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Le divorce, nouvelle de Amine Touati

Algérie Littérature Action N° 3

A Mohamed et Yamina,
mes parents sous terre.

“Votre mère est morte, seul Dieu est éternel!”

C’est fini, quelqu’un vous l’annonce au téléphone. Il a la voix d’un enfant. La télévision est éteinte. Un jour d’octobre où il fait presque beau. Face à l’ecran vide, vous attendez la suite : que va-t-il se passer? En vous, quelqu’un d’autre naîtra-t-il? Un livre... empli de tumultes se referme pendant que, l’enveloppant, se répand tout autour un brouillard de silence, dense à étouffer même les petits bruits habituels. Vous êtes calme, remarque votre femme. C’est important.

L’événement que constitue pour vous la disparition de votre mère, la mort survenue, la rupture redoutée et imprévisible, vous figent, en marge de ce silence implacable, dans un rôle de spectateur affligé par la fin d’une histoire à laquelle il a malgré tout participé — simple figurant? et dont il s’avère aujourd’hui que le sens général lui échappe.

“Je comprends, ô combien! votre sublime désir de ne pas pleurer...”, dit votre femme.

Le calme, c’est à cause du désarroi. L’enfant s’avance vers vous et vous dit : A votre place, comme vous, je tenterais plutôt de m’occuper de l’essentiel. Conscient que tout ce que je fais et dit peut être retenu contre moi, je m’attacherais à organiser la transition aux mieux de mes intérêts.

  1. Les gens doivent être informés de ma souffrance. Mais il s’agit de leur éviter toute frayeur. Apprendre à nous défendre de la peur que nous inspirent les peines d’autrui, les misères humaines, les cataclysmes planétaires.
  2. Il y a tout à gagner à célébrer dans la joie la mort de sa mère — le seul risque à courir serait de passer pour fou.
  3. Toute cérémonie mortuaire proclame le triomphe de l’oubli sur la mémoire. Explication : la vie ravie par la mort est une occasion de ressusciter la solidarité des vivants autour de ce corps, inanimé, immobilisé, étranger, en voie de disparition puisque sa présence est un souvenir attentatoire à la décence même d’exister. Hors de vue, enterré, il est idée abstraite. Et, à la haine que la morte nous inspire, se substitue l’amour sympathique, unanime, pour l’abstraction. L’idée ne saurait être la mère qui fut, celle-ci ayant trahi puisqu’elle est morte, mais celle-la est encore, que la mort nous révèle.

“Qui parle ainsi?” De cette mort, Mohamed ne dit rien à personne. Parler c’est vivre. Il vient seulement de se rendre compte qu’il est seul dans son bureau. Le même bureau qu’il a chez lui, pour tenir à distance sa femme et l’enfant. Il s’enferme pour se souvenir, l’oubli le pourchasse.

Écrire. Peut-être tient-il à conserver un secret, quelque histoire d’il y a longtemps, de si longtemps il y a que va savoir qui s’en rappelle encore. Tant mieux s’il en est ainsi. L’information périmée ne doit pas servir à ressusciter des faits pour le seul besoin de les ensevelir à nouveau.

Admettons que la mère de Mohamed soit encore vivante, qu’a -t-elle à faire de cet incroyable charnier qu’octobre nous présage? Et comment, lui, s’accomoderait-il d’elle, de sa fausse mort, qui la lui ferait revivre, alors que trois décennies durant, il s’entêta à nier son existence?

Elle est morte, disait-il, n’est-ce pas, songeant à sa carrière de prophèteorphelin.

Elle est morte, elle est morte... Se sentait-il menacé? Tôt ou tard, une femme, dépositaire du secret de ses origines, viendrait-elle s’interposer...? Nombreuses sont celles qui tentèrent, par des menaces similaires...

“Tais-toi!”

Ouvrez la porte! Rage. Les mots! Dispersez les cendres de vos souvenirs sur le cimetière des cadavres agités! Cadavres fous, affolés, cadavres en décomposition, cadavres putrides, en proie à la colère! Octobre, “Maman!”, il pleut pourtant, il pleut...

Mais octobre ensoleillé; nul souffle d’air sur la ville brisée. Ciel bleu de démence et mer bleue effrayée que Mohamed fixe — par la lucarne protégée
de son ample bureau de fonctionnaire — sans voir. Chaleur ruisselante sur les murs en déroute. Pieds englués dans l’insoutenable goudron noir, il attend l’événement qui sonne le rappel.

Mais, fièvre, fureur et férocité! Folies encore... Et ciel figé dans son bleu blême par peur ascendante comme rumeur qui perd raison. Terre stupéfaite alors que tremblent, sous le soleil frémissant, les fondations des immeubles au garde-à-vous. Soleil froid, lumineux. Haletance, pareille à une meute de chiens; yeux exhorbités; entendez battre coeurs; grondement assourdi; tumultes; puis silence à vous étouffer même petits bruits habituels. Que se passe-t-il?

Prophétie. Octobre 88; vous n’avez pas encore le temps de vous dédoubler pour enregistrer la plainte, organiser la passation de consignes; vous voilà face à la révolte humaine. Projets contrecarrés. Ces chiens, ces loups, leurs crocs. Un instant et vous songez à votre propre mort.

Évidemment prophète, la mort vous stimule. Votre mission n’a que la signification de cette proximité permanente avec le danger. La révolte sait ce qui se mijote encore. Vous mettez vos archives en sûreté, puis vous attendez, sourd aux cris de l’enfant, que la foule se déverse, s’empare de l’homme divorcé que vous êtes et le bascule.

Le téléphone-phone-phone sans cesse. Aucun mort ne comptera désormais. Qu’ils pleurent tous! Las, vous vous mettez debout et vous ouvrez la porte : Dehors, vous n’êtes plus sûr de rien. La foule est là qui guette l’occasion de déborder. Chienne enragée, sans laisse. En quête d’un maître.

Un prophète qui ne soit pas banni, pour éteindre tout ces vents. (Vous n’avez que l’embarras du choix : parler, vous taire ou tourner le dos, aller là-bas dans ce village maudit où tout a commencé; là où la tribu enterre votre mère.)

Mère, ô mère... Personne n’a le droit de s’arroger une part d’un destin, le sien, indivis : Femme, quoi à toi et à moi ? Oh, la réponse du prophète Jésus à sa mère, Marie !... Admettons que Dieu soit votre protecteur; un jour, il vous invite innocemment à venir consommer la mort de votre maman, comme cela, comme si ça allait de soi. “Quoi! vous écrieriez-vous, tu n’étais donc pas orphelin! Quoi, tout n’était que mensonge!” Et vous cesseriez de vous réclamer de la protection de Dieu. Vous mettriez alors toutes vos archives en sûreté et vous avanceriez sur la foule en colère.

Arrivé, la nuit, à la maison qui a vu naître le berger. Douce apparition qui se profile dans l’obscurité. Le corps est là, étendu, incapable par sa blancheur de surprendre. Fût-ce d’un regard, une larme. Vous étreignent pourtant des ombres invisibles surgies de l’au-delà. Allah est partout.

Murs décrépis de nostalgie par où les ombres se faufilent comme des lézards. Silhouettes de serviteurs graves, visage défait, coeur dépouillé, mouvements ordonnés par le rituel. Cadavre désajusté sous la voûte noire. Ombres qui réapparaisent et se bousculent, ballet minutieusement confus. Il fait nuit donc, comme il se doit.

“Et ils mangent du couscous blanc, les prosternés! Et ils boivent du café...” Monotones à souhait, les interminables versets. Morceaux choisis de ce
Livre qui échappe au doute. Silence comblé par le souffle perdu. Doux désordre qui distrait. Vérité censée faire de tout un rien, de rien un tout.
Votre affaire, je ne suis pas sûr qu’on la comprend, est des plus graves. Vos yeux secs, délarmés, pleurant par les pores de la peau. Vacillantes lumières, bougies qui tremblotent, rythmes articulés par la récitation, ombres démultipliées. Souvenirs d’enfance quand tout n’est que jeu, ambiguïté et contraste.

Voici l'histoire du prophète à présent.

L'origine du divorce? Un noceur, le père de Mohamed; il la recherchait pendant la colonisation. Un cadeau pour son fils. Un lopin de terre contre un
mariage. Le dernier lui a été fatal — c’était elle. La machine des répudiations s’est coincée lorsqu’il n’y eut plus de terres à échanger contre des femmes. Veuve, et l’enfant a trois ans. Yamina. Livrée aux hommes de la tribu. On la dépossède d’abord de son bracelet d’argent puis de son enfant. Un vieillard s’était avancé : il avait le regard troublant d’un planteur d’arbres fruitiers. Il protègera du vent l’enfant, lui. Elle, Yamina.

L’indépendance nationale lui fait signe de loin; sa mère; il a sept ans et va la voir à dos d’âne; il se promet, en cours de route, de lire tous les livres
qu’il croisera; il n’y en eut pas beaucoup; les livres et les enfants.

Les nomades étaient sous leurs tentes.On eut dit la smala de l’Emir.Il chia sur la terre et galopa une monture rapide, sans selle. Sa mère l’avait accueilli dans l’obscurité avec un regard, de mère disons. Elle n’était pas un minimum de liberté mais seulement la leur; eux, ceux qui se la sont réappropriés. Instruisirent-ils d’abord son procès pour la juger apte à refaire encore une fois le même trajet : nouveau mari qui parachèvera d’une manière ou d’une autre la dépossession? Soumise, avait-elle en réalité tout manigancé, et dans quel but? Tête haute, regard franc, Yamina Touati,
contrastes cinglants à son incroyable fatalisme. Belle. Reine. Berbère.

Kahina, ma mère. Les hommes voulaient se jeter à ses pieds, lui baiser les mains douces, blanches, et que faisait-elle?

Offerte, elle se mettait à genoux devant eux... Il revint de l’expédition avec des poux dans la tête. Mohamed, mon frère, le chagrin vous prend à la gorge quand j'entends votre histoire.

Pensez à sa gorge. Elle n’a pas de gorge, pas de voix. Elle aurait crié, se serait faite entendre. Enchaînée par l’imprescriptible Loi, Yamina. Pensezy.
On attend tous de la providence, n’importe laquelle, qu’elle rétablisse quelque droit — que sais-je moi! Trois décennies de proscription. Privée de la chair de sa chair, et moi d’elle aussi. Elle aurait pu asséner sa honte par un murmure, enfin! — Avait-elle honte? Aucun désir, cette femme, Yamina, si ce n’est celui d’être désirée peut-être. Désirée... Pas sûr.

Elle n’a même pas songé à mourir dans vos bras, ni vous dans les siens. Tu revis maintenant que te voilà morte.

Ma mère...

Ecartez-vous.

Roué, lacéré, déchiqueté, basculé par-delà la lucarne protégée qui surplombe la mer immobile. Il n'y a pas de "vous" qui tienne! Cela est. Dans le silence qui suit la chute, vous évoluez à pas feutrés, au ralenti, parmi la foule irréelle. Délire surprenant où l’on assiste à la métamorphose d’une image qui devient chair. Un écran vide qui s’anime soudain et l’enfant factice l’enjambe, droit devant, entreprenant d’imposer autour de lui son invraisemblable réalité. Impossible transmutation. Plus personne désormais pour entendre le destin frapper. Guerre sans nom. Et les archives dans le
bunker inviolable. La mémoire, inaccessible, est sauve. Qu’importe le chemin à suivre, Mohamed a choisi. Serein, indifférent à l’incompréhension qui se traîne, lamentable, derrière lui — car nul ne comprend qu’il s’en va à cause de cette distance que la mort a instaurée.

Très loin.

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ISSN : 1270-9131