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Gaza plage, nouvelle de Morrad Benxayer

Algérie Littérature Action N° 75 – 76

“ Allez viens ! ” dit Hamoud en shootant dans une pierre rugueuse qui, dans un nuage de poussière, alla heurter un morceau de tuyau dépassant d'un tas d'immondices.

- Mais… y a l'école ! fit Masmoudi.

- Tu parles ! jeta le garçon aux cheveux clairs. Aujourd'hui, tout se passe dans la rue. Nous sommes les rois et nos ennemis n'ont qu'à bien se tenir !

Masmoudi secoua la tête. Sa mère avait insisté pour qu'il poursuive ses cours.

Quand on vivait à Khan Younis, on ne pouvait pas se permettre de rater la moindre leçon. Dommage ! Il faisait si beau ! Le ciel était limpide et la chaleur de l'été tardait à partir.

- Tu veux voir la mer ? lui demanda Hamoud.

- Comment ça? fit l'écolier studieux.

- J'arrive pas à y croire ! grogna Hamoud. Tu vis à Gaza et tu n'as jamais vu la mer ?

- Y a pas de transport, répliqua Masmoudi. C'est loin et, de toute façon, chez moi on n'a pas le temps d'y aller.

On entendait des sirènes d'ambulances hurler sur le bitume de la seule route qui menait de Rafah à

Gaza.

- Ils ont remis ça, reprit Hamoud. Bon ! Moi j'y vais.

- Attends ! s'écria Masmoudi. Il régla les courroies du sac qui lui servait de cartable et épousseta son pantalon.

- Combien de temps on va mettre ?

Hamoud sourit. Il avait pris un air important et se dressait sur ses baskets Nike avec une certaine assurance.

- On va prendre un minibus pour aller à Deir-el-Balah, juste à côté de la colonie juive.

- Mais, y faut payer ! protesta l'écolier.

- Te casse pas la tête ! Aujourd'hui, je te dis que nous sommes les rois ! Tout est gratis pour nous. Même les balles israéliennes!

Masmoudi n'apprécia pas cette boutade. Sa mère lui avait bien dit d'éviter les attroupements et de ne pas se retrouver au coeur des échauffourées. “Ta vie m'est trop précieuse ! avait-elle ajouté. Ton père y a laissé la sienne. Notre famille, une grande partie de ses membres ! Assez de morts, maintenant ! Laisse les martyrs du Hamas faire leur boulot. ”

- Nous serons de retour avant la fin de l'après-midi, le rassura Hamoud. Tiens ! Voilà un minibus. On va l'arrêter.

L'adolescent aux baskets Nike dévala le talus et s'avança sur la chaussée abîmée. Le véhicule, une Toyota, freina dans un bruit assourdissant ; le chauffeur sortit la tête hors de la vitre et se mit à engueuler Hamoud. Il se ravisa quand celui-ci lui fit part de sa requête.

- C'est dangereux ! fit-il enfin en observant les deux gosses.

- Qu'est-ce qui n'est pas dangereux dans ce foutu bled ? lança l'adolescent aux cheveux clairs.

L'homme— un gars trapu aux épaules vastes— apprécia cette réplique. Mais il s'entêta dans son refus.

- J'ai pas envie d'avoir votre mort sur la conscience !

- Mais nous sommes de futurs martyrs ! plaida Hamoud.

- Ouais ! Si tu veux jouer au héros, eh bien, commence par gagner ta croûte et… surtout réfléchis bien à ce que tu veux réellement.

L'homme se rassit dans la voiture et démarra aussitôt, échappant de justesse au chapelet de jurons que Hamoud lui adressait avec ferveur.

- Ecoute ! fit Masmoudi. Suivons ses conseils. Ce serait idiot d'être blessés ou mutilés.

- Plutôt la mort que la honte ! s'emporta Hamoud.

Aviv rajusta son casque et cala le fusil M-16 contre son épaule. Le poste militaire dominait la rue et, plus loin, la plage qui bordait la colonie de Goush Katif. En face, c'était la ville arabe de Deir-el-Balah, un enchevêtrement de maisons décaties tenant debout par la force d'un miracle. Les gamins s'étaient retirés, laissant derrière eux des monticules de pierres et quelques billes d'acier qui avaient blessé deux de ses camarades.

Aviv pourtant aimait ce territoire dérisoire. C'était un quadrilatère posé sur la terre chaude et prompte à donner aux hommes les fruits de leur labeur. Pour sûr, les colons juifs savaient y faire ! Olives, agrumes, tomates et kakis, pastèques et melons, courges et salades se bousculaient pour se faire une place au soleil.

- Hé ! Aviv ! le héla Shlomo, un colon de Mishor Adoumim— une implantation voisine de Yaroushalem—, engagé dans Tsahal. Pourquoi tu te fais chier ici ? T'étais pas peinard à Haïfa ?

Aviv eut envie de rigoler. Le langage de Shlomo se relâchait drôlement quand il n'était pas chez lui, auprès du rabbin Mordechaï Blumsfeld.

- La mer ! fit-il en guise de réponse.

- Quoi, la mer ?

Aviv désigna de sa main droite la frange de sable ourlée d'eau bleutée qui se devinait derrière les maisons du moshav(1).

- La mer, répéta-t-il. Celle qui est ici et que je trouve extraordinaire ! C'est pour elle que je suis venu.

- Merde ! jura Shlomo. Tu as quitté Haïfa et ses plages ultra chic pour ce dépotoir ?

“Oui ! pensa Aviv. Ici, il y a un je-ne-sais-quoi de pur, malgré les Arabes. Il y a le sable et cette eau, turquoise et émeraude. Il y a aussi l'histoire. Une histoire des peuples passés que la terre, poudreuse, dorée et fertile, transmet dans les olives et les oranges. Ici, singulièrement, le modernisme a été freiné. ”

- La mer, reprit-il, n'est pas polluée. Elle vit vraiment et j'adore m'y baigner. Alors… tu sais, les bidonvilles ne m'effraient pas ni, d'ailleurs, les Palestiniens.

Shlomo ne fit aucun commentaire, il se mit en tête de regarder dans ses jumelles les rues de Deir-el- Balah. Il grommela : “Sacré Aviv ! ”

Sur la route de Deir-el-Balah, ils rencontrèrent une bande d'adolescents menée par un garçon au crâne rasé, chaussé de rangers trop grandes.

- Eh ! Les gosses ! leur lança ce type qui pouvait avoir leur âge. Qu'est-ce que vous foutez ici ? C'est pas votre territoire !

- Et toi ! lui répondit Hamoud en jetant un regard inquiet sur la bande. Qui es-tu ?

Les adolescents se mirent à rire en un ensemble parfait et des insultes fusèrent, sans aménité pour les deux compagnons.

- Moi, c'est Ahmed Es Sif, fit le crâne rasé. Je suis le chef des Chacals, ici présents. Vous êtes sur notre territoire et vous allez devoir payer votre contribution de résidence.

- Contribution de résidence ! Qu'est-ce que ça veut dire ? demanda Hamoud.

- Hé, hé, hé ! ricana Ahmed. Je vais vous affranchir, les gars. C'est nous qui assurons la police ici. Chaque étranger qui passe dans notre zone doit verser une “contribution ” pour être protégé, conduit et arriver au terme de son itinéraire.

- Mais… je ne suis pas un étranger ! s'indigna Masmoudi. Je suis palestinien. Comme toi.

- Bravo ! Tu es un bon patriote ! répliqua le chef de bande. Mais ça, ça ne marche pas avec nous. Pour se foutre sur la gueule avec les juifs… okay ! On peut être ensemble. Mais y faut qu'on vive, nous ! Alors, comme vous ne faites pas partie de notre bande, ni de notre quartier, vous payez ! C'est clair ?

- C'est une honte ! protesta Hamoud. Il reçut un vigoureux coup de pied de la part d'un des “Chacals”. Il tenta de répliquer mais tous furent sur lui. Masmoudi chercha des yeux quelqu'un, un adulte, un policier, enfin une personne sensée pour arrêter cette farce qui tournait au drame. Mais ils étaient seuls dans ce quartier quasi abandonné, constitué de bâtiments assez hauts d'où saillaient des miradors en encorbellement.

Leur architecture dénotait un goût assuré pour les compositions compliquées mais leur état ne laissait poindre aucun doute sur leur sort. Ils étaient éventrés et les poutres ou les dalles surélevées qui les surmontaient semblaient supplier le ciel limpide. Assurément, les chars et les hélicoptères israéliens avaient fait montre de leur volonté.

Masmoudi fouilla alors dans ses poches et il se porta au devant de Ahmed Es Sif.

- Voilà ! fit-il en tendant une main qui contenait les quelques billets que sa mère lui avait donnés, ce matin même.

- Dix shekels ! s'exclama le crâne rasé. Tu nous prends pour des mendiants !

- C'est tout ce que j'ai ! affirma Masmoudi. Il se rapprocha du groupe qui tabassait tranquillement son copain et fit mine de s'interposer.

L'un des voyous faisait les poches de Hamoud.

- Il n'a pas de fric ! jeta-t-il en direction du chef de bande.

- Bon ! Ça va les gars. On fera avec !

Masmoudi s'abaissa et aida Hamoud qui peinait à se lever. Une fois debout, le garçon aux Nike se mit à injurier le groupe. Mais les voyous partaient déjà, discutant avec volubilité entre eux, ne prêtant aucune attention aux garçons de Khan Younis.

«… un bleu qui vous prenait presque à la gorge… »

“La mer. Oui ! La mer et l'amour. ” Aviv ressassait ces mots dans sa tête pendant qu'il quittait son barda militaire. Il se décida pour une chemisette kaki, avec épaulettes réglementaires, et un pantalon treillis qui le ferait passer pour le “branché ” du coin. Il faut dire que les moshav ne brillaient pas pour leur appétence de nouveautés et de mode. Non pas que lui, banlieusard avisé de Haïfa, eût une énorme propension à la consommation des articles “in ” d'Israël ou d'Amérique. Il avait trouvé à Goush Katif une population qui étalait à l'envie une sobriété et une modération avec lesquelles même les colons de Hébron ou d'Ariel ne pouvaient rivaliser. En outre, il y avait cette bande étroite de sable fin et ourlé qui rêvassait devant l'onde bleutée. Un bleu qui vous prenait presque à la gorge et qui semblait vouloir vous désirer. Et dans cette grande eau, immatérielle et saine, il plongeait son corps abruti par trop de poses inconfortables ou de rigidité militaire. Pourtant, l'armée c'était sa vie ! Il s'était engagé dans les fantassins pour goûter à une existence faite de combats et de repos mérités dans des coins inoubliables. Il avait demandé son affectation à Gaza alors que les autres bidasses préféraient se la couler douce sur les auteurs du Golan ou sur les rives du Jourdain, dans les implantations juives de Cisjordanie.

Aviv aimait ce pays. Un colon— Yossef— lui avait dit : “Goush Katif, c'est l'endroit où j'ai enfin connu le bonheur ”. C'était un Eden qui inspirait bien des mystiques. Les gens se contentaient de peu mais ils vivaient intensément leur passion de la terre et de la famille. Avec Dieu pour grand compagnon et maître absolu.

Aviv marcha vers le restaurant de Noam. Il prit la table qui était en retrait, devant une fenêtre à la forme octogonale. Il pouvait ainsi observer le petit monde de Newe Deqalim.

“Bonsoir Aviv ! ” lui fit une voix enjouée. C'était celle de Judith, la serveuse aux cheveux soyeux, qui venait d'apparaître comme par enchantement et qui le regardait sans détour. Aviv lui sourit et,  surpris par tant d'audace, baissa les yeux.

- Alors ! Un shawarma et des lentilles à la coriandre, comme d'habitude ?

- Oui, Judith.

Et pendant que la jeune femme s'éloignait, le soldat la détailla non sans plaisir. Elle n'avait pas la perruque ou le béret qui enlaidissait terriblement la plupart des femmes de la colonie. Elle envoyait ses hanches amples dans un mouvement balancé et marchait avec une légèreté qui déconcertait l'insolence de ses seins.

“Voilà la vie ! pensa Aviv. Voilà l'amour ! ” Car amour n'était pas un vain mot dans ce paradis de fruits et de légumes. Judith était célibataire et un tant soit peu émancipée. Elle ne semblait pas douter des pensées flatteuses du soldat. Elle se montrait attentionnée. Un peu trop avec un simple client !

Mais Aviv avait le temps pour lui. La mer était son refuge et sa matrice. Elle le requinquait pour le restant de sa mission. Alors, pendant ce temps, il repassait dans sa tête les stratégies de séduction qu'il allait mettre en action pour conquérir la jeune femme.

«… la clameur montait vers le ciel comme une prière coléreuse… »

La rue principale de Deir-el-Balah venait buter contre le poste militaire israélien qui signifiait la frontière avec la colonie de Goush Katif. Des barricades de pneus brûlés et de bidons d'huile d'olive émaillaient les abords du fortin et, placés derrière eux, les jeunes du quartier et des environs, coiffés de keffieh rouges ou bleus, vociféraient en lançant des pierres vers les soldats postés près d'un char. De temps à autre, des rafales de M-16 claquaient dans la moiteur de cette après-midi et laissaient une âcre odeur de poudre. Des cris retentissaient, exprimant la soudaine douleur d'un corps blessé, l'exhalaison d'une vie qui s'enfuyait… La clameur montait vers le ciel comme une prière coléreuse, indignée et prenant à témoin le Dieu clément et puissant qui régnait sans rival sur cette terre endolorie.

Pressés au milieu de la foule houleuse, Masmoudi et Hamoud semblaient perdus. Il couraient lorsque les jeunes montaient à l'assaut du char ; ils revenaient sur leur pas lorsque ceux-ci refluaient en désordre.

De la fumée, de la cendre de bois, du plastique fondu, du sang ocré sur l'asphalte ; les sens des gamins de Khan Younis étaient exacerbés et les rendaient perméables à la colère, à la déraison. Pourtant Masmoudi ne pouvait détacher ses yeux de la partie nord de la cité. Entre les maisons et les arbres desséchés, il entr'apercevait le bleu singulier de la mer ! Cette mer dont on lui avait si souvent raconté les beautés et les drames. Elle était là, derrière cette barrière de maçonnerie, apaisante et pure.

Hamoud comprit en regardant son copain que celui-ci était déjà emporté dans un rêve inaccessible.

- Tu fais quoi ? éructa-t-il brusquement dans sa direction.

- Euh ! marmonna Masmoudi.

- Tu viens ou quoi ? La fête se passe devant !

Mais l'air énigmatique du garçon tranquille le décida.

- Bon ! Allons voir la plage, fit-il en abdiquant.

Ils coupèrent à travers les jeunes révoltés et furent rapidement aux abords des maisons délabrées. Ils sinuèrent entre les dépôts d'immondices et les carcasses de voitures avant d'arriver sur la plage. Celle-ci constituait un monde contrasté avec la cité et sa misère. Elle s'étalait comme un ruban gondolé où se disputaient toutes les nuances de jaune, de lumière et de blanc, symboles d'innocence et de tranquillité.

Hamoud resta silencieux. Le spectacle de tant de sérénité lui fit accepter le petit intermède qu'ils s'étaient accordé.

Masmoudi ne disait rien non plus. Il s'approcha de l'eau écumeuse. Il remonta le bas de son pantalon puis se pencha vers l'onde. Il s'amusa du bout des doigts avec un crabe aux reflets mordorés. Il posa ses pieds nus sur la frange crémeuse des vagues et vacilla un peu sous la caresse brutale de l'eau. Il jubilait en lui-même, tout étonné de se voir confronté à cet immense horizon. Les cris de haine, les répliques cinglantes des armes automatiques, les youyous des femmes, les appels au calme des policiers palestiniens, les hurlements des sirènes d'ambulances, les déflagrations d’obus, tous ces sons furieux de l'existence semblaient annihilés par son désir. Il aimait la mer ; ça il le savait ! Depuis toujours. Maintenant, il  la tenait dans le creux de ses orbites. Il lui parlait en silence. Elle lui répondait affectueusement par des caresses bruyantes. Hamoud, en retrait, écoutait les clameurs de la misère et de l'humiliation résonner derrière lui. Il s'ébranla et vint poser sa main sur l'épaule de l'écolier.

- On y va ! fit-il.

Le duo reprit le chemin empoussiéré de l'asphalte. Près du fortin, le char israélien grondait tel un mastodonte préhistorique. Des flammes s'échappaient de ses canons et balayaient le terrain de leur rancune.

La mort rôdait.

Une fois de plus, la rue montait à l'assaut du fortin. Aviv s'était installé sur la terrasse crénelée du bâtiment et mesurait avec ses jumelles l'avancée des adolescents. Son fusil était équipé d'une lunette de visée qui permettait ainsi de placer correctement une balle dans une cible, à plus de deux cents mètres.

Shlomo, plus belliqueux, avait préféré se poster près du char afin, comme il le disait si suavement, “d'arroser ces chiens d'Arabes de sa semence mortelle ! ”. Le colon de Mishor Adoumim portait à sa ceinture un gros pistolet non réglementaire, un Python de fabrication américaine, que les officiers feignaient d'ignorer. Il prétendait que c'était pour assurer sa sécurité lorsque les gamins se rapprochaient trop. En vérité, ça le démangeait de l'utiliser “ à bon escient ”. Il va sans dire que ce bon escient correspondait curieusement à une exécution à bout portant qu'il aurait souhaité mener à son terme.

Aviv détacha son regard de Shlomo. Il le porta au loin vers les quartiers miteux de Deir-el- Balah.

C'est vrai que ça puait la misère, là-bas ! Rien à voir avec la propreté des logements juifs, leur équipement et les commodités que l'Etat hébreux assurait à ses ressortissants. L'eau, en particulier, était la denrée rare que les Israéliens amenaient à volonté ou refusaient, pour un oui ou pour un non, aux Palestiniens.

Il y avait de quoi se révolter ! Mais la loi de la guerre était là qui prédominait. Malgré les accords de paix, elle planait comme un dieu puissant. Israël était en état de siège permanent ! Il fallait vivre avec cette idée et depuis toujours il l'avait acceptée. Observant au-delà de la rue principale, le soldat de Haïfa distingua une femme arabe aux cheveux dévoilés. Ils avaient l'air si soyeux, comme ceux de Judith…

Aviv se mit à sourire. Et pendant que les jeunes Palestiniens accouraient pour jeter leurs dérisoires projectiles, il évoqua cette ballade qu'ils avaient faite, la jeune femme et lui, sur la plage de Goush Katif.

Transporté par le spectacle de l'eau, sans cesse en mouvement et sans cesse renouvelée, à l'égal d'un organisme vivant se régénérant et se purifiant, il avait avancé des mots communs pour la décrire et pour lui transmettre cette adoration singulière. Judith l'avait écouté en silence et avait acquiescé en battant légèrement de son pied une sorte de mesure dédiée à l'onde turquoise. Puis, elle s'était détachée de lui et s'était mise à marcher vers la mer en ondulant comme une étrange sirène. Elle avait soulevée sa robe fine, dévoilant des cuisses galbées et laissant entr'apercevoir les globes fermes de ses fesses, elle s'était mise à jouer avec les vaguelettes. Il avait ri et tous deux s'étaient déshabillés pour pénétrer et cajoler la mer radieuse. Aviv grimaça. Les puritains du coin s'étaient tout de suite émus de ces ébats honteux et on les avait chassés de ce petit Eden.

Des cris terribles se firent entendre plus bas, dans la rue. Shlomo et Yael, les deux soldats à l'abri du char, tiraient sur la foule qui se rapprochait. On voyait des corps bousculés par les impacts qui se tordaient et finissaient par s'écrouler. Les adolescents formaient une masse insaisissable et méconnaissable.

Celle-ci était comparable à une hydre effrayante. Il n'y avait rien d'humain dans cet agrégat. C'était comme un faisceau de nerfs et de violence auquel il fallait répliquer sans défaillir. “Ce n'est quand même pas une raison pour tirer dans le tas ! ” se dit Aviv. Ces colons-soldats n'avaient aucun respect pour l'art militaire. Des pierres fusèrent soudain dans sa direction. On le visait ! Une bille d'acier frôla son casque.

Il ajusta son arme et calmement appuya sur la gâchette. Les balles encadrèrent comme pour un défilé les jeunes qui semblaient être les meneurs. Ceux-ci, malgré leur détermination, refluèrent dans un désordre total. Ces balles servaient d'avertissement. Les suivantes seraient meurtrières.

«… le mastodonte d'acier faisait feu… »

Judith lui avait assuré qu'elle l'attendrait. Le mot fatidique, celui qui peut faire basculer les sentiments, celui qui peut faire frémir le coeur, n'était pas sorti de leurs bouches. Qu'importe ! Il irait à nouveau au restaurant et la regarderait déambuler entre les tables, exécuter ses pas de danse pour servir des clients parfois plus alléchés par ses jambes que par le menu.

Des déflagrations le ramenèrent à la réalité. Le mastodonte d'acier faisait feu sur le groupe mouvant qui tanguait dans la poussière âpre. Yael, le visage ensanglanté, préféra battre en retraite pour se mettre à l'abri. Shlomo, déchaîné, tiraillait dans tous les coins. Des adolescents tombaient, frappés par sa colère.

Aviv vit alors le garçon aux cheveux clairs qui se glissait avec adresse hors du champ de vision du soldat et du char. Le manifestant tenait fermement dans sa main un lance-pierres déjà armé. Le soldat n'eut pas le temps d'avertir son camarade. La bille vrillante fut catapultée en direction de Shlomo. Celui-ci poussa un grognement animal et porta sa main au visage. Le projectile avait atteint le soldat à l’oeil droit. Il avait pénétré l'organe et s'était fiché à l'intérieur du crâne. Shlomo hurlait comme un cochon qu'on égorge. Puis il s'effondra sur le sol pierreux. Une clameur de joie suivit cette scène.

Aviv perdit son sang-froid. Il cala son M-16 contre son épaule et visa le garçon. A plusieurs reprises, il tira. Une balle vint faire exploser la tempe du gamin. Une autre s'enfonça dans sa poitrine. Une dernière déchiqueta son genou. Le garçon tomba à la renverse. Ses baskets Nike semblèrent s'élever pour un vol sans fin. Elles s'abattirent dans la poussière, auréolées par la fumée des poudres explosives.

Masmoudi vit son camarade s'écrouler comme un arbre brusquement déraciné. Il se précipita vers lui, ignorant les tirs nourris des soldats israéliens. Il se pencha sur le corps inerte et se mit à le secouer.

- Je t'en supplie, criait-il en pleurant, lève-toi ! Rentrons maintenant.

Mais Hamoud était inconscient. Le sang s'échappait de ses blessures pour aller se perdre sur le bitume et dans la terre ocre de Gaza. Les lèvres exsangues du garçon étaient immobiles. Comme un objet obscène, un bout de langue d'où s'écoulait une bave blanchâtre pointait entre elles.

Masmoudi agitait lentement sa tête en psalmodiant un verset du Coran. Il n'était plus sur ce champ de bataille. Il était sur la plage, regardant le bleu de la mer et les crêtes neigeuses des vagues. Les manifestants, autour de lui, firent barrage avec leurs corps. Ils semblaient vouloir rendre un dernier hommage à Hamoud. Puis, dans un piétinement de chaussures dépareillées, apparurent les ambulanciers qui se saisirent avec dextérité et compétence du cadavre. Masmoudi referma son poing sur la fronde que la main de Hamoud avait délaissée. Un bille d'acier, inégalement bosselée, traînait dans la poussière. Le garçon la ramassa et la logea dans le lance-pierres.

La mer était toujours présente derrière les immeubles vieillots. Le soleil luisait au-dessus d'elle et la rendait comparable à une masse métallique ondulante. Masmoudi aurait voulu s'échapper et courir vers cet amas liquide. Mais ses gestes le ramenèrent à la bille d'acier. Sur le toit du fortin, un fantassin était assis, genoux repliés et fusil en attente. Le canon fumant témoignait encore de l'acte terrible qui avait coupé la corde de vie de son copain.

Masmoudi lança une supplication vers le ciel nu. Aucune réponse ne lui parvint. La bille était lourde.

Elle faisait ployer les branches de la fronde. Masmoudi fit tournoyer celle-ci en visant le soldat israélien courbé sur son fusil. Le casque du fantassin était relevé et sa visière un peu trop abrupte. Le lancepierres parut tout d'un coup plus léger. Une ombre filait à toute vitesse vers le toit du poste israélien.

Eclair d'argent, elle frappa Aviv entre les deux yeux. Le monde alors parut basculer pour celui-ci. Bleu de la mer qui se détachait derrière les immeubles des colons, doré du sable fin qui dormait le long des murs, rouge du sang qui vint rendre le soldat aveugle. Le noir et l'abîme se rejoignirent pour lui apporter un sommeil indésirable.


1 - Village.

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ISSN : 1270-9131