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Le Naufrage, nouvelle de Salim Bachi

Algérie Littérature Action N° 3

Pour Amel

Cette garce avec son mioche, ses yeux bleus, comme la mer affreuse qui délivra ces cadavres, car ce sont des pieuvres, et il n’y en a pas une pour racheter les autres, non pas une; je les hais comme je hais ce foutu enfant de putain qui, parce qu’il m’a tendu la main, croit pouvoir exercer son emprise sur moi; je n’ai pas à prendre ce seau ni à écoper puisque je ne suis pas son esclave, l’esclave de personne d’ailleurs, qu’il le fasse lui, l’homme civilisé, avec ses boniments, sa morale ; moi je veux qu’il crève sous mes yeux comme les deux autres, et ce maudit rafiot qui ne tiendra jamais, qu’il sombre comme le rêve d’un avenir meilleur, d’un pays en paix; et il croit qu’il m’a sauvé parce qu’il s’imagine qu’il suffit de tirer quelqu’un de la flotte pour le sauver, tu parles mon vieux, ces enfants qui piaillaient comme chats-huants, cette engeance putride, personne ne les sauva, damnés enfants du bateau El Djazaïr, nom prédestiné comme tous les noms;

et je ne pourrai jamais m’habituer à ces vagues qui sont comme les putains qui vous mettent au monde et qui cherchent à vous engloutir dès que vous avez le dos tourné; et la mienne qui me foutait des coups de pied au cul parce qu’elle ne m’aimait pas, elle préférait mon cadet que je n’ai jamais pu blairer, cette salope dont il paraît qu’on ne peut dire des choses pareilles; je lui ai dit que je ne voulais pas me servir de son seau, mais il ne veut pas comprendre car il pense que je vais mourir en premier, mais c’est lui qui ne tardera pas à rejoindre les poissons; dire que j’aurais pu la tuer si seulement Dieu m’en avait donné la force car il n’y a pas de place pour tout le monde sur cette foutue terre, c’était un charnier ce naufrage : les morts flottaient par centaines de mille, et ils appellent ça du terrorisme, tu parles mon vieux, pouvaient bien tous crever, les animaux; à dix ans elle me refilait des dérouillées à en crever parce que son chien préféré, oui nous étions des chiots, faisait tout ce qu’elle désirait, et elle désirait sans fin; des pieuvres, je les hais, je rêvais de les enfermer dans leur baraque, d’y mettre le feu, et de rester là à écouter le doux crépitement des corps se consumant car ce sont des putes et on nous prescrit de les purifier par le feu ces salopes vagissantes qui veulent à tout prix vous recouvrir de leurs bras, de leurs jambes, si longues avec tout au bout, bien au fond, des algues, des centaines de milliers d’algues putrides, gluantes, dont il est impossible, de la naissance à la mort, de se dépêtrer, sauf si on y fout le feu pour que de grands brasiers trouent la nuit et lancent, contre le ciel, leurs grandes flammes sanguinolentes et brûlantes, magnifiques et scintillantes, qui se riront de l’incendie du monde; la vengeance n’est pas un plat qui se mange froid et s’il pense que je suis fou, je lui enseignerai qu’il faut se fier aux apparences, que le monde ne se lit qu’en surface, et que ma folie est cultivée depuis que l’homme est homme; je t’enseignerai comment on tue sa mère, son père, et les gamins qui se promènent dans la rue parce qu’ils ont l’affront de vouloir vivre, de vouloir s’amuser pendant que notre guide suprême sue sang et eau pour que nous puissions profiter de ses bienfaits, de la lumière du jour, de l’eau profonde non encore polluée par ces salopes; et cela fait trois jours que je n’ai rien avalé, trois jours pleins comme une femme, et que c’est comme si on m’arrachait les entrailles et que les vers qui me bouffent de l’intérieur me ressortaient par la bouche; j’aimerais bien savoir ce qu’il a dans le ventre, lui; je pourrais peut-être l’étriper pour y regarder de plus près car moi aussi j’ai escaladé ces maudits couloirs tout seul, moi aussi je me suis hissé à la seule force de mes bras, pendant que lui roupillait dans son rafiot comme un singe; je l’ai bien vu, il n’avait pas l’intention de me sortir de la flotte, c’était clair comme de l’eau de roche; et maintenant nous n’avons plus rien à manger; ils sont nés avec une cuillère en argent dans la bouche et rampent toute leur vie dans l’espoir de rencontrer l’amour; moi j’ai rencontré Dieu qui Lui n’a rien à faire de l’amour car Il a surtout besoin de pureté; et puis pourquoi n’avait-elle pas des yeux comme tout le monde, elle, l’Impure, et son gosse qui avait pris ma place; j’étais pourtant celui qu’Il avait élu entre tous, elle n’avait pas su le voir; j’étais sa lumière, le front ceint d’une auréole je marchais pour leur ensigner sa Loi, c’est ma mission encore, même si la route est longue , j’ai déjà commencé et je pouruivrai mon oeuvre car ce sont des fornicatrices et d’elles proviennent tous nos maux, je le sais; de par la main de Dieu, toi tu périras dans les flots, tu t’enfonceras dans les abîmes comme entre des cuisses ouvertes, offertes, et elle me disait qu’il fallait que je sois sage, qu’il fallait que je prenne soin d’elle quand elle était seule dans sa chambre; viens vers moi, me disait-elle, viens, appelait elle son enfant, viens, et je regardais les algues brunes et leur cortège de sortilèges, mais je m’en suis sorti tout seul, comme un grand; elles corrodent tout ce qu’elles touchent, de la paralysie, je vous le dis, car, à la nuit tombée, il fallait ouvrir sa porte pour qu’entre la Mort, mais maintenant je n’ai plus peur de rien; alors j’ai pu grimper tout seul, comme un grand disait-elle, et sur le pont, ils me regardent, ils m’appellent, nous t’aimons, disent-ils, et dans ses yeux se love toute la beauté honnie du monde, toute la beauté qui m’a été interdite : la mère et l’enfant ; je les pousse, si doucement, si tendrement qu’ils boivent l’eau qui les avale...

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ISSN : 1270-9131