Boutique de
Marsa Editions

ESPACE ALGERIE

27 rue de Rochechouart
75009 Paris. France


Vente directe des ouvrages et revues, expositions, animations.
Ouverte les jeudi, vendredi, samedi de 14h à 19h, ou sur Rendez-vous

 

Responsable de la rédaction
Marie Virolle
Adresse postale

103 boulevard MACDONALD
Paris 75019 - France
Téléphone

+ 33 6 88 95 36 66
Adresse électronique
marsa@free.fr

Avec le soutien de:


 

 

 

Las du Coeur, nouvelle de Farid Laroussi

Algérie Littérature Action N° 129 – 132

La première chose que je peux vous dire c’est que je ne suis pas mort. Pas encore. Je n’aurais qu’un pas à faire, une course peut-être, pour arriver à mes fins. L’amour, l’espoir, comment l’oublier? ne sont qu’un côté du kaléidoscope. Laissez-moi vous dire en deux mots.

La rue était bloquée. On ne passe pas, on contourne, on saute, on retombe comme on peut. Les femmes déboulaient de la corniche, en fauves brûlants. Les hommes immobiles parlaient, rapetissaient, en proie à la routine. Quoi encore? Ah oui, j’avais vingt-deux ans. Ça m’était tombé dessus comme la pisse d’un chien sur un tronc sec. Levé avant les autres, je prenais ma place de roi entre la baraque du coiffeur et la boulangerie. La honte nous faisait faire le dos rond. Les vieux baissaient le regard. Ils savaient qu’ils avaient perdu toutes les guerres. Moi, je visais les femmes. Mes poèmes étaient des galets qui couraient sur la vague avec l’espoir de défier la gravité le plus longtemps possible. Après on coule, mais les mots d’amour me redonnaient la force de rire, de croire aussi.

Les pelleteuses, les foreuses, tout ça perçait, engloutissait des canalisations du temps jadis. Les ouvriers municipaux travaillaient le plus souvent de nuit pour éviter la chaleur. D’autres, des teneurs de murs professionnels, disaient que c’étaient des magouilles pour enterrer les morts sales.

Des types qu’on entraîne à la gendarmerie, des tracts à la main, ou pour un mauvais blog, qui ressortent en forme de fantômes bercés dans des linceuls que leurs parents s’étaient réservés pour eux-mêmes. Bref, la dissidence coûtait cher. Au jour brillant nous chantions sans toucher à «la boulitique». Il y en a qui oublient, d’autres qui pleurent. Difficile de démêler ce pays. Qu’une femme me transperçât de son éclair de jais, moi j’aurais dansé dans la rue comme un orpailleur en veine. Je revoyais aussi ces fous de soixante-dix ans qu’on pousse au-delà du seuil de nos bicoques. Alzheimer et compagnie. C’était autant de prétendants au royaume de notre comédie. Le jasmin qui se fera, s’il pleut, si les chèvres ne passent pas par là, ou si ce pays existe encore quand vous lirez.

Un jour j’ai préparé mon embarcation, enfin j’ai demandé à quelqu’un de m’inscrire sur la liste des partants. Pas de nom, juste des billets. Ce truc avec les belles-de-nuit le long des boulevards, ça me fait revivre mes fuites, en minuscule. Elles disaient non («Trop jeune, trop pauvre»), moi je continuais de ramer. Surtout ne pas tourner en rond. Vous voyez, je ne perds pas le nord. Plus je rêve, plus je pense. Je m’en moque bien du pays natal : les fruits sont dans les branches pas dans les racines. Alors basta l’indépendance, basta le pétrole! Une barque ça va plus vite que la démocratie. Des gamines, déjà accros d’internet, m’imaginent avec un sexe dyonisiaque. En vérité c’est mon mât. La forme heureuse, levée, qui attend la haute mer.

On est passé des généraux avides au président à vie. Moi, je vous le dis tout net : que du talent dans ce pays, pour tordre et retordre les lois de la nature. Un jour, vous verrez, nous finirons sur la planète mars avant les Américains ou les Chinois, enfin quiconque voudrait nous faire la nique, à nous les petits génies de la Casbah.

Je me retourne vers la cuisine. La corde des piments pendouille, toute rougie par ces années à nous brûler le palais. On pleure, on sue, on en redemande. Il n’y en aura plus pour moi là où je vais. Dans le couloir-salon, les portraits des grands-parents n’ont pas bougé d’un centimètre pour autant qu’il m’en souvienne. Je les remercie de la fureur qu’ils m’ont transmise. Un truc génétique bien à nous comme la dépression ou la constipation. Je dirais une alchimie d’Algérien énervé de naissance. Le chibani avait un truc pour tenir tête aux colons qui voulaient lui apprendre de quoi son pays était fait. «Hé oui Monsieur Miloud, sans nous vous en seriez encore à niquer les chèvres!» «Hé oui Misssiou Dupuy, je vais vous défaire les idées tordues comme notre vigne de Sidi Ralmoune, à coups de manche de pioche entre les oreilles». La liberté c’était sa beauté à Miloud. Puis il a fini contre un mur, six balles entre le menton et le nombril… La vieille l’a attendu. «Il neige sur le maquis», qu’on lui disait, «il redescendra en mars peut-être». Cette patience blanche comme le lait du figuier lui a toujours donné cet air endolori à l’aïeule. Je la regarde encore dans son cadre photographique de plastique mauve, elle jure qu’il n’est jamais mort son homme. C’est là dans le regard perçant, le pincement des lèvres. Je prends mon sac de voyage, pardon de «harraga» comme ils disent à la télévision. La lumière passe à travers mes pauvres habits. Pas de passeport, pas de frontières. Ce soir je serai une fleur marine.

Comment vais-je m’appeler dans ce pays du nord? Je ne pourrai plus continuer à dire Karim. Si on m’alpague, je serai un autre. Adam peut-être. Parfait. C’est dans tous les livres saints, ça ouvre la marche là où je serai. Nous attendons que le soleil se couche en quelques clichés de photo. Ça va vite : rose, rouge, noir. Pas vu pas pris le soleil. Idem pour votre pomme, espérons! Bien sûr, je vous vois venir avec ma Naïma. Elle a le goût du raisin pressé. Elle me sait livré à la grande conjoncture des voyageurs sans retour. Parfois l’après-midi, elle se tient contre moi dans sa cuisine.

Dix-neuf ans tout juste. Je dois lui promettre que je la ferai venir un jour à Barcelone, à Hambourg, ou sur un autre point de la carte que je déchiffre depuis que je sais lire. Sa poitrine laisse passer mon sentier des roses, jusqu’aux turbulences de ses jambes. Le cœur serré, disons dur, je lui fais face. Nous nous élançons. La gamme de sa robe a pris le large sur le carrelage. Ma chemise à demi déboutonnée m’emprisonne les bras. Je me prépare à me noyer en elle. Naïma me tient la tête àdeux mains. Justement pas question de me noyer sans elle. Elle a toujours préféré la douceur de nos après-midi aux ornières de la nuit, lorsque les parents rôdent. Mais non, la maison est vide.

Naïma redoute des djinns triés dans l’aboiement des chiens, dans des caisses de mauvais vin cachées derrière les toilettes. Quand même avec le soleil qui nous tient compagnie, elle joue à la folle.

Folle d’amour à califourchon sur mes cuisses. J’aime sa gaucherie quand elle me laisse passer pour un homme. Je prends mon café, satisfait, de quoi au fait? Naïma a du miel qui lui coule sur les jambes. Elle s’en resservira quand je serai parti.

Je suis dans la rue à nouveau. La vie a apparemment cessé jusqu’au soir quand l’heure sera venue de se jeter à l’eau, à radeau plutôt. Les passeurs repassent. Ils tremblent encore plus que nous. Toute la semaine les douaniers, puis les gardes côte espagnols ont rempli leur filets de pauvres types qui croyaient avoir fait le plus dur en ayant traversé le Sahara. Notre desert à nous where the blue moon sings alone. Il y a ceux du convoi de ce soir qui font les quatre cents pas. On fait semblant de ne pas se reconnaître. Ils font griller des sardines au fenouil pour seul repas de la journée. C’est les vacances presque. Des brocs d’eau servent à une toilette élémentaire. Toujours finir par le cou, comme les pendus. Le soleil est au ras des immeubles. Rachid est assis près de moi. Nos jambes se touchent. Des scorpions courent avec leur ancre mortelle levée à l’avance. Il ne dit rien, brûle toutes ses cigarettes. C’est sa manière peut-être de ne rien laisser. Je sais bien qu’il ne comprend pas pourquoi j’»abandonne» Naïma comme il aime à dire.

- Que sera la vie sans le soleil? me répète-t-il.

- C’est tellement con que tu ne peux pas penser une chose pareille! Regarde autour de nous : il y a des années déjà que nous aurions dû nous sauver! Je lui avais lancé ma philosophie de trottoir sans effort.

- Tu veux dire nous embarquer? demanda-t-il comme un enfant.

- Oui, tu as raison. Tu verras la haute mer si proche pourtant. Les dauphins qui s’y baladent. L’idée de se laisser bercer pour une fois.

Du port on entend des répétitions d’orchestre pour le bal du grand-hôtel. Les ouvriers municipaux ont quitté le chantier des égouts du boulevard. Ils ont l’air encore plus terrassé par la fatigue une fois le silence revenu. Ils placent leurs mains perpendiculaires aux côtes, jettent une vieille veste sur l’épaule et disparaissent dans la foule d’un arrêt de bus. Tout de suite j’ai trouvé ça fou cette fidélité à un travail d’esclave.

Je me suis arrangé pour ne rien vous dire de mes parents. C’est le monde à l’envers, je chercherais presque à les protéger. De toute façon ils se taisent à longueur de journée, le mutisme c’est une seconde nature à la maison. Ma mère ne sait rien de mon départ. Je compte lui faire la surprise une fois en Europe. La carte de téléphone est là, enrobée dans des poches de plastique, avec une poignée d’euros aussi. Il y en a paraît-il qui possèdent déjà une carte de crédit. Mon père n’a jamais cru en l’émigration. L’impérieuse obligation aura toujours consisté à continuer sa guerre de libération nationale contre les cloportes de la politique, puis aujourd’hui contre le lobby chinois qui vole le travail à ceux qui veulent encore se servir de leurs bras pour construire le pays. Parfois à table sans rien rajouter, il lâche : «Faut être fêlé pour préférer le riz au couscous». On ne se parle pas. Dans le quartier on lui a raconté qu’un jour j’avais ramené une fille à la maison. La rumeur, c’est comme un air de violon, ça reprend sans fin, ça s’acharne dans les oreilles. Et vous me voyez, moi avec une fille là où je n’ai même pas de quoi dormir tout seul? Non vraiment, il faut que je parte d’ici.

La nuit il fait plus humide encore, ou est-ce alors la sueur? La peur pèse comme si l’air se raréfiait juste avant de pouvoir enfin s’embarquer. Une camionnette nous a déposés à la gare des bus. On doit continuer à pied. Effacer toute trace. Je sais que nous n’avons pas tourné en rond. Nous avons dépassé le marabout de Sidi Bou-Hajel. Depuis que nous sommes partis Rachid ne m’a pas quitté d’une semelle. On dirait qu’il a oublié de parler. Il n’a rien mangé pour ne pas risquer de vomir, c’est sa théorie du moindre mal. Le voilà qui tient à peine sur ses canes. L’autre soir il me disait qu’il traverserait la mer à la nage s’il le fallait. Il s’est dégonflé mon superman. Il ressemble à un gosse perdu dans un supermarché. Même les branches de bougainvillées du chemin de la plage lui font peur. Ça danse dans sa tête. Une fois arrivés, nous constatons que tout est vide autour de nous, comme prévu. Nous visons l’horizon à perte de vue sous la grimace de la lune. Un type jamais croisé dans nos accords avec le passeur surgit, raide comme un militaire. Il nous gueule de laisser nos sacs par terre, que tout cela alourdit, que ça prend la place de candidats de la dernière heure. Il recommence en pointant le doigt vers les noirs qui se tiennent comme des blocs de pierre.

Il y a un engluement. Personne ne bouge, ne répond. Le type se met à se moquer d’eux, leur dit qu’on n’est pas Place de Clichy, qu’ils ne sont pas là pour fourguer leurs Gucci à 12 euros. Il continue avec ses saloperies. Vous n’imaginez pas le courage que cela donne le désespoir. Un noir se penche en avant. Son corps est tout éteint. D’une main il empoigne le guignol qui nous tape sur le système depuis quelques minutes. Dans cette scène de mime personne ne semble avoir remarqué que sur les hauteurs de la plage nous nous retrouvons entourés de soldats arme au poing.

Je ne sais pas ce que j’aurais pu dire à ma mère. Quelqu’un a couru. La décharge automatique nous a raflés. Je me sens brûlé. J’ai froid. Rachid parle. Je ne comprends rien au mouvement de ses lèvres. Lui non plus ne m’entend pas quand je lui explique ce goût électrique dans ma bouche. Il croit que c’est sa faute, qu’il n’aurait pas dû choisir ce passeur pourri. Je ne sais pas si je saigne ou si je je me suis pissé dessus. Le sable est glacé, dur. Qu’elles sont loin les vacances. Je parle moins.

C’est bizarre on dirait qu’on a resserré mes dents, comme une réunion de famille. C’est entassé, ça grince. Je n’entends plus personne. On n’aura plus de mauvaises choses à me dire. Je ne ferai plus attention à ce qui m’arrive. Autour de moi on fait des exercices pour vivre. Ces histoires de date de naissance, de numéro de sécurité sociale, ou de passeport périmé… Un ange s’installe au dessus de ma tête. Il joue du silence sur un violon invisible. Je sais qu’il n’a pas le droit, mais je ferais bien une partie de poker menteur avec lui.

Pour commander les ouvrages, il faut passer un mail à marsa@free.fr



ISSN : 1270-9131