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Une femme des Ouled Ghouini, nouvelle de Behja Traversac

Algérie Littérature Action N° 33 - 34

Je voudrais balayer les autres souvenirs, ceux de la souffrance, ceux de la vieillesse, ceux de la séparation et surtout ceux des douloureuses retrouvailles et de l'arrachement des nouveaux départs. Je voudrais que seule reste vivante l'image de cette femme, dans la force de l'âge, qui un jour d'été, dans la grande maison claire, a frappé mon imagination comme jamais avant. Je la vois encore, debout près de la fenêtre, concentrant autour d'elle séduction, beauté, intelligence et mémoire d'un monde. Un monde que je n'avais pas connu et qu'elle évoquait pour nous comme Shahrazade pour Shahraïar. Un monde mythique mais qu'elle disait avoir vécu. Nous la croyions. Je la crois. Tout en elle venait de cette vie antérieure qui me paraissait si lointaine, si inaccessible et dont elle parlait comme si elle ne l'avait jamais quittée.

Son visage d'abord, avec des yeux immenses auxquels la myopie même donnait un surcroît de charme et la protégeait peut-être de notre monde à nous où elle avait été propulsée si jeune et qu'elle n'avait jamais vraimentadopté. Ses yeux, maquillés de khôl n'avaient rien des yeux des autres femmes de notre tribu; yeux noirs, maquillés de khôl aussi, acérés, incisifs comme des lames, ils se posaient sur vous comme pour vous dénuder l'âme. Elle, son regard, plus clair, se promenait de l'un à l'autre, d'une chose l'autre, sans vraiment s'arrêter, tourné vers un ailleurs qu'elle seule connaissait.

Le monde qu'elle racontait, elle le superposait toujours au monde que nous vivions. Le plus souvent, le monde de son enfance était magnifié. Parfum d'oasis, de tapis chatoyants, de destins énigmatiques de femmes hors du commun et, suprême souvenir, les moments trop rares, fabuleux, où le père, auréolé de toutes les fascinations, l'emmenait faire une promenade à cheval... Pourtant, parfois, elle évoquait tristement les codes de claustration de ce monde, sa dureté envers les femmes, la dureté des femmes entre elles, celles qu'un seul homme avait pour épouses.

Je me souviens de la manière amusée, un brin nostalgique, dont elle racontait les étapes du rituel de préparation que sa mère — la préférée, la dernière des quatre épouses — entamait quand était venue "sa" nuit. Elle parlait des mains fébriles sur les velours, du bruissement des soies, des effluves de parfums, de la secrète cassette de bijoux venus de ses ancêtres. Elle interchangeait à chacune de "ses" nuits les bijoux, les robes, les foulards. Elle voulait être une femme toujours nouvelle dans un décor toujours nouveau. Elle contait par le détail la cérémonie qui présidait à la transformation de la chambre, elle évoquait la vivacité des couleurs du dernier tapis et des nouvelles tentures qui honoreraient la visite du seigneur qu'elle aimait.

Elle arrachait ses souvenirs au passé et les faisaient accéder à la réalité comme on referait surgir plusieurs vies, comme on immortalise une époque, comme on refuse l'oubli, comme on refuse que ne s'éteignent les feux d'une certaine histoire, celle qui est révélatrice des relations réelles entre les gens et qui éclaire de son sens l'histoire plus vaste des sociétés.

« … l'émotion enflammait ses joues sur son teint si clair… »

Elle n'oubliait rien de tous ces personnages insolites, hors série qui jalonnaient sa vie d'avant. Le père et sa haute stature et ses burnous princiers qu'il portait avec tant de simplicité et d'élégance. Lui qui, instants ineffables, prenait parfois un moment pour leur lire quelques vers d'un poète arabe, un passage du Coran qu'il interprétait à sa manière. Elle décrivait avec fierté la bibliothèque où il avait accumulé tant de livres précieux et où elle n'avait pu pénétrer que deux ou trois fois. Elle ne le perdait jamais de vue, son père, elle rappelait sans cesse sa grande présence, sa culture, son intelligence. Comme pour nous dire : "ma mère a consenti à tout ça parce que son époux était hors du commun, parce qu’on ne pouvait que l'aimer passionnément, qu'on ne pouvait que l'admirer quelles que soient les circonstances". Il avait la dimension de ses rêves d'enfant. Immense.

Et elle évoquait les autres, tous les autres et surtout toutes les autres. Celles qui vivaient dans son haouch, les lieux qui lui étaient attribués. Celles qui, parentes ou servantes, n'apparaissaient jamais quand le maître était là. Et chaque fois qu'elle contait, sa mémoire voguait d'une description à l'autre sans chronologie, dans un écheveau de souvenirs drus, où s'entremêlaient mille et un épisodes, mille et une vies. Et tout cela se déroulait dans des espaces ramifiés, clos, surveillés par les habitants des lieux-mêmes. Parfois sa voix trahissait l'intensité du regret ou celle, à pleins bords, de toutes ces choses immortelles captées par sa mémoire d'enfant. L'émotion enflammait ses joues sur son teint si clair. Elle avait gardé jusqu'à son départ définitif ce teint translucide qui faisait notre admiration à tous. Elle expliquait comment les femmes de son monde du désert évitaient le soleil et le vent et le sable pour conserver cette délicatesse de la peau. Pour en rehausser la luminosité, elle portait, comme elles, ces robes de velours sombre, largement décolletées, couvrant bras et chevilles. Port de reine, gestes ondoyants, mesurés, elle abhorrait par-dessus tout la vulgarité du geste et de la voix. Plus que personne, elle représentait pour moi l'exemple de l'harmonie du mouvement, de l'harmonie du ton et des odeurs.

Elle ne comprenait pas pourquoi les femmes de chez nous parlaient si fort. Pourquoi elles jetaient leurs souffrances dans nos espaces. Peut-être en avait-elle peur malgré sa force. Elle parlait parfois de leurs maléfices, de drogues étranges qu'elles pourraient mettre dans ses aliments pour la faire repartir. Elle était seule et elles étaient toutes là. Sans doute avait-elle conscience que toutes ces femmes aux voix stridentes défendaient leurs territoires, leurs parcelles de pouvoir chèrement acquises, contre l'intruse qu'elle était, contre ce qu'elle représentait et qu'elles n'avaient pas pu ou pas osé être. Elle le savait cela.

Alors, elle canalisait les vibrations de son être. Elle opposait un souffle tranquille, mystérieux, presque triomphant. Elle était inconcevable dans notre monde. Elle se différenciait comme on accomplit un acte vital qui n'est jamais achevé. Toujours à parfaire. Jusqu'à la mort. Elle refusait la plainte comme elle ignorait l'invective.

Elle nous apparaissait comme quelqu'un que la haine ou l'amertume n'atteignaient pas. Peut-être est-ce pour s'en prémunir, qu'elle avait, très tôt, poussé vers l'extérieur les intrusions multiples dans cette maison pourtant pleine de gens, d'enfants, de mots, de cris, de vie, résonnant de la voix et de la stature du maître, un autre personnage monument de ma vie.

Comme elle imposa plus tard son indépendance, elle avait imposé ses territoires inviolables et inviolés. Ses amies étaient comptées, trois, peut-être quatre, dont deux juives "qui la comprenaient" disait-elle et qui, seules, avaient accès à ses lieux intimes. Quelles confidences se faisaient-elles enfermées au fond de la maison dans les pièces les plus éloignées du dehors qu'elle avait choisies? Elle chantait avec elles ces chants andalous qui emplissaient nos têtes de rêves et dont je garde encore les échos comme on hume le parfum d'une orangeraie en fleurs. Quelque chose de têtu comme un vieux sortilège qui ne vous quitte jamais. Elles essayaient d'accompagner ces moments festifs des sons d'un violon venu de je ne sais où. Et elles riaient, elles riaient de rien et des fausses notes. Plus tard, elle acquit un piano et s'essayait des heures durant à jouer les airs qu'elle avait dans la tête.

Le jugement des autres l'indifférait, leur désapprobation était sans prise sur elle. Dès son arrivée chez nous elle a été perçue comme l'étrangère, celle qui venait d'une contrée lointaine et qui avait des allures pas comme les autres et dont la mère, qui l'avait accompagnée pour commencer sa nouvelle vie, était aussi étrange et s'interposait entre elle et les femmes de notre tribu au mépris des conventions et des habitudes. Cette mère qui à la mort de son mari était allée habiter dans la capitale. Elle a assumé, sans jamais y déroger, I’ image et le comportement qu'on lui attribuait, souveraine dans l'affirmation du statut qu'elle s'était octroyé. Très jeune — 15, 16 ans — à une distance infinie de chez elle, à des années lumière de son univers d'enfant, elle était arrivée comme un coup de tonnerre dans la sainte tribu, et même dans le village, elle allait occuper une place convoitée par tant d'autres; elle allait imposer sa jeunesse, sa beauté et surtout son étrangeté. Et les voix s'élevaient et la colère enflait, en vain, fracassant leurs anathèmes contre l'altérité de cette autre qui osait braver l'homogénéité du groupe et les lois de la sujétion.

« … elle s'engouffrait dans chaque interstice de liberté… »

Rien, moins que le mot soumission ne peut être appliqué à cette femme. Son vocabulaire même transgressait les règles. Elle avait gardé les expressions de chez elle, elle en avait codé certaines et seules ses très proches pouvaient en comprendre le sens. Cela faisait partie des défenses qu'elle avait dressées autour d'elle. Elle jouait des espaces que lui permettait sa captivité de femme de la société traditionnelle pour s'en distancier le plus possible. Elle s'engouffrait dans chaque interstice de liberté et, chaque fois, c'était une conquête dont elle nous parlait en riant, I’ air de dire «j'ai gagné». C'était sa manière à elle de réhabiliter (ou de rendre visible) la subtilité, le courage et l'intelligence des femmes dans une société qui ne leur concédait rien.

Elle avait l'air si sûr d'avoir raison que nous ne songions pas même à contester, nous ses très proches. Elle portait une force si résolue qu'il était difficile de lui résister. Avec la distance du temps, je pense que nous la percevions comme unique dans un monde peuplé de gens très ressemblants auxquels sans doute elle ne voulait pas trop ressembler. Pas ressembler sur certaines choses. Elle ne voulait sûrement pas que sa vie d'adulte ne fût qu'un crépuscule. Elle ne voulait pas que les choses s'accomplissent sans elle, en dehors d'elle, parce qu'un jour, je ne sais quand, elle avait décidé qu'elle existerait. Et elle avait compris qu'elle ne pouvait exister qu'avec une différenciation voulue, déterminée, sans concession. Et le jour où elle réussit — après d'âpres combats — à quitter ses premiers territoires, pour aller à la ville, emmenant époux et enfants, elle avait pour toujours conquis sa liberté. Et même si d'aucunes s'esclaffaient, même si la rumeur s'amplifiait et traversait les murs jusqu'à elle, même si certains parlaient de fitna, elle ne l'a plus jamais perdue. Sa vie tout entière elle s'insurgea contre l'image de la femme-objet. Dans sa quête obstinée, elle bousculait les codes, elle dépoussiérait les traditions, elle s'insurgeait contre le devoir d'obéissance à l'homme qu'elle considérait comme le pire mépris.

Elle affirmait sans cesse la vérité de son être : vivre comme elle devait vivre, non comme on attendait d'elle qu'elle vécût. Dans cette société, de cette époque, qui faisait son deuil de femmes comme elle et qu'elle payait de son indifférence, son indépendance me paraît presqu'irréelle. Comme si ce chemin était insurmontablement interdit aux autres et qu'elle seule s'était autorisée à l'emprunter sans rien demander à personne. Mais au fond, malgré la complexité des relations autour d'elle, malgré la jalousie, malgré le rejet, elle fut l'incontestable exemple pour ses sœurs d'oppression. Comme toujours ces destins exceptionnels, surtout lorsqu'ils sont ceux de l'alter ego, l'autre soi-même, le miroir, suscitent tout à la fois crainte et respect, refus et acquiescement; ils ouvrent des portes, désignent des horizons, traversent les barrières des immuables valeurs et acheminent subrepticement vers d'autres insoumissions.

Cette femme à laquelle je dois tant, qui nous enseigna la tolérance et la liberté, force vive en perpétuel éveil, m'inspira mes audaces et mes rebellions; cette femme était ma mère.

“… un petit texte sur l'histoire d'une femme d'Algérie, de celles dont on n'a pas l'habitude de rendre publique l'histoire. Une femme des hauts plateaux, née dans la première décennie du siècle, dans une famille de gros propriétaires terriens. Une femme atypique dans une société qui les voulait toutes bien conformes aux règles établies. Féministe avant la lettre? Seule dans son cas? Sûrement pas, mais rare certainement. Je travaille sur son histoire et celle de la micro-société dont elle faisait partie, mais je serais heureuse que ce premier flash soit publié dans votre revue… ”

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ISSN : 1270-9131