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L’attente, nouvelle de Rosa Azouaou

Algérie Littérature Action N° 31 - 32

“Ce matin, le corps de Madame Aïcha Bey a eté retrouvé dans un terrain vague de la zone industrielle de Oued-Smar. La victime avait été kidnappée il y a trois jours à la sortre du Ministère de la Culture où elle s'occupait de recueillir, sauvegarder et promouvoir le patrimoine musical aurésien. La victime fut décapitée et… ”

Aîcha Bey a été tuée comme sa voisine, son collègue, sa cousine, ils sont tous du pays où l'on recoud des cous, où l'on réajuste des têtes sur des bustes où l'on taille des costards et des vies.

Comme tous ceux avant elle, elle s'en va rejoindre la salle d'attente, déjà bondée, du jugement avant-dernier. C'est le lieu où se rassemblent ceux qui ont un compte à régler avec le temps, la chance et le destin.

Elle ouvre la porte d'une grande pièce. Contre les quatre murs sont alignés des bancs en bois, et, au milieu de la salle, une vingtaine de rangées parallèles de chaises, toutes occupées.

Il y a des gens debout, des gens assis à même le sol, ceux qui s'éventent avec leurs convocations, ceux qui mentalement répètent ce qu'ils devront dire plus tard, ceux qui se demandent encore ce qu'ils font là.

Aïcha, après un bref état des lieux, va s'asseoir sur un bout de banc vacant en calant sa tête contre le mur d’à côté.

Elle attend… C'est encore la meilleure chose à faire. Il lui faudra certainement attendre plusieurs heures avant de pouvoir régler une fois pour toutes cette affaire.

L’un des néons se met à clignoter, il ne va certainement pas tarder à s'éteindre définitivement. Le temps passe et la salle ne semble pas désemplir. L'air y est irrespirable, des odeurs de transpiration, de saleté et de diverses sécrétions corporelles alourdissent l'atmosphère et prennent d'assaut les narines fraîchement débarquées. Une sorte de bienvenue, un préambule annonciateur de mauvais augures.

Aïcha parcourt pour la énième fois sa convocation, histoire de se donner une contenance puisque l'hypocrisie sociale veut que l'on ne fume qu'en cachette. Deux phrases pas plus, un presque rien, juste de quoi vous signifier que l'ultime combat est amorcé. A vos arguments, chers frères, à vos plaidoiries, chères sœurs. La machine est en route.

Toute cette salle archicomble espère, souhaite, suppose, subodore un semblant d'équité au nom des souffrances passées. Et que pour une fois au moins le jeu soit juste, pas de jockers pour les nantis ni d'archange pour les faux-frères!

Minutieusement, elle replie la convocation en quatre, suivant la première pliure imposée par l'enveloppe.

Elle s'évente avec… La salle est toujours pleine. Ceux qui étaient debout se mettent successivement à s'asseoir par terre.

“Suite à votre décollation, les instances suprêmes de notre divine justice souhaitent entendre votre déposition. Les témoins cités à comparaître par vos soins seront évidemment entendus.” Court et précis, sans fioritures. A quoi bon, on n'en est plus là d'ailleurs.

Une salle pleine de gens qui probablement n'ont rien fait de leur vie ou si peu de chose. A quoi pensez-vous, misérables victimes, dérangeantes présences?

Où allez-vous, troupeaux égarés?

Au premier rang, il y a des chaises qui se libèrent, immédiatement occupées par les derrières des derniers arrivants. Des sièges chauds qui n'ont pas le temps de tiédir. Aïcha jette un rapide coup d'oeil à son poignet, pas de montre, c'est la première fois. Tous les poignets qui l'entourent sont désertés par le temps. La salle est plongée dans un intemporel oubli. Le temps d'ici est insignifiant, ni sa qualité ni sa quantité ne compte. Il faut juste attendre son tour. Comme pour tout le reste, comme d’habitude.

La femme assise à ses côtés — cheveux grisonnants, foulard noué à la hâte, semblant avoir été extirpée brutalement de son ménage quotidien — soupire bruyamment, deux fois, trois fois, histoire d'attirer l'attention et d'engager la conversation. Aïcha tourne à peine le visage vers elle qu'un monologue s'installe, effréné. Elle raconte ainsi sa vie pendant des heures, du moins cela semble durer longtemps. Elle parle surtout de son fils qui a disparu une nuit d'hiver en pyjama. Des hommes encagoulés, armés, exhibant des papiers militaires l'ont emmené, pour un contrôle de routine, disaient-ils, voilà trois ans que la famille est sans nouvelles de lui. Elle a bien fait tous les hôpitaux, les morgues, elle a même contacté les quelques personnes bien placées de sa connaissance. Rien à faire, disparu c'est disparu. On ne rigole pas avec ces choses-là. Pas encore du moins.

Aïcha lui sourit, que faire d'autre? Tous les occupants de cette antichambre de la mort sont des histoires ambulantes. Histoire d'un gâchis irréparable.

Elle, tente désespérément de se rappeler à quel moment le néon qui clignotait s'est définitivement éteint. Les hommes fument cigarette sur cigarette pour rythmer leur attente. L'air est chargé de nicotine. Aïcha a du mal à se retenir, elle plonge machinalement la main dans son sac et en sort un paquet de "Rym" et un briquet. La première bouffée lui fait un bien extrême. La vieille assise à ses côtés écarquille les yeux de surprise puis hausse les épaules. Son malheur est plus lourd que son étonnement, et ses épaules retombent aussitôt.

La porte s'ouvre et se ferme sans cesse. Des jeunes, des moins jeunes s'agglutinent dans cette maudite salle qui porte silencieusement les lamentations d'un peuple au désarroi. Aïcha serre son sac contre sa poitrine et ferme lascivement les yeux à la réalité d'un spectacle inique. Elle est réveillée en sursaut par les petits coups de coude que lui assène sa voisine.

La salle se vide progressivement. Elle découvre, en suivant la procession de ses prédécesseurs, une porte cachée par la pénombre. Une porte-frontière au-delà de laquelle l’irréversibilité juge de tragiques existences et gère d’hypothétiques destinées.

Elle ne sait que faire de ses mains moites et craint que ses jambes tremblantes ne la mènent pas jusqu'à la porte.

Dernière cigarette de dernière minute, dernier effort de dernière lucidité. C'est bientôt son tour, elle serre les genoux, tire sur sa jupe et, dernier réflexe, passe l'index sur ses sourcils.

Elle lève à nouveau la main pour la glisser sur son cou puis renonce. Peur que les quelques forces qui lui restent ne s'envolent vers un passé où les morts étaient plus douces Il y a comme •a des combats que 1'on aimerait n'avoir jamais à mener Ils sont cinq, il y en a des dodus, des carrés, des rectangulaires, à fleurs, à rayures. Tous là pour se substituer à la parole de Aïcha. Pour raconter ses derniers mois de vie nomade. Cinq coussins, rien de plus, rien de mieux, rien de plus fidèle. Eux qui accompagnent les nuits noir et blanc, les nuits où les paupières font de la résistance de peur et de terreur. Cinq coussins différents racontent la détresse d'une vie fragmentée.


 

Rosa Azouaou a 24 ans et vit à Marseille depuis 1994. Deux de ses poèmes ont été publiés dans Algérie Littérature / Action n° 20-21. “… la tentation est bien trop forte pour ne pas récidiver car les feuilles de papier noircies commencent à s’accumuler dans ma chambre… ”

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ISSN : 1270-9131