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Bleu sur les ailes et orange sous le ventre, nouvelle de Dominique Le Boucher

Algérie Littérature Action N° 31 -32

- Bonsoir… c'est Kenza…

La lampe rouge qui clignote au-dessus de la surface lisse du canal pour interdire aux péniches de remonter vers la grande écluse lui rappelle qu'il ne doit pas dormir. Cette nuit le canal ressemble à une tôle griffée par une pointe sèche de petites entailles de lune. Il doit veiller. Toujours il y en a qui viennent avant l'aube pour se faire prendre dans les mailles du filet argenté. Encore une chance que le passeur ait l'habitude de les serrer doucement contre lui, malgré les écailles de leurs ongles mauves et leurs manteaux de vase qui s'égouttent à l'intérieur de la barque de bois. Il n'a presque jamais besoin de descendre pour l'aider en bas de la passerelle où coulisse le câble d'acier au bout duquel la barque se balance comme une fleur vénéneuse aux mille museaux blancs. Ça l'arrange d'autant plus que la passerelle est traversée par les rails de l'ancien tramway qui la rendent aussi glissante qu'une coulée de glace, et vont se perdre dans une zone d'ombre et de hautes herbes tout contre le fleuve. Lui, il surveille seulement le clapotis le long des murs de briques rouges, qui signale la montée des eaux et les coups de gong lancinants et rythmés piétinant la nuit.

Une fois par heure, il défait les verrous rouillés de la porte d'en bas. Il enroule serré le cheich sur son nez et sa bouche pour l'illusion d'un crissement de sable contre ses dents, au lieu du mou de la brume qui couine en lui mettant la main sur la gorge. Et il sort faire sa ronde.

- Cette nuit, lui avait dit le vieux passeur avec qui il partageait la chorba qu'il apportait dans la gamelle en aluminium, ça va pas être drôle… c'est pleine lune, y vont s'exciter encore plus qu'y font d'habitude… Ça sera pas de refus si tu viens m'donner un coup de main, des fois… Le vieux, qui n'avait jamais de gamelle pour sa part, lorgnait sur la portion de soupe que lui mangeait lentement avec le pain pour que ça dure longtemps.

D'abord, il n'avait pas répondu à cause de l'odeur de vase qui était tellement forte à ce moment-là. C'était un sous-sol de briques couvertes de moisissures vertes comme un caveau. Il a soudain envie d'éclater de rire.

Qui viendrait me chercher ici, il a pensé, je suis plus mort que les morts…

- Je préfère pas… , a-t-il répondu en frottant la gamelle sous le filet d'eau froide qui lui a fait comme de la neige dans le cou. Je sais pas nager moi, alors… Est-ce que… est-ce qu'il y a des femmes parfois?…

Le vieux l'a regardé avec une sorte de pitié malicieuse, et il a haussé les épaules.

- Bon, j'y va… Oublie pas de m'ouvrir quand je toquerai trois fois, si tu n'changes pas d'avis. Personne peut t'obliger d'empêcher tes compatriotes de devenir des poissons avec des gros yeux vides qui ne verront jamais plus le soleil rouge faire son trou dans le ventre du canal. C'est égal, me laisse pas à la porte, c'est tout ce que j'te demande… Et s'il reste un peu de soupe, des fois, ça sera pas non plus de refus…

«… c’est la première fois depuis qu'il habite parmi les morts qu'il ose à nouveau jouer avec son corps… »

 

Sous ses godasses trop grandes, la passerelle craque comme un étang gelé prêt à s'ouvrir. Il se laisse glisser sur un des rails qui s'enfonce dans l'obscurité puis accélère la vitesse en poussant avec le pied gauche sur le rebord et s'accroupit aussitôt pour devenir un léger flocon de vent aux paupières salées. Aussitôt la mémoire lui pique la peau qui se met à grandir et à s'étirer jusqu'à ce que ses doigts pétrissent des bouts de ciel. Sous le cheich bleu qui le garde de la brume qui mordille, ses oreilles brûlent dans le crépitement du sable, loin et mouvant. Mais chaud, si chaud…

Il dévale la pente qui s'accentue vers le bas, et le sable qui s'écroule sous ses pieds ne lui permet plus de s'arrêter. Une énorme bulle de rire sort de sa bouche et reste un peu sur ses lèvres avant de faire le tour de la nuit. En bas de la passerelle, un signal violet miroite dans une courbe de glace translucide. Ses semelles usées ne retiennent plus le sol qui lui sert de piste d'envol. Il est un oiseau, un oiseau, un oiseau… Alors il l'entend qui tambourine de ses petits poings durs contre l'intérieur de son ventre. Son ventre tambour. Elle frappe dans la cadence qu'il connaît et qu'elle lui a donnée quand ils étaient ensemble dans la maison de sable. Elle appelle… elle crie sur un rythme brutal, une clameur des pieds à même la terre élastique, bleue, toute bleue. Elle dit qu'elle veut sortir, gonfler ses petits seins de chaleur et d'odeurs de fruits qui la dévorent à coups de langue sucrée. Elle dit dates, kakis, clémentines. Elle se colore d'orange pour dénouer le bleu de la terre, pour qu'il redevienne simplement l'ombre où elle est née.

Il écarte les bras et se pose de l'autre côté du canal comme un ballon dirigeable qui s'éteint. C'est la première fois depuis qu'il habite parmi les morts qu'il ose à nouveau jouer avec son corps. Depuis qu'il a fui, il s'est interdit de voler, même de battre seulement des ailes. La seule joie qu'il a accepté de porter c'est la voix derrière le clignotant rouge du répondeur, parce qu'elle vient de là-bas. Parce qu'elle lui rappelle qu'il est parti. Parce qu'elle lui fait du mal.

- Bonsoir… c'est Kenza…

Elle ne dit jamais autre chose que ces trois mots, mais il sait qu'elle l'appelle de la ville qu'il a laissée afin qu'il sache, qu'il soit sûr qu'elle est bien vivante. Comment elle a fait pour retrouver sa trace dans cet espace qui n'appartient pas vraiment à la cité puisqu'il ressemble à un navire amarré entre le canal et le fleuve, c'est cela qu'il ignore. Le navire des morts l'a accueilli et il s'y est aussitôt senti rassuré, comme dans un ventre où il serait à nouveau bercé par le balancement de la marée. Il a été avalé par un gros poisson amical. Un poisson femelle dans les entrailles duquel il est redevenu tout petit. Là, plus personne ne parviendra à le blesser, à se moquer de ses gestes trop doux — il a toujours refusé d'être un guerrier, lui, il n'aime que les roses et les hérissons, auxquels il pardonne leurs piquants barbares dont ils ne sont pas coupables. Les vivants sont beaucoup plus dangereux que les macchabées qui remontent lentement le fleuve dans la barque du vieux passeur. D'une écluse à l'autre, il les pêche avec sa longue perche de bois blanc. Leurs cheveux crépus mêlés aux mailles des filets parsemés de fleurs de sel, ils ont souvent les poignets liés par des fils d'argent.

Il ne sait pas ce que signifie son travail, mais il l'accomplit avec application et indulgence. Il note le nom et l'espèce de ceux qui entrent sur la barque du vieux passeur, dans les sous-sols de la maison de briques, sur un gros registre aux charnières rouillées, dont le papier est si épais, qu'il boit aussi aisément l'encre que l'eau qui suinte des parois. Souvent, ils n'ont pas de carte pour les identifier, alors il en profite pour faire une description de ce qu'on doit garder dans sa tête quand on veut se souvenir. La fossette au coin des lèvres. Une cicatrice étoilée minuscule sur la paupière. L'entaille au plein coeur de la ligne de vie là où la paume n'est pas couverte d'écailles.

Comme il a le temps et autant de papier qu'il veut, il trace dans la poussière bleue de la nuit leur enfance orange et mandarine. Il écrit aussi les écorchures et les pièces d'argent, quand il y'en a. C'est tout. Certainement que ça ne sert à rien, mais lui, il sait seulement écrire. Pas autre chose. C'est pour ça qu'il est là d'ailleurs, parce qu'il est tout à fait inutile… comme les roses et les hérissons. Ah si, il allait oublier de dire qu'il sait aussi voler…

Encore une histoire de plume, légère… si légère dans un monde où il faut porter la pierre d'âge sur son dos au plus vite. Décidément, ils ont raison, il ne peut leur être bon à rien… Il a regrimpé la passerelle dans l'autre sens, et ça glissait tellement qu'il a fini par enlever ses chaussures pour éviter de rejoindre les autres, envoûtés par le chant des filles de l'eau. Il y a laissé un peu de la peau de ses pieds, mais il était si joyeux qu'il n'y a pas prêté attention.

- Bonsoir… c'est Kenza…

Kenza, trésor, enfance, folie, démesure… tous ces noms sont les tiens.

Kenza… Il n'y a rien qui la désigne, personne qui sache son nom unique.

Elle peuple la douceur des appels nocturnes. Jeunesse des jardins où les balançoires jouent à cache-cache avec la lune. Chacun des pas des vieillards qui tournaient en rond pour l'égarer, l'a drapée de mains de femmes. Ce sont elles qui le déshabillent quand il reprend sa peau d'oiseau, et ses pattes, et l'envergure de ses ailes silencieuses qui tranchent dans le vif des départs.

Ses murmures saupoudrent l'intérieur des berges. La croissance laiteuse de son ventre se complaît à ce qui délivre les paroles qu'ils n'ont pas dites, parce qu'ils viennent d'un peuple pudique où ne parlent que les femmes et les petites filles dans l'échancrure du hammam. Enfant, il les écoutait. Les mots ruisselaient de leurs lèvres aussi goulûment que l'eau chaude entre leurs cuisses. Il y a un moment où on ne peut plus arrêter ce qui fuit de soi, c'est tellement irrémédiable. Dans cette chaleur d'étuve et de moiteur creuse, il comprend pourquoi les femmes n'ont pas besoin d'autre trésor que leur corps pour inventer le monde.

Maintenant il va devoir la sortir de lui, la rendre à la houle qui fait la dune imprévisible. La dune où il a appris pour la première fois qu'il était habité par un être plus mystérieux que la lumière bleutée des lampes au phosphore parsemant le désert de leurs petits yeux inquiets. Il sait qu'elle ne le laissera pas fuir à nouveau. Elle, la maîtresse indigo, la somptueuse. Elle… Kenza, qui a tracé son nom en grosses lettres rondes et mauves sur le cahier d'école.

Sinon elle, qui le lui aurait dit? Asikel, celui qui voyage, en berbère touareg.

Asikel, le fils de l'oiseau plongeur.

- Regarde… elle lui avait dit en lui désignant l'image sur le livre, regarde et n'oublie pas! Ses ailes et son dos sont comme la pierre turquoise et son ventre a la peau des mandarines… Il plonge tout au fond des rivières pour remonter dans une boule de lumière liquide à travers le ciel. Une boule de mots, légère, si légère…

Aucun des jours de son enfance solitaire ne s'était écoulé sans qu'il dialogue longuement avec elle. Elle lui racontait ses rêves sur le chemin de l'école et lui chantait des rondes, pendant que les garçons qui le guettaient, le voyant parler tout seul, lui balafraient les mollets à coup de cailloux. Il courait toujours dans les rues en pente de la ville afin de ne pas se faire prendre à la boue chaude des malédictions et des présages. Il ne voulait voir que son rire posé comme une bulle à l'angle d'un jardin rempli de roses oranges auprès desquelles le hérisson montait la garde. Pendant qu'autour de lui ils manipulaient des armes étranges, elle lui disait en chuchotant : bientôt, vous partirez pour le désert, vous boirez le fleuve de sable avec le nez des camions chenilles, c'est là-bas que je te montrerai à voler… C'est làbas que tu verras toutes les couleurs se fondre dans un grand cri blanc. Le cri oiseau.

Elle a tenu parole. Je n'ai jamais aimé les militaires. Ceux-là, ont en plus du corps, la tête couverte d'une couche épaisse d'écailles d'acier, et aussi en dedans, comme un artichaut. A l'école ils disaient "idiot". Ici, ils disent "lâche". Après ils ont dit "pauvre type". Les militaires ont un vocabulaire salement limité. La nuit, la dune se déploie entre mes orteils, et mon corps n'est plus que des milliers de grains pétillant dans une atmosphère aux sonorités rauques. Un tambour de pieds dans mes oreilles qui me scande : plus vite, plus vite… Le jour, les ordres sont : rampez, à genoux, à plat ventre… Je ne parviens pas à imaginer à quoi peut rimer cette mascarade aux yeux des roses et du hérisson. Quelques piquants suffisent pour se défendre des chacals. Je n'avais pas songé alors qu'il fallait se défendre des hommes. Elle ne me l'avait pas dit pour ne pas me faire de peine. Elle ne m'avait pas dit non plus que lorsque je serais un oiseau bien expérimenté, elle partirait. Et que je ne garderai d'elle à l'intérieur de moi que sa voix.

- Bonsoir… c'est Kenza…

A la fin de mon apprentissage, mon corps était plus léger que la bulle de son rire à l'angle du jardin. Les nuances fragiles de la nuit ne craignaient pas la prépondérance du rouge-sang. Je les voyais se rassembler autour du point bleu de la lampe pour m'attendre. Et nous montions dans le vent dévisager l'autre côté des choses et la mouvance de leur pas sur la poussière.

Lorsque nous avons eu mis une grande distance entre nous et leur carapace de métal, j'ai distingué les batteries de la défense anti-aérienne pointée sur moi. La peur est entrée dans ma gorge et l'oiseau cri s'est répandu comme de l'encre en plein ciel. Je ne voulais pas qu'ils me tuent!

C'est à ce moment qu'il s'était rendu compte qu'elle était vraiment entrée en lui, et qu'avec sa force et la souplesse de ses reins, elle l'emmenait vers ce qu'il n'avait jamais cessé d'être. Un corps libre dont elle était la voix, le rire, la démesure, la certitude, la folie et l'enfance. Et dans le dernier coup d'oeil qu'il jeta afin de se souvenir plus tard, il ne distingua que le jardin rempli de roses mandarines, et le museau pointu du hérisson.

Ici, il avait reconnu quelques autres oiseaux cris qui s'étaient échoués comme lui sur un verglas mazouté. Mais la plupart le regardaient de haut.

C'était des hommes respectables qui ne volaient que maquillés et en plein jour, devant des spectateurs qui applaudissaient en se léchant les babines. A la même époque il croisait parfois des types étranges qui lui posaient cette question dont le sens lui échappait : "Tu sais nager?" A chaque fois, poliment il répondait : "Oui… " pour ne pas leur déplaire. Il ne parlait de ça à personne, parce qu'il avait peur qu'on lui dise encore : "idiot!" Il aurait aimé en discuter avec elle, mais il ne savait plus comment s'y prendre pour la rejoindre. Il lui semblait parfois qu'elle s'adressait à lui derrière une

brume de verre où il était prisonnier d'un sentiment de tristesse immobile. Les amis l'hébergeaient. Il mangeait peu et restait assis dans un coin contre sa valise qui lui servait d'oreiller. Ce qui l'ennuyait surtout, c'était d'être devenu inutile. On ne lui reprochait rien, à peine si on murmurait derrière son dos : "Pauvre type… " C'est au début de l'automne qu'il avait commencé à se promener le long du canal. Et comme il avait toujours en mémoire qu'il était le fils de l'oiseau plongeur, il s'était laissé peu à peu couler dans les profondeurs tièdes au gré des mousses et des pierres. Cette intimité avec l'eau la lui avait rendue encore plus lointaine. Il avait dû se confronter avec l'oubli, noyer son corps dans les vases qui avaient ramolli sa peau desséchée comme une croûte d'argile, se défaire de sa tunique d'enfant solaire pour se gorger de printemps douloureux et tellement longs dans leur défloraison, et s'incliner vers des étés sans la violence des parfums de fleurs trop cuites, livrant leur sexe fruité aux mains des gosses pilleurs de promesses.

Pour lui aussi, cette terre froide et verte est devenue sa terre. Au nom de quoi il a bien fallu qu'il renonce, qu'il s'habitue. Son seul recours c'était une odeur sournoise de jasmin ou d'anis dans un des quartiers d'ici. Etait-ce elle, cachée derrière l'angle du mur, elle qu'il avait entrevue là-bas dans son Algérie défigurée? Elle sous son voile de rires, les cheveux dénoués pour lui, mouettes qui dansaient avant de s'abattre sur ses mains? Elle, l'enfant que sa ville lui avait offerte dans sa fulgurance de fleurs aux chairs rouges bientôt brûlées, et ses larmes si troublantes qu'il recevait sur les lèvres, au  point qu'il l'avait fuie afin de ne pas déflorer le sentiment d'ivresse qu'elle mettait en lui.

Kenza… Etait-ce elle qui lui laissait au fil des retours de marées comme une ligne de sel dans un présent jamais atteint, un message connoté papillon sitôt livré aux chimères, posé au bord de la coupure vaguement rubis du répondeur impassible de la chambre froide? Il l'avait trouvé la première nuit où il avait écrit le nom des noyés sur le gros registre. C'était le vieux passeur qui l'avait conduit à bord de sa barque, alors qu'il jouait avec les loutres à côté de la grande écluse, au bureau du fonctionnaire de l'Institut Médico- Légal, pour qu'on lui explique en quoi consistait son travail.

- C'est une tâche complètement inutile qui vous conviendra à merveille.

On ne peut pas se souvenir de tout le monde, d'ailleurs, ça ne servirait à rien… Ecrivez, écrivez tout ce qui vous passe par la tête, comme ça, nous sommes couverts. Si quelqu'un demande des nouvelles d'un noyé, il sera forcément dans vos registres, sinon, c'est qu'il n'a pas existé…

«… elle court toute nue dans les rues d'Alger… »

- Bonsoir, c'est Kenza...

Kenza... Alger au rire bleu, fardée. Toute une part de lui raclée par la lame du vieux désir d'être vaincu, de se coucher dans son odeur de femme, d'entrer entièrement nu et vulnérable, le corps couvert de sueur dans son rêve. Elle, la mère de toute chose, ses flancs grands ouverts pour l'accueillir.

Lui l'oiseau frondeur et tenace, le goéland prêt à fouiller sa chair, à déchirer son voile de cheveux trop lourds tombant sur elle comme un masque. Lui, destiné à être son amant unique et solaire... Mais, pourquoi l'avait-elle laissé partir?

N'avait-elle pas senti en lui la présence d'abord légère et nuageuse d'une rivale aux poignets d'argile, drapée d'eaux et de mousses qui se glissait silencieuse sous le halètement des fougères? Ne l'avait-elle pas entendue grandir dans son corps d'homme et craquer doucement la couche sèche de son sommeil froissé dont elle se croyait alors la seule maîtresse? Double épousé, et doublement vidé de lui-même. Kenza… Il n'y a rien d'autre à faire que de partir. Toujours plus loin. Echapper à ce corps rétréci sur son rêve égorgé. Il riait.

Et maintenant, voilà qu'elle vient le relancer en prenant la forme d'un présent où il ne pourra plus se réfugier. Certainement elle n'était pas étrangère à son envie soudaine d'envol. Comment aurait-il pu, seul au milieu de tous ces visages dont il dessinait avec précision le regard enfoui, comment aurait-il pu revenir à la surface?

- Regarde… et n'oublie pas, elle avait dit, bleu sur les ailes et orange sous le ventre…

Toc-toc-toc… elle court toute nue dans les rues d'Alger, elle court vers le jardin où les roses n'ont pas cessé d'attendre sous l'oeil paisible du hérisson.

Toc-toc-toc… Asikel, recroquevillé dans le coin de la petite pièce, essaie de toutes ses forces de battre des ailes pour prendre le large par la fenêtre ouverte sur la nuit encrée bleue. Bleue mandarine.

Toc-toc-toc…

- Ça y'est, crie la voix du vieux passeur de l'autre côté, j'va rester la nuit dehors par ce froid… Il est encore parti dans ses mabouleries…

Lorsqu'Asikel parvient à introduire la clé dans la serrure et que la porte s'ouvre en grinçant, le vieux bonhomme le fixe avec un air inquiet. A ses pieds, la barque est vide. Asikel éclate d'un rire qui forme des bulles de glace irisées de violet le long des rails de la passerelle, et se précipite en glissant à leur suite.

A peine réveillé de ce long cauchemar, il enfonce ses poings dans ses yeux et écoute l'eau qui tape du bout de l'ongle contre la vitre.

Toc-toc-toc…

Dans l'angle de la pièce juste à côté de lui, entre les pages ouvertes du livre sur l'image de l'oiseau plongeur, se reflète le petit clignotant rouge du répondeur qui l'a sorti de son sommeil.

- Bonsoir… c'est Kenza… La nuit sur Alger est une lampe au phosphore.

Les petits yeux des lucioles gardent le jardin. J'ai ouvert la porte qui donne

sur les vergers d'orangers et le vent a déposé du sable sur la pierre du seuil.

J'ai marché pieds nus dans la terre pour m'assurer qu'elle était bleue sous les orangers. Lorsque je suis arrivée au bassin cimenté de mousse à l'abri du chèvrefeuille qui grignotait les éclats de lune, le hérisson dormait dans le creux de la rigole encore chaude. J'ai retiré ma chemise et j'en ai fait une boule légère que j'ai jetée dans les roses mandarines. L'eau sur le bout de mes seins a dessiné comme des tatouages mouvants, deux lèvres refermées.

Est-ce que tu reviens bientôt?

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ISSN : 1270-9131