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Vous êtes belle, nouvelle de Leïla Sebbar

Algérie Littérature Action N° 3

Elle ne le voit pas. Il la regarde.

— Si elle descend, je descends. J’irai jusu’au bout de la ligne, la plus longue. Cette ligne n’est pas la mienne. Je dirai que j’ai été malade hier soir et que j’ai passé la journée couché. Je dirai que j’ai appelé le médecin. Le patron me croira. Je suis rarement absent et j’arrive à l’heure. Il me croira. Le wagon est presque vide. Personne pour m’empêcher de la voir. Il pourrait se déplacer pour se rapprocher d’elle. Il reste assis, raide, attentif. Il ne bouge pas, il craint de l’effaroucher. Il sait regarder les femmes. L’habitude. Dans la ville, il n’a jamais pensé qu’il pourrait habiter ailleurs, à cause d’elles, dans sa ville, depuis toutes les générations, comme s’il était né avec elle, la ville, dans la seule ville de l’univers entier où il vivra toute sa vie, sans jamais la quitter, il sait où trouver les femmes et comment les regarder sans les offenser.

Il avait à peine treize ans, plutôt petit, il se faufilait partout, les patrons de bistrot ne l’ont jamais remarqué, et après tout, il avait le droit d’aller pisser dans les toilettes, même mineur... Un jour, il sort du cabinet turc pour hommes, sur la porte un H mmajuscule, cette fois c’était pas écrit en
anglais, il n’a pas vu de silhouette masculine découpée et collée sur le faux bois... il déteste les cabinets turcs, il paraît que c’est plus propre, l’eau de la chasse arrose les pieds en faïence et les pieds des clients. Les siens, cette fois-là, étaient mouillés jusqu’aux chaussettes, comme s’il s’était enfoncé sur le bord vaseux d’une rivière. La porte au F majuscule est ouverte. Surprendre une femme à sa toilette, il n’y a jamais pensée, une vraie... Dans les magazines, à la télévision, les publicités, il ne fait pas vraiment attention. Ces femmes ne sont pas des femmes. Et sa mère... Elle est partie, il était tout petit, son père l’a élevé sans femme à la maison, il n’a pas de soeur, un frère plus vieux qu’il connaît à peine, il voyage en Orient depuis des années, il dit dans ses lettres qu’il ne reviendra pas en Europe.

Une femme est debout devant le lavabo, il aperçoit son visage dans le miroir taché d’éclats noirs. Elle a posé une trousse en plastique rouge contre le robinet de gauche. Dans les films en costume, les femmes se maquillent dans un boudoir avec des fleurs et des drapés rouges, des dentelles, et des lumières dorées. Après des années de vagabondage dans les sous-sols des bistrots de la ville, il a vu ces femmes. Il a été ébloui comme devant les images tendres et chaudes des films. Il est encore petit, lorsqu’il surprend pour la première fois une femme, son reflet dans la glace, les yeux inquiets, les gestes sûrs. Elle peint ses lèvres. Il suit le pinceau avec la même attention que la femme, et sa bouche à lui s’ouvre et se ferme au rythme du pinceau. Il ne voit pas le tube du rouge à lèvres. La femme tient dans la main gauche une boîte minuscule où le pinceau va et vient. Il entend la chasse d’eau des hommes, des pas dans l’escalier. Il laisse passer une cliente qui se précipite dans les W-C. Qu’est-ce qu’elle a? La femme ne s’est pas interrompue, elle range le pinceau et la petite boîte dans la pochette rouge. Ses yeux dans la glace se fixent sur lui :

— Mais qu’est-ce que tu fais là?

Elle parle avec un accent bizarre.

— Rien.

— Comment, rien? Tu as l’habitude de faire ça?

— Non, non.

— Tu sais que c’est mal d’épier...

— Non.

— Pourquoi tu restes là, planté... Les bistrots c’est pas pour les enfants. Et des bistrots comme celui-là...

— Qu’est-ce qu’il a?

La femme éclate de rire. Elle a une grande bouche rouge, très rouge. Elle n’est pas jeune, pas vieille non plus. Elle s’approche de lui, tout près,
comme si elle allait l’embrasser.

— J’ai un fils, il a ton âge. Si je le voyais là, dans les toilettes côté Femmes, debout, collé contre la porte, tu sais ce que je lui ferais?

— Non.

— Je lui donnerais une bonne paires de gifles...

— Pourquoi?

— Parce que c’est pas la place des garçons de douze ans...

— J’ai treize ans...

La femme rit, se penche vers lui, fait semblant de l’embrasser.

— Allez file... Et que je ne te revoie plus dans ces bars à putes...

— C’est quoi?...

Il a mal entendu la fin de la phrase.

Depuis ce jour, il se glisse partout où des femmes, assises ou debout devant un miroir dessinent un visage de femme. Il continue à guetter les toilettes des Palaces et des bars à putes. Les cafés chantants qui existent encore, il les connaît tous, mais il n’a pas retrouvé la danseuse qui mettait trop de rose à ses joues, avant de remonter dans la salle où l’attendaient des hommes assis sur des bancs, serrés, sévères, et trois musiciens habillés en costume du Grand Sud saharien. L’un des hommes chantait. Pas la femme. Elle portait une longue robe rose à manches bouffantes. Une très jeune fille, d’après le miroir. Elle a dansé. Les hommes ont collé des billets à son front en sueur, entre ses seins, dans le décolleté de la robe en mousseline. Il est parti avant la fin, il est revenu plusieurs fois, elle n’était plus là. Il l’a cherchée derrière chaque son de flûte aigre, il ne l’a pas trouvée, il ne l’a plus cherchée.

Elle ne pouvait pas être là. Qu’aurait-elle fait dans la loge d’une célèbre cantatrice? Une danseuse orientale des cafés chantants où les toilettes puent jusqu’à la rue... Il a cru la voir, silhouette menue, robe vaporeuse et rose, des joues trop rouges. Elle aurait chanté dans le choeur? La cantatrice s’est assise devant le vaste miroir, seule, comme abandonnée, elle ne le voyait pas, les yeux fixes. Elle avait refusé la maquilleuse et lui qui l’attendait à sa porte n’avait pas eu à se cacher, elle l’avait laissé entrer, il s’était assis dans l’ombre, elle, figée dans la violence blanche des spots. Il n’avait jamais vu une telle quantité de cosmétiques. Il sentait une odeur de poudre, la même que celle du café chantant. Il s’est demandé si la femme n’allait pas pleurer.

Elle n’a pas pleuré. Ss gestes étaient longs et ronds. Son visage s’est coloré, ses yeux se sont mis à vivre, sa bouche rouge lui a souri, de loin, comme si elle se réveillait. Et soudain, elle s’est mise à chanter, il la voyait, vivante, héroïne excentrique d’un opéra qu’il n’avait jamais entendu chez lui, son père aime l’opéra, il l’a emmené, pas souvent, parce qu’il disait que ça l’ennuyait.

Dans la loge où la cantatrice s’est maquillée seule, il ne s’ennuie pas. Il la regarde chanter et elle se regarde chanter. Elle l’a oublié. Lorsqu’elle
s’arrête, elle le remarque :

— Mais qu’est-ce que tu fais là?

Elle parle avec un étrange accent.

— Rien.

— Comment rien? Tu sais où tu es?

— Oui. C’est vous, tout à l’heure...

— C’est vrai... J’avais oublié.

— Vous êtes belle. Et votre voix... Vous êtes belle.

La femme dans la loge de l’opéra regarde l’enfant qui dit :

— J’avais envie de pleurer.

— Mais tu peux pleurer... Les hommes pleurent aussi... Il a grandi. Il s’est assis dans le métro.

Elle aurait le tendre regard des gazelles apprivoisées dans la chambre des palais ottomans? Elle se regarde dans le petit miroir qu’elle tient contre ses yeux. Elle met trop de poudre. Elle veut se blanchir? Il voit ses mains brunes, son visage qui pâlit. Elle a des gestes rageurs. Le pinceau poudre
encore et encore, le nez, le front, les joues, le menton, le tour des oreilles, un peu le cou au-dessus du col de la chemise. Elle s’arrête, le regard froncé, anxieuse, recommence. Ils sont bientôt seuls dans le wagon. Il n’a pas bougé, ni elle. Avec un bâton court et fin, elle borde ses yeux d’une poudre noire, habile.

Elle est jeune. Elle est belle.

Il voudrait lui dire — vous êtes belle — Elle ne le voit pas. Elle ouvre à nouveau le poudrier, il sent l’odeur blanche et dorée. Elle s’acharne. Elle
dessine un trait plus épais autour de la bouche pulpeuse, avide. Elle roule une boucle noire sur le front, à gauche, avec de la salive.

C’est le terminus.

Il se lève, se dirige vers la porte, elle est encore assise, son miroir de poche à la main. Il lui dit — vous êtes belle — à voix basse, elle n’a pas entendu. Il répète, plus fort — vous êtes belle, vous êtes belle... La fille se lève d’un bond et se met à hurler. Elle crie encore, lorsqu’il arrive en courant au bas de l’escalier, à l’autre bout du quai.

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ISSN : 1270-9131