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Fatma, nouvelle de Abdelhamid Laghouati

Algérie Littérature Action N° 18 -19

C'était une âme en peine débarquant de l'exil comme on revient du temps où figures et passions se côtoyaient en vain.

La rage hantait Fatma. Rendez-vous compte! Ni Mari! Ni Amant! Pas même un soupir pour passer le temps, rien qu'un soleil avec son insolence obscure multipliant les allées et venues, le relent du superflu, l'ombre qui ne voulait plus suivre, usée à force de traîner sur la chaussée.

Fatma a été dépouillée d'espoir, les échos l'ont dévêtue de quelques nouvelles rassurantes. Avancer dans la rue! Dieu que c'est pénible! Avec tous ces printemps élimés, effeuillés avec des pas du tout, jonchés sur l'existence. Fatma marchait, soucieuse, sans ombre sans je t'aime, ni même salut. Elle était là, agglutinée aux brimades, aux barreaux de la médisance, ligotée d'illusions. Chaque soir, moment redouté, elle tissait de ses cris un abri de fortune et faisait une toiture à l'indifférence, à l'intempérie. Elle était tout simplement là offrant sa nuque au couperet de l'ennui.

Rentrer! Toujours rentrer! Rentrer à ne plus s'en sortir. Dans son lit, elle restait à l'affût, guettant le sommeil, gibier rare. Elle se levait, devinait l'horizon, prenait ses cheveux dans sa main, se caressait délicatement le cou puis elle défaisait son coeur de sa chaîne et le jetait dans le coffre à bijoux, bijoux, rien que des bijoux, toujours des bijoux et même pas un youyou.

Fatma destin silencieux, dépareillée, amputée du sourire, hier encore, elle déambulait dans l'adolescence, souvenir piétonnier fleuri d'impatience, se détachant d'espoir, souriante, serrant son sac avec la force de l'amour, attendant sur les trottoirs la petite insolence qui jalonnerait sa vie. Fatma impatiente, Fatma sans beauté, juste une folie de boursière choisie avec hâte dans les vitrines de la mélancolie. Fatma, voilée de linceul, fardée de fébrilité, offerte au martyre de la déconvenue, parée du plus beau fil de l'âme sur un front sans rides.

Assise sur le lit, jetée sur les draps, accoudée à la résignation. Elle réfléchissait. Beau! Riche! Puissant! Qu'importe! Agé! Viril! Misérable!

Qu'importe! Sauvage! Rebelle! Fou! Tant pis! Elle voulait juste des bras forgés de tendresse, des mains baguées de caresses, un coeur qui bat, qui marquerait l'heure et partagerait le temps comme un repas sans fin. Elle était assise sur l'ortie de la malchance, guettant le déclic du verrou de l'attente, entrebâillant sa porte souillée de dessins.

Fatma regardait sa photo sur un cadre cloué lézardant déjà le mur de l'âge, de l'attente. Elle connaissait le puzzle terré de son trousseau, logeant avec les mites, côtoyant la moisissure. Elle était lasse, fatiguée de vivre en concubinage avec la coiffeuse, miroirs ridés, à la sentence impitoyable, soudoyant le suintement des jours, des mois, des ans. Bien souvent, elle eut envie de lever sa main avec au bout le péril et de briser sans élan son double, déjà moucheté, d'en face. Seules la peur et l'économie l'empêchèrent de commettre le triple, le quadruple, le quintuple, les bris! Le malheur!

Fatma, silence caché entre les seins du cri! Jeunesse brûlant son dernier baiser dans l'âtre de la souffrance! Fatma accrochée au rêve, à l'incandescence! Quand il lui fallait rire, contrainte sous la gorge, elle offrait au silence quelques sons enfilés de politesse.

Fatma ne savait plus déployer sa gorge au maquis du naturel. Ses yeux s'étaient depuis longtemps cernés d'acide. Son coeur était la pomme de pin d'une forêt calcinée. Regarder simplement! Elle regardait! Ça voulait dire un instant fracassé sur le rocher de la dérive, ça voulait dire ouvrir sa porte aux vents, au néant, à la tempête et languir simplement l'horizon...

Un jour pourtant, un jour portant la marque du désespoir, aube soulevant la moitié d'un soleil, un soleil pâle, maladif, un soleil en demi-lune, obscurci par le sommeil et les diverses tractations, Fatma se réveilla, la nausée soulevant son coeur. Elle ouvrit ses yeux grands comme un fait accompli, s'expulsa du drap réchauffé de cauchemars, supportant sans peine son corps inexploré, elle jeta ses pieds hors du lit, cherchant avec fébrilité ses pantoufles comme on cherche un chemin, elle se leva, s'étira juste pour entendre quelques os craquer et se dirigea, se faufilant entre deux bâillements, vers la cuisine.

Espérant l'incendie, elle craqua l'allumette et attendit assise sur un vide, le café-tic. Sa journée commençait par une gorgée chaude, brûlante, désespoir sur les lèvres, Fatma tentait d'achever, à regret, la nuit, ce forfait accompli.

Pour elle, le matin était cette mèche aux bombes du jour. Fatma espérant tantôt, oreilles bouchées, l'explosion inattendue, tantôt un sourire venu du coeur ou une insulte à sa solitude. Ses journées étaient des journées jumelles, ses malheurs consanguins, ses sourires mécaniques. Elle était là, debout, terminant sa nuit, le matin à la maison dans un bol anonyme. Quand elle finissait le sombre breuvage, elle courait s'habiller, rebutante recherche, lessivant l'aurore de ses sourires éteints. Elle prenait son sac chargé d'infinis et brûlait de ses pas la distance des marches.

Fatma jetant négligemment son corps au milieu de la foule comme on lance un défi à toutes les destinées.

Fatma empruntant le boulevard comme une abonnée, montrant sa carte décousue de silences, poinçonnant ses pas d'oubli. Elle avançait au milieu de la foule, dans l'absolu jonché de débris, croisant les passants abandonnés, cherchant un regard rien que pour rire, uniquement pour rire, créer la plaisanterie. Rien! Fatma boudée par l'oasis, écrasée dans un mirage, dans sa soif de l'inconnu.

Désespérément piétonne, elle avançait dans la rue, ses talons sous son corps, ses talons sur son coeur. Fatma! Talons bavards donnant la réplique aux pavés enlacés, solidaires. Elle marchait, se dirigeant à contre courant de sa volonté. Hier ressemblerait sûrement à demain. Fatma! Avenir saute mouton! Elle avait l'air d'un bonjour dans la rue, un bonjour seul, mot routinier coincé entre des pointillés, debout sur le passage clouté des heures fluides, des heures sans nom, des heures aussi creuses qu'une tranchée commencée par erreur dans l'artère de la ville.

Fatma, sombre ruelle où les moments enchaînaient la rage. Seule!

Toujours seule! Pas une anomalie pour façonner un sourire, créer une fissure, un grain de sel! Elle se sentait fade, au régime!

Patiente sans battement! "Si seulement!" se disait-elle! Si seulement, quoi? Une rencontre! Peut-être? A défaut de rencontrer un "peut-être" seul, seul comme elle dans l'empire de la supposition. Si seulement! Seulement quoi? Un parterre même lézardé. Un clin d'oeil face au mur borgne de l'impasse!

Fatma seule aux floralies du désespoir dans le manège des autres.

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ISSN : 1270-9131