénétrant par la paume de la main et ressortant par le dessus du poignet, donnait à penser que le coup venait de derrière.

J’avais suggéré que celui qui le suivait avait pu tirer par réflexe, pour se défendre. Mais Rimaldi rejetait cette idée ; de retour au poste, ses harkis lui avaient dit : “ Tu te souviendras qu’on t’a ramené ”.

Ni duplicité, ni traîtrise, en tout cela, de leur côté, ni méfiance gratuite de notre part. Nous étions tenus, les uns et les autres, par des nécessités contradictoires. Tous en danger. Tous menacés. Quoi qu’on fasse.

Il y avait aussi une quinzaine d’Africains du Niger sous mes ordres, dont un sergent et deux caporaux.

Tous parlaient français, mais j’avais de la peine à m’habituer à leur élocution, et je les comprenais mal. Ils supportaient de plus en plus difficilement d’avoir à remplir leur contrat d’engagement alors que  nos anciennes colonies d’Afrique accédaient à l’indépendance. Un jour, dans une discussion, quand j’étais encore dans mon poste d’Aïn Zida, l’un d’eux m’avait dit : “ L’indépendance entente, ce n’est pas l’indépendance. Il nous faut l’indépendance totale ”. Je n’avais pas pu m’empêcher de réagir : “ Qu’est ce qu’il vous faut : qu’on soit ennemis, pour que vous ayez l’indépendance totale ? — Oui ! ” s’étaient ils écriés, unanimes, sans la moindre hésitation. Nous en étions gênés, ensuite. Mais la vérité était bien là.

Je n’imaginais pas à quel point ils portaient avec nous le poids de la décolonisation. Comment justifier que les seuls morts que j’aie vus de tout mon séjour en Algérie soient deux Africains. C’était à la morgue du quartier Foch, à Collo. L’infirmier qui lavait leur corps essayait de recomposer les chairs.

L’un d’eux avait la jambe fendue en vrille depuis le pied jusqu’à la hanche ; leur half-track avait sauté sur une mine. Deux jeunes, à la peau noire et brillante et au sang de velours rouge le long des plaies.

Voilà pour quoi leur mère les avait mis au monde dans la brousse ou à la lisière des jungles. Par quel itinéraire singulier étaient-ils arrivés jusqu’à ce massif de Collo, le plus septentrional de toute l’Algérie et presque de l’Afrique ?

Nous étions en plus cinq ou six appelés, dont un chauffeur et un chef de chantier qui s’occupait des constructions. L’un d’eux était militant de la jeunesse ouvrière catholique ; il avait su que j’étais séminariste, et il était venu me dire qu’il était content de mon arrivée. Il était difficile de laisser voir des préférences, et j’ai évité de le faire parler davantage. Je sais pourtant qu’un soir, sur la route de Bin el Ouiden où était le commandement de la compagnie, alors que nous roulions à toute allure avec le G.M.C. d’Aïn Tabia, le chauffeur n’a pas voulu m’entendre quand à plusieurs reprises je lui ai demandé de ralentir.

C’était un Alsacien, ce qui n’a aucun rapport avec la chose, mais il est bien planté dans ma mémoire.

C’était la fin du jour, et il y avait du monde partout sur la route, des fellahs, des femmes, des enfants, des troupeaux. Il fonçait comme un fou. J’avais beau insister, il ne m’écoutait pas. J’ai cru qu’il allait écraser quelqu’un. Finalement, par chance, il n’a cogné qu’une vache au milieu des gens qui s’éparpillaient en courant. On s’est arrêtés. La vache renversée battait l’air de ses pattes. Les paysans se sont rapprochés, et le propriétaire s’est mis à m’invectiver en arabe ; un autre a traduit, sobrement sans doute, m’expliquant l’essentiel : la vache était pleine. Je ne pouvais rien pour réparer ce malheur. Je leur ai dit de venir voir le capitaine, qui ne pouvait pas grand-chose non plus, mais qui a proposé d’acheter la vache pour la cantine de la compagnie. Quant à prendre une sanction contre le chauffeur, comme je le voulais : s’il a fait cela, ce jour-là, avec moi, ce n’est pas par improvisation soudaine.

Le commandant de quartier m’avait reçu à Tamalous avant que je gagne mon poste. Il comptait sur moi pour rassurer la population, et, sans me donner de détails, il s’était plaint des méthodes de mon prédécesseur. Celui-ci, je l’ai appris par la suite, avait torturé pendant plus de vingt-quatre heures, dans la pièce qui me servait de bureau, un prisonnier qu’il aurait dû envoyer au bataillon. Un Africain m’a raconté qu’il le piquait à coups de poignard ; il l’avait attaché par les mains à une lourde pièce de bois, il se faisait aider pour le soulever du sol, et on laissait tomber l’homme et la bûche sur le ciment.

J’abrégeais ces récits, d’autant que le narrateur s’en amusait. Mais, ignorant le passé récent de tous ces hommes, et leur part d’adhésion à ce qu’ils avaient vu ou fait, manquant aussi d’expérience proprement militaire, il m’était bien difficile de gagner leur confiance.

Je faisais systématiquement mes patrouilles avec les harkis, jugeant qu’ils étaient plus prudents et plus méfiants. Et puis, je préférais éviter qu’ils ne restent seuls avec la population, et que s’exacerbent éventuellement les hostilités possibles. De ce fait, quand je partais, les Africains tenaient le poste et gardaient le regroupement. Il me semblait qu’ils n’avaient pas envie de risquer leur peau pour nous, et d’autant moins qu’ils étaient sur le point d’être libérés de leur engagement. Ils en ont déduit que je n’avais pas confiance en eux et que je leur préférais les harkis.

Il est vrai que tout ne se passait pas bien en mon absence et que je m’en rendais compte. J’avais institué un règlement ridicule : tous les habitants qui sortaient du regroupement devaient revenir avec une pierre pour améliorer les chemins. Or, un soir, à mon retour, il y avait un tas de cailloux si énorme qu’il n’avait pu se faire de cette façon : on avait fait trimer je ne sais qui et je ne sais comment. Je n’étais pas dupe, mais d’un autre côté, il y avait quelque chose de tellement dérisoire dans ces pierres une à une que cette dérision même appelait une initiative. Je n’ai pas demandé d’explication : cela n’aurait fait qu’envenimer nos rapports.

Qu’en pensaient les Algériens d’Aïn Tabia ? Car, au-delà de la garnison, ils étaient là, les plus nombreux, et seuls, en définitive, à justifier immédiatement notre présence, quoi qu’il en soit de tout le reste.

Je ne voyais, pour toute “ voirie ”, dans ce prétendu “ village ”, que des allées de terre légèrement pentues ménagées entre les alignements de gourbis. On n’avait creusé ni fossés, ni caniveaux. On était en décembre. Il tombe jusqu’à deux mètres d’eau par an sur le massif de Collo, principalement en hiver. La terre d’Aïn Tabia était grasse, pareille à la terre picarde ; on y faisait pousser le blé pour tout le massif de Collo. Avec les pluies, on y glissait comme dans la glaise, surtout pendant les rondes de la nuit. D’où l’idée d’empierrer. Mais beaucoup d’habitants marchaient pieds nus, surtout les femmes. J’avais beau les observer, cherchant, de leurs pieds savants et méticuleux, l’endroit où elles prenaient appui légèrement, soulageant de la hanche le poids du fagot, du linge mouillé, ou de la charge d’olives qu’elles portaient sur la tête, je ne comprenais pas que la terre humide, quoique froide, est plus souple sous un pied nu. Pour tout dire, je crois que les pierres n’avaient d’intérêt que pour nous. Même nos chevaux les évitaient de leurs sabots.

Je ne me rendais pas compte de tout cela. Et pourtant, je ne crois pas qu’on m’en voulait.

Le jour de Noël j’avais reçu les cadeaux de la population : des oeufs, deux coqs, une bouteille d’anisette, des pommes ; le boulanger m’apportait deux pains frais à chaque fois qu’il se ravitaillait ; on m’offrait le foie des bêtes tuées dans le village, moutons ou chèvres. Était-ce pour m’apprivoiser ? Ou tradition d’allégeance ? Ou usage établi sous mon prédécesseur, pour contrôler l’évolution du troupeau? Comment comprendre ces pauvres qui prélevaient ces présents sur leur misère ? Je voulais croire qu’on me remerciait de ma bonne administration. Car j’avais assez bonne opinion de moi. J’étais estimé de mes chefs, et ce que m’avait expliqué le commandant de Tamalous témoignait qu’on ne m’avait pas choisi par hasard pour Aïn Tabia. Plus précieuse encore, la surprise que m’avaient faite, quelques semaines plus tôt, lors de mon changement de poste, des hommes d’Aïn Zida, des Algériens. Ils m’avaient invité au café maure, près de l’église de Collo. On n’y voyait jamais d’Européens, et j’essayais de m’esquiver, défiant, mais devinant mes réticences au-delà de ce que je voulais laisser paraître, ils avaient insisté d’un : “ N’aie pas peur ” qui m’avait désarmé. Ils avaient payé le café malgré moi, et m’avaient dit : “ Tu as passé six mois avec nous, et tu ne nous as pas fait de mal ”.

Il n’est pas impossible que la population d’Aïn Tabia se soit trouvée mieux de la façon dont je conduisais les affaires.

« … l’important, l’essentiel,était d’échapper à la mort… »

Les choses les plus élémentaires étaient difficiles.

L’eau, par exemple.

C’était la fin de la cueillette des olives. Il n’y avait pas de moulin, ni de pressoir. Les femmes écrasaient leur récolte à même le sol, avec de grosses pierres qui leur servaient de meules, et qu’elles faisaient rouler de leurs mains enduites de cendre de bois. Elles jetaient ensuite la pâte ainsi obtenue dans de grands trous qu’elles avaient creusés et remplis d’eau, puis, relevant leur saroual sur leurs cuisses, elles s’y plongeaient et foulaient le mélange jusqu’à ce que l’huile remonte en surface, pour l’écoper enfin et la recueillir dans leurs bidons. C’est ainsi que les bords des oueds et des chabets et des puits et des fontaines étaient noirs et glissants et que l’eau, partout à la ronde, avait le goût rance et tenace de la lavure d’olive. Son odeur ne me lâchait pas de tout le jour ; elle me saisissait dès le jus du matin, me poursuivait dans le pain auquel je mordais, puis encore à chaque repas, mêlée aux sauces, à la soupe et aux légumes ou à la salade ; elle s’attachait à mes pas au long des patrouilles, et lorsque j’essayais de me laver les mains ou les dents, elle resserrait son étreinte, insidieuse et implacable. Personne n’avait l’air d’en souffrir, et quand je m’en suis plaint, j’ai cru, à l’air goguenard de mes hommes, qu’ils me jugeaient trop délicat. Malgré tout, ils ont bientôt trouvé, à quelques kilomètres, une source qui avait été épargnée, et personne n’a regretté que j’y fasse désormais remplir la citerne que nous partagions avec les habitants.

Mais l’eau n’était qu’un détail.

La guerre courait sous la vie quotidienne. Tous les habitants d’Aïn Tabia, comme ceux d’Aïn Zida auparavant, tous, du plus vieux jusqu’au plus jeune, les femmes y compris, tous savaient qu’ils étaient Algériens. Et probablement rêvaient-ils de l’indépendance. Beaucoup avaient au maquis des parents, un fils, un mari, un oncle, un cousin, mais aussi, chez nous, parfois dans les mêmes familles, des harkis, car nous n’étions pas seulement des ennemis. En attendant, l’important, l’essentiel, était d’échapper à la mort, d’où qu’elle vienne, à la torture, au plus terrible, au pire. Et le danger venait des deux bords. Il y avait à Aïn Tabia une auto-défense, des hommes du regroupement qui montaient la garde, la nuit, le long des barbelés qui entouraient le village. Cela faisait partie des consignes. Je ne sais comment ils avaient été choisis. Peut-être les avait-on désignés. Ils n’avaient pas d’armes. Le poste était au milieu du village, avec nos propres sentinelles.

Un soir, vers huit heures, c’était l’hiver, une sentinelle entend crier : “ Halte ! Halte ! ”, puis un bruit de casserole, car les veilleurs donnaient l’alerte en frappant sur une casserole. Le sergent me prévient, et je pars avec une dizaine d’hommes. Nous gagnons l’emplacement où aurait dû se trouver celui qui avait sonné l’alarme, mais il n’y a plus personne. On cherche, on observe, on écoute. Une heure a passé avant qu’on retrouve le guetteur. Il s’était caché, et il était encore effrayé.

Il avait entendu un bruit sur le barbelé et vu un homme qui se dirigeait vers lui ; il avait crié : “ Halte ! ” ; l’autre s’était arrêté et avait demandé : “ Qui c’est ? — Et toi, qui c’est ?… ” ; pas de réponse ; l’homme continue d’avancer ; le veilleur crie : “ Halte ou je tire ! ”, et comme il n’a pas d’arme, il manipule son parapluie ; déclic ; l’intrus prend la fuite !

Le lendemain, nous avons retrouvé des traces de pas à l’extérieur du barbelé !

La peur de cet homme posté sur la limite entre nous et nos adversaires, posé là comme une chèvre au piquet par les chasseurs, et qu’il n’était pas en mon pouvoir de délivrer... Seulement tolérer qu’il se soit caché.

Il a suffi de quelques semaines pour que je me retrouve tiraillé entre la population et la garnison du poste. Mon prédécesseur, qui passait son temps à courir le djebel, se déchargeait sur ses  ubordonnés de tout ce qui concernait l’administration du village, et notamment la délivrance des laisser-passer.

J’estimais qu’il y avait trop de restrictions inutiles ; je me suis mis à contrôler les choses, j’ai accordé les autorisations de circuler de façon plus libérale, et les gradés africains qui s’en occupaient jusqu’alors se sont sentis dessaisis de leur pouvoir et désavoués, ce qui n’a fait qu’aggraver leur rivalité avec les harkis.

Les appelés n’étaient sans doute pas unanimes non plus ; je pense qu’ils se partageaient entre la confiance inquiète et l’ironie ; peut-être regrettaient-ils que je ne m’appuie pas davantage sur eux, mais je redoutais d’attiser les jalousies. La crise a atteint son paroxysme au moment du nouvel an.

On m’avait averti d’une chikaya, une dispute, entre harkis et civils, et je menais mon enquête. Soudain, furieux, un Africain force ma porte : il veut savoir “ ce que dit le civil ”. Je le renvoie sèchement ; il se met à crier : “ Si vous ne voulez pas voir les Africains, je m’en vais à Tamalous ”. Les gradés qui l’ont entendu accourent tous les trois, tous Africains. Les deux caporaux ont l’air de soutenir le soldat.

Le sergent les menace. “ Si vous le prenez comme cela, punissez-nous ”, répondent-ils. Ils sortent enfin et regagnent leur chambrée où ils poursuivent leur discussion jusqu’à se battre, m’obligeant, par leurs cris, à faire répéter ce que disent les harkis que j’interroge. Car les murs qui nous séparaient s’arrêtaient à un mètre du toit de tôle.

C’est la nuit suivante, ou celle du lendemain, que nous avons eu une fusillade. Soudain, vers les onze heures du soir, une rafale, non loin du poste. Presque aussitôt on tirait de partout : le temps de sortir, j’ai trouvé tous les hommes faisant feu de leur arme dans la nuit, abrités derrière le petit parapet. C’est ce qu’on appelle la boule de feu : quand on est pris dans une embuscade, on se met en pelote, on tire vers l’extérieur, ce qui oblige l’adversaire à s’aplatir, et on tente une percée. Mais ce n’était pas une embuscade ! Et nous étions entourés de gourbis. Le sergent africain a crié : “ Halte au feu ”. Et peu à peu, de proche en proche, nous avons ramené le calme, non sans avoir dû insister auprès de quelques uns.

Cependant, on m’appelait à la radio. On craignait des attaques pendant les fêtes, et une section de Bin el Ouiden était installée en protection sur les hauteurs d’Aïn Tabia ; nos balles sifflaient sur eux, et le camarade qui commandait pestait contre notre pagaille.

Qui donc avait tiré le premier ? L’infirmier. Il était africain. Il avait des enfants d’une Algérienne, et l’usage s’était établi qu’il vive avec elle dans le village. Il était rentré soûl chez lui, et il avait tiré une rafale de pistolet-mitrailleur à travers le toit de son gourbi. Je l’ai su par les appelés, et je ne pouvais guère en tirer les conséquences sans tarir mes sources d’information et ajouter à la zizanie.

Le capitaine de Bin El Ouiden est venu à mon secours : il a monté une opération dans les jours qui ont suivi. Faire la guerre était le moyen de ramener une apparence d’ordre. A ce jeu, du moins, chacun savait sa place.

Voilà comment j’ai couru le djebel une dernière fois. Je me sentais humilié de mon incompétence, je voulais ressembler à ce qu’on attendait de moi, du moins je le croyais, car je ne sais ce qu’on attendait.

Il aurait suffi que je me résigne à ma médiocrité guerrière, que j’aie confiance dans ma faiblesse, un seul instant, que je cède, dès le premier moment, et l’âne aurait continué de trotter jusqu’au poste avec nous.

Faute de quoi, ces Algériens qui m’apportaient le foie de leurs bêtes — on dit “ mon petit foie ”, chez eux, à un enfant qu’on chérit — je leur ai tué leur âne.


 

Né à Albert, dans la Somme, en 1937, François Marquis était séminariste au moment où il a été appelé en Algérie.

Après avoir suivi le peloton des officiers de réserve à l’école interarmes de Cherchell, en 1959, il a été affecté dans le secteur de Collo (El Koll), dans le Nord-Constantinois. Adjoint du commandant de quartier de Collo, il a été chargé d’un regroupement de population sur le site d’Aïn Zida, puis nommé chef de poste à Aïn Tabia, à la veille du référendum de janvier 1961. Après avoir renoncé à devenir prêtre, il a fait une carrière de professeur de Lettres, dans l’enseignement catholique, et a milité à la CFDT. Aujourd’hui retraité, il vit en Bretagne. Il est père de trois enfants.

Pour commander les ouvrages, il faut passer un mail à marsa@free.fr



ISSN : 1270-9131