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La carte d'identité, nouvelle de Leïla Rezzoug

Algérie Littérature Action N° 15

C'est un petit café-brasserie, coincé entre deux immeubles cossus, à l'abri de l'agitation du boulevard des Capucines, qui leur offrit le cadre de leur rencontre. Ici même, un soir de février, assise au fond de la salle brune, Aïcha accueillit tour à tour Sid Ahmed, Salima, Yves et Ali à sa table, secrètement ravie qu'ils aient répondu à son invitation mystérieuse. Aucun d'entre eux ne se connaissait mais, très vite, au nom du lien qui les unissait, ils avaient accepté, amusés, la mise en scène qu'elle avait imaginée.

Depuis, plus rien n'est prémédité. Ils s'y donnent régulièrement rendez vous, respectueux de ce rite qui les a séduits comme un jeu d'enfants En ce dimanche d'été, la ville désertée se donne des airs de provinciale.

Très naturellement, Aïcha est venue échouer dans le petit café-brasserie guidée par un désir irrépressible de se sentir moins seule. Son mari et ses enfants ont fui la capitale pour les vacances. Sid Ahmed, Salima, Yves et Ali se sont envolés pour Aix, Alger, Madrid et Tunis.

Elle tente de fixer son attention sur les teintes des banquettes roussies par le soleil, les gestes mécaniques du patron derrière son zinc, les doux rires de ses voisins de table, l'harmonie des alcools proprement disposés au dessus du comptoir; et toutes ces images et ces bruits, ces senteurs suggérées, dans leur banalité et leur simplicité, lui offrent la trame apparente d'un refuge confortable. Alanguie et nostalgique, elle s'abandonne devant un verre de bière et rêve à l'automne à venir, au retour de ses amis. Elle se souvient de ce premier soir d'hiver au cours duquel, grâce à un stratagème puéril, elle avait provoqué leur confrontation.

C'était un 4 février, pour un spectacle unique à l'Olympia, qu'elle avait adressé à chacun une invitation annotée : "Je serais très heureuse de vous retrouver après le spectacle, au café-brasserie "Le Petit Havre". Je porterai une robe rouge et, sur l'épaule droite, une main en argent. Je m'appelle Aïcha."

Ce soir là, assise au troisième rang, au centre de l'Olympia, Aïcha n'avait cessé de rire. Le spectacle de Bedos-Smaïn-Boujenah n'avait pas encore commencé que déjà, tout autour d'elle, chacun s'agitait : un de ses jeunes cousins sollicitait les compliments de ses voisins car il étrennait, disait-il fanfaron, son costume "trois-pièces-montées" pour la circonstance; deux adolescents s'enlaçaient vigoureusement au dessus des fauteuils en entonnant une chanson de Cheb Khaled; des femmes en tailleurs de ville s'apostrophaient et agitaient leurs foulards pailletés.

Aïcha riait.

Elle entendit Marco qui, de sa grosse voix à l'accent pied-noir, l'appelait depuis le premier rang :"Et alors, ma fille, t'es pas encore venue embrasser ton vieil oncle?" A cheval sur l'accoudoir, une de ses amies d'enfance lui lançait un baiser furtif du creux de la main. Dans un angle de la salle, ses amis "Français de France" s'étaient sagement installés, un peu surpris par le brouhaha dans lequel ils s'étaient discrètement intégrés.

Les quatre premiers rangs de l'Olympia avaient été en effet réservés aux membres de l'Association organisatrice de la soirée, à leurs familles et à leurs amis. Ils étaient tous venus, bruyants et complices, bigarrés et joyeux et, dans leurs yeux, une petite attente inquiète exacerbait l'intensité de leurs gestes et leurs voix.

Vivant en France, issus de différentes familles mais liés, par leurs origines et leur conscience, à un espace géographique partagé en trois lieux de reconnaissance, le Maroc, l'Algérie et la Tunisie, les membres de l'Association "Coup de Soleil" désiraient réunir sur une même scène prestigieuse et colorée trois symboles : Bedos, Smaïn et Boujenah. Pour un soir, trois voix, trois rires, trois gestuelles qui livreraient en commun leur douce et triomphante connivence de méditerranéens.

Malgré la Guerre du Golf en plein "show", les ratonnades corses inavouées, les rumeurs malsaines des banlieusards des zones dites "sensibles", ils avaient maintenu leur projet. Ils désiraient dire une autre vérité que celle des médias et des politiques, porter au coeur de Paris le témoignage d'un espoir.Leur ambition procédait d'une belle idée, toute usée par l'Histoire, mais tenace comme toutes les banalités : et si nous décidions de nous mettre à rire, juste un peu? Arabes, juifs, pieds-noirs, espagnols ou français, athées, agnostiques ou croyants, riches de nos différences, si nous rappelions aux Français qu'il existe d'autres quotidiens?

Aïcha riait ce soir là, avant même le début du spectacle. Et son rire nourrissait aussi son anxiété et sa nervosité : la représentation serait-elle à la mesure de ces "bons" sentiments? Elle avait conscience de l'extrême naïveté de leur propos ; vouloir chasser du champ du discours officiel, pour un seul soir, les commentaires de l'actualité immédiate .Bedos, lui même, quelques heures auparavant, au cours des répétitions, les avait glacés d'effroi en se plaignant de l'absence de chauffage dans la salle. En gémissant ainsi, parole de clown, parabole d'humoriste, il réussit à faire frémir ceux qui, autour de lui, s'agitaient aux préparatifs de la soirée en espérant conjurer l'angoisse de l'attente. Chacun mesurait le défi que les trois artistes avaient accepté de relever en se "produisant" ensemble. Au-delà des portes de l'Olympia, un quotidien lourd de reproches et de colères avait investi l'espace depuis plusieurs mois. Ici, dans cet îlot protégé, sur quelques mètres carrés de scène parisienne, des hommes et des femmes voulaient faire entendre leur rire en suggérant d'autres partages, d'autres dons.

Le regard d'Aïcha s'était déplacé de quelques battements de cils pour fixer un angle choisi au bout de sa propre travée : trois hommes et une jeune femme s'y étaient assis, l'un après l'autre, sans échanger un mot. Si tout se passait comme elle l'avait espéré, ils devaient être Sid Ahmed, Salima, Yves et Ali. Ou bien Ali, Salima... Peut-être en premier Yves... Elle les observait, heureuse qu'ils aient accepté son invitation mystérieuse. Seraient-ils assez joueurs pour se rendre après le spectacle au café-brasserie du Petit Havre?

Leur présence ne signifiait pas qu'ils iraient jusqu'au bout de ce projet qu'elle avait manigancé en secret. "… la machine diabolique lui offrit plusieurs H*** successifs, assortis de prénoms divers… "

Un soir de cafard, une petite dérive de faiblesse s'était emparée d'elle. Les enfants couchés, seule dans la maison silencieuse d'où lui parvenait par vagues le souffle sourd du réfrigérateur, elle prit froid de mal-vivre. Elle connaissait depuis longtemps cette misère d'indolence qui s'emparait d'elle, avec ponctualité, lorsque ses désirs ne trouvaient pas de réponse adéquate.

Ces contrariétés n'avaient rien de grave. Le lendemain, elle ne gardait qu'un souvenir confus de ces légères distorsions de l'âme qui l'empêchaient pour une nuit de trouver la paix. En vieillissant, elle avait acquis un savoir composer avec les diables et usait de quelques remèdes : un livre à saisir comme une proie facile, une lettre à écrire à un ami lointain, un coup de téléphone à Alger (et  s'étourdir des mots d'amour d'une mère et d'un père envahisseurs d'espaces), une jolie reprise de couture à tenter sur une chemise délaissée. Il y avait tant de fuites possibles pour conjurer l'insomnie. Et pourtant, ce soir là, toutes ses recettes échappèrent à la magie. La bibliothèque avait été délestée, le papier à lettre égaré, Alger semblait injoignable, l'aiguille à coudre maladroite.

La nuit aussi se faisait étrangère. Dépossédée de ses pouvoirs, Aïcha s'assit auprès du téléphone et pianota distraitement son propre nom sur le minitel : H***. Miraculeusement, la machine diabolique lui offrit sur l'écran de son gros ventre brun plusieurs H*** successifs, assortis de prénoms divers : Ali, Salima, Sid Ahmed et Yves. Ainsi, quatre autres personnes vivaient à Paris et partageaient avec elle le même emblème de naissance, H***, son nom, celui des premiers jours, reçu à mi-siècle, date charnière d'autres articulations de vie, le nom d'un père, celui d'un grand-père, d'une famille, plusieurs fois prononcé au cours du temps, la musique d'un langage de reconnaissance, un libellé de signes qui disait l'appartenance à une histoire. Ici, étranger, le nom épelé, écrit, formulé, déclaré, hurlé parfois, désignait ostensiblement ce qu'il entendait préserver. Pour certains, un coin de terre, l'odeur chaude d'une tente coincée entre deux mamelons de sable, pour d'autres, une masure roussie au flanc d'une colline ou bien une maison rafraîchie par ses dalles et ses mosaïques fracturées d'humidité.

Pour elle, exilée, ce "nom de jeune fille"était un sceau d'authentification. Elle entendait se nourrir encore et encore de ce cordon ombilical pourvoyeur d'une terre absente. Et voici que d'autres étrangers dans la ville usaient du même nom pour se désigner. Elle nota leur adresse et les invita pour la soirée de l'Olympia qui devait avoir lieu deux semaines plus tard. Certes, le spectacle fut à la hauteur de leurs espoirs. Tous les membres de l'Association s'en félicitèrent. Mais de cette nuit-là Aïcha ne voulait retenir que le souvenir de sa rencontre dans le café-brasserie du Petit Havre.

Dans sa robe rouge épinglée d'une broche en argent, elle avait attendu très calmement, dos au mur, que la jeune femme et les trois hommes dont elle avait repéré les visages, à l'Olympia, viennent se joindre à elle. Sid Ahmed fut le premier arrivant. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, au corps long et musclé dont les mains brunes semblaient disproportionnées de par leur taille et leur volume. Il effleura de ses cinq doigts écartés en étoile la petite main d'Aïcha, puis, promptement, les camoufla dans les poches de sa vareuse en velours. Elle crut à un geste de pudeur et de timidité.

Mais cette attitude qui donnait à son large visage un air enfantin n'était véritablement qu'une figure de composition provisoire : Sid Ahmed lorsqu'il se tassait ainsi sur sa chaise, épaules rentrées, dos arrondi, apparemment soumis à l'immobilité, écoutait, supputait et analysait. Aïcha l'apprit à ses dépens car le doux géant se métamorphosa en libérant un hurlement de rire renversant quand elle se nomma.

D'un bond, il se redressa et de ses poches, fit surgir ses belles mains aux grandes paumes. Elles se mirent à virevolter comme des oiseaux fous au dessus de sa tête pour signifier son enthousiasme : "H***?! Vous vous appelez Aïcha H***?", contre son coeur pour mimer la tendresse : " Ya benti! Quel beau nom!", près de ses oreilles pour simuler une déraison : "Quelle surprise de vous connaitre!".

Salima et Yves venaient de s'approcher d'eux :

- "Vous avez dit que vous vous appeliez Aïcha H***?"

- "Oui, c'est bien ça. Et je vous présente Sid Ahmed H***... Et vous vous êtes Salima..."

- "H***, oui. Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire? C'est une blague? Et vous bien sur..."

- "Ben, oui, excusez-moi de vous demander pardon, je m'appelle Yves, Yves H***. Enfin, c'est vous qui m'avez invité à ce spectacle, non?"

Salima, amusée, n'osait cependant pas s'asseoir. Sid Ahmed repartit d'un grand rire affolant qui mit Yves en colère :

"Vous vous payez ma tête, c'est ça?"

En quelques mots, Aïcha réussit à les rassurer. Elle leur conta sa nuit d'insomnie, la boîte magique du minitel, le spectacle et son rôle dans l'Association. Quand ils comprirent qu'en provoquant le hasard d'une rencontre improbable, elle leur proposait pour une simple nuit ce jeu de miroir du nom en guise de calembour, ils reconnurent la séduction de son projet.

- "Vous voyez le jeune homme, là-bas, au bar? Le beau brun qui a l'air inquiet. Oui, celui qui sirote un café en renversant la tête. Il s'appelle Ali, ...Ali..."

Aïcha ne put terminer sa phrase que déjà ils entonnaient en choeur : "Ali H***!!!" D'un même élan, Sid Ahmed et Salima se précipitèrent vers le zinc et saisirent à l'épaule le quatrième invité d'Aïcha. Il tenta de résister, mais soucieux de passer inaperçu dans le petit café-brasserie où déjà quelques consommateurs alertés par leurs cris et leurs rires les suivaient du regard, il se laissa conduire jusqu'à la table d'Aïcha. Elle lui tendit la main en souriant : "Ali H***?, asseyez vous avec nous. Voici Salima H***, Sid Ahmed H***, Yves H*** et moi je suis Aïcha H***".

"… Venez! Je connais un endroit où l'on ne dérangera personne!… "

Ils ne purent le convaincre qu'il n'était pas l'objet d'un canular. Yves ne cessait de répéter qu'Aïcha devait être une diablesse, Salima ricanait en rappelant que les Arabes se voulaient tous cousins à la mode de Bretagne quand cela les arrangeait, les mains de Sid Ahmed s'agitaient tout autour d'eux, sans aucune retenue : Ali fut persuadé qu'il était tombé dans un traquenard.

Il avait débarqué depuis un peu plus d'un an à Paris et attendait qu'Aïcha lui révèle le nom de celui qui, parmi ses amis d'Alger, avait inventé cette comédie. Qui sait, son oncle Youssef qui, en l'accompagnant à Dar El Beïda, l'avait mis en garde contre ce qui l'attendait : "Un pays de sauvages, tu verras, tu regretteras la famille et la maison, et le temps... j'te parle pas du temps..." Ou peut-être ce traître de Farid, le cousin, qui lui avait déclaré après avoir passé lui-même six ans d'études en Angleterre qu'il ne comprenait pas qu'il s'exile quand l'avenir de l'Algérie s'annonçait différent.

Harcelé par leur insistance à l'amadouer, dérouté par l'enchantement que cette rencontre suscitait, il répliqua : "Bien, je suis prêt à croire que la machination d'Aïcha n'est pas un guet-apens. Moi, voyez-vous, je passe mon temps à sortir mes papiers, simple réflexe de discipline pour un communiste arabe. Alors, mesdames et messieurs, si vous voulez me prouver votre bonne foi, papiers, s'il vous plaît!".A tour de rôle, ils s

'exécutèrent et posèrent leur carte d'identité au centre de la table. Interloqué, Ali en fit un petit tas devant lui qu'il assembla en un château de carton branlant et cessa de parler durant près d'une heure.

Yves se mit à leur raconter son expérience d'éducateur à Ivry et le projet qui lui tenait à coeur : l'organisation d'un voyage en Tunisie pour l'été prochain avec des adolescents qui n'avaient jamais quitté leur cité.

Salima regrettait de n'avoir pas eu cette chance et d'avoir attendu l'âge de 25 ans pour découvrir l'Algérie. Sid Ahmed sut les charmer. De sa grosse voix entrecoupée de rires de gorge tonitruants, il parlait de son arrivée à Marseille, à l'âge de 16 ans, avec ses frères : "On a fait un tabac sur les chantiers de la Ciotat, parce que dans ma famille, on a tous hérité des mêmes outils de travail!" , et il faisait pirouetter joliment ses grosses paluches comme un marionnettiste farceur. Il les émut en leur avouant qu'il ne se souvenait de ces premières années de travail avec bonheur que parce qu'il avait eu la chance de pouvoir retourner chez lui, à Djelfa, presque tous les ans. "J'allais reprendre mon souffle dans la petite maison de ma mère, auprès de mes soeurs et de mes frères, en été.

Je suis sûr que sans eux, j'aurais jamais pu m'habituer à cette vie de dingues!" Même sa rencontre avec Maria, une jeune madrilène qu'il épousa quelques années plus tard, ne modifia pas ce plan de survie. A cinquante ans, encore, en alternance avec Madrid, il se rendait à Djelfa, sa brune épouse au bras, dans la maison de sa mère. "Cela fait partie de mes victoires sur la peine de vivre, mes enfants! Ces allers et retours, c'est comme un luxe qui ne coûte pas. Et puis, Marie et moi, sans enfant, on y profite de ceux de nos frères et soeurs!".

Lorsque le patron du Petit Havre leur fit signe qu'il devait fermer, ils furent surpris de réaliser que le temps s'était si vite écoulé. Ali qui ne disait mot depuis qu'ils l'avaient rassuré, leur suggéra de ne pas se séparer encore.

- "Venez! Je connais un endroit où l'on ne dérangera personne!"

Il les conduisit aux pieds des marches de l'Opéra. Salima esquissa quelques pas de danse et se mit à chanter doucement. Ils s'installèrent au centre du large escalier de pierre et regardèrent passer en silence les voitures solitaires. Aïcha frissonnait, heureuse de cette nuit d'hiver que le hasard venait de lui offrir .Ali lui prêta sa veste en cuir et, chemise au vent, entraîna Salima dans un joyeux tango. Yves lançait par moment quelques youyous indécis. Sid Ahmed scandait de ses grandes mains étirées le rythme des deux jeunes gens. Aïcha riait. La nuit était à eux.

Au coeur de Paris, la vie se voulait blanche et pleine. L'avenue luisait sous les néons, grand lézard paresseux zébré par intermittence de ferrailles fugitives. L'une d'elles, cyclope bleuté et aveuglant, arrêta sa course au centre de la place et vomit sur le trottoir trois hommes armés.

Devant son verre de bière tiède, Aïcha rit doucement au souvenir de cette nuit qu'ils terminèrent tous les cinq au commissariat. A cause d'Ali.

Lorsque les hommes bleus les interpelèrent, affables et conciliants, rien ne laissait supposer qu'ils réagiraient comme ils le firent. S'agissant d'un banal contrôle d'identité, le plus jeune des flics les questionna sur leur lien de parenté. Ali et Salima, grisés par la nuit, s'esclaffèrent : "Alors, là, si vous y comprenez quelque chose, bravo! Une telle concentration de H*** dans votre zone de surveillance, c'est une aubaine pour vous! Demandez donc à Aïcha qu'elle vous explique!"

"… Un peu de calme, s'il vous plaît! Vos papiers!… "

Sid Ahmed qui ne voulait pas être de reste, enchaîna : "Cherchez pas, Monsieur l'agent, vous allez vous y perdre. Prenez Yves, par exemple, pour une seule carte d'identité vous avez le choix entre une famille de mixtes, de harkis ou de juifs tunisiens! Et après???"

Médusé, le jeune flic tortillait dans ses mains les cartes d'identité d'Yves et de Sid Ahmed sans bien comprendre toutes leurs allusions. Un de ses collègues plus énergique, alerté par son air désemparé, s'avança vers eux :

- "Bien, messieurs-dames! Un peu de calme, s'il vous plaît! Vos papiers.! Comment vous appelez vous?"

D'une même voix, ils s'écrièrent : -"H***!"

Contrarié par leurs rires, le flic crut trouver en Sid Ahmed un allié :

- "Alors, bon, c'est vous le père de tous ces excités?"

- "Ouais, je suis le cheikh de la bande, Monsieur l'agent! Faut d'ailleurs que je prévienne Marie que j'ai trouvé quatre gosses formidables! Je suis sûr qu'elle va les adorer... Ben, Monsieur l'agent, Marie?.. c'est ma femme!"

L'incident aurait dû s'arrêter là car les policiers ne tenaient pas réellement à se causer du souci pour quelques zouaves sans importance. Mais leur conscience professionnelle ne leur permettait pas de conclure si vite : certes, les deux femmes et deux des hommes avaient obtempéré en leur fournissant des papiers apparemment en règle. Mais le troisième homme, un dénommé Ali, qui revendiquait le même patronyme que les autres, était cependant incapable de justifier de son identité. Il ne cessait de déclarer qu'on lui avait jeté un sort pour une parole malheureuse qu'il avait prononcée quelques heures auparavant. Et curieusement, il insistait auprès de ses acolytes en jurant que c'était la toute première fois de sa vie qu'il oubliait ses papiers.

Il fut impossible de les séparer Ils finirent donc tous les cinq dans le panier à salade.

 


Leïla Rezzoug est née en 1956 à Toulouse. Elle est l'auteur de deux récits publiés chez L'Harmattan : Apprivoiser l'insolence (1988) et Douces errances, (1990).

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ISSN : 1270-9131