Boutique de
Marsa Editions

ESPACE ALGERIE

27 rue de Rochechouart
75009 Paris. France


Vente directe des ouvrages et revues, expositions, animations.
Ouverte les jeudi, vendredi, samedi de 14h à 19h, ou sur Rendez-vous

 

Responsable de la rédaction
Marie Virolle
Adresse postale

103 boulevard MACDONALD
Paris 75019 - France
Téléphone

+ 33 6 88 95 36 66
Adresse électronique
marsa@free.fr

Avec le soutien de:


 

 

 

Poèmes d’août de Amin Khan

Algérie Littérature N° 75 - 76

en attendant les retrouvailles
des corps et des voix
sur le sol nu
et le son des cordes sèches
des vieilles mandolines
et du tambourin
et la danse des tentures
enflées des parfums

de la longue nuit
et la trace luisante de leurs pas
et leurs odeurs à eux
ceux qui se sont aimés
ici cette nuit
longtemps
avant nous

je voulais être libre
revenir lumineux et vivant
de la guerre
dire des poèmes à mes enfants
gouverner pour un temps
Tolède Alep
et la province d’Alexandrie
ne jamais connaître
la haine ou la jalousie
posséder près de mon coeur

un jardin
naître et mourir
à Alger en Algérie

je voulais aimer sans répit
arracher
à la peau même de son visage
le masque de la vie

je ne suis pas un poète
mais un homme fatal
j’ai connu d’autres muses
d’autres chagrins
d’autres tables nocturnes
mouillées de la rosée du matin
d’autres hantises
d’autres pertes
d’autres ivresses
d’autres absences
loin de l’amour principal

j’entretiens une tribu
de rêves et de ressentiments
des femmes dormantes
dans des postures inouies
chacune a son charme
sa saison et sa nuit
je suis tribal et juste
vivant de rien
de riens hétéroclites
d’un vieux stock
le stock de l’amour immobile
je suis une sorte de gardien
de cette sorte qui ne peut rien
emporter dans sa fuite

j’oublie les visages
je ne me souviens pas des noms
j’endure
des odeurs et des gestes
des parfums
l’émail de certaines morsures
la vision de certains sangs
des courbes des accidents
des silences profonds
de longues heures et des jours
certains mots les mêmes
des lèvres
de roses luisants
dans la même lumière
du même regard
plein de douceur et d’amertume

que voulais-tu de moi
en regardant tes chevilles
en buvant ton thé
en écoutant les bruits
dans le ciel
du tonnerre lointain
en soulignant tes paupières mauves
de tes doigts d’os et de feu
en ajustant ta jupe
à tes genoux silencieux
en allumant ta cigarette
de tabac délicieux
en jetant sur moi
la lumière de tes yeux

j’envoie mes poèmes

à n’importe qui
parce que d’un côté
j’écris
et que de l’autre
je n’ai pas d’amis
et que parfois
vide
mon coeur est rempli
des rites des sens aiguisés
des listes de noms des armes
des pensées jamais éprouvées
le souvenir et l’espoir
de jolies larmes
d’autres étés
dans une ville parmi les autres
et de toute façon
l’amour qui vous accompagne

mes témoins sont morts
ma bataille perdue
que vaut la vérité
lorsqu’elle est inconnue
lorsque la mort
a trop longtemps hésité
allongée sur la terre
rêveuse
à fumer à sucer des brindilles
lorsque le vent s’enroule
autour de la lune
orange au début
lorsque tu as été seul
mais vraiment seul
à avoir cru

ton corps tremblant
tes veines ouvertes au soleil
voilà pour les apparences
le trouble qui reprend
sa danse autour
voilà pour la réalité
de la tristesse de ce jour

ciel rayé de métal
lune rouge
corps gorgé d’amour
soleil humide
fleur ouverte

faisons-le une fois
pour ne plus avoir à recommencer

où sont les armes égales
les ouvriers les paysans
les femmes les artisans
où sont les nourritures
les chairs des amants
sous la lune de sang
où sont les paroles
des poètes d’antan
les poèmes les chants
où sont les hommes
libres des carcans
les fidèles au serment
où sont les rêveurs
de la lumière du vent
les marcheurs du temps

O fleur erratique
O idée parfumée
du pays désertique
du fond des terres de mon être
où bat le coeur obscur
depuis l’enfance
jusqu’à l’ultime chagrin
je m’en suis remis à Dieu
pour le long chemin
et
pour le rêve de chaque jour
aux paroles d’un devin

rassemblez-vous
le temps est mûr
allez-y
mangez-vous les uns les autres
malaxez la boue de vos ardeurs
mangez l’herbe du sol
échangez dans le vide
des cris et des paroles
mélangez vos sueurs et vos larmes
vos couteaux à la ceinture
les germes des autres
dans le ventre de vos femmes
gardez ouverts vos regards noirs
de prévôts et de bêtes d’abattoir

tu ne dis rien
mais comment pourrais-tu
dire la naissance de l’extase
au sein de la fatigue naissante
déployant ses pétales
de douce lassitude
au fond de ton être obscur
que cette lumière trouble
comme le désir naissant
au coeur de la solitude
de ton corps qu’elle tue
alors
tu ne dis rien

épines
c’est le mot qui vient le premier
dès le désir d’écrire
un poème
et puis lune
lorsque je m’arrête perdu
au milieu du chemin
et puis l’odeur
une odeur nocturne
un parfum matinal
me conduit
aveugle
jusqu’à la fin

dans cette vie j’ai désiré
j’ai rêvé et désiré plus fort
j’ai dormi éveillé j’ai rêvé
et désiré encore
j’ai vu et j’ai touché
ce cercle de fer
où se posaient parfois
les rêves tels des oiseaux
j’y ai vu des colombes endormies
dans la lumière grise de la lune
j’ai senti alors mon coeur
battre plus fort à l’idée
qu’elles étaient deux
tranquilles et nues
comme toi et moi
silencieux
à les voir ainsi
comme nous deux
tranquilles et nus

après l’amour
derrière la balustrade
le problème n’est pas là
si ce que j’ai désiré
n’est pas advenu
je n’allais nulle part
et je n’ai rien voulu
la mort était là
la vie elle
je n’y ai pas vraiment cru

O ces vies gâchées
dans l’exil lointain

A Mahmoud
tu as failli dormir
dans les bras d’une belle praguoise
mais vraiment dormir
dans la douce chaleur d’août
bousculée par l’horaire des trains
son parfum dans les persiennes de fer
et l’illusion d’elle
sortie du bain
mon frère l’ouvrier de ce temps
passager des voitures lisses de l’exil
dans sa langue elle te disait
l’amour chez nous a perdu son nom
peu importe
nous nous verrons demain
sur le chemin qui fume
dans la lumière du jour
voilà ce qu’elle pensait elle
en retenant dans ses mains

sa chevelure devenue lourde soudain
dans l’instant fragile
à tes doigts la chaleur du poème
du lendemain
au coeur de ta nuit
la petite lueur incandescente
devant tes yeux
noirs ouverts les signes du destin

ces jours
commencent-ils le matin
quelle odeur ont-ils
en eux-mêmes au fond
que portent-ils
à quoi vois-tu qu’ils sont tiens

cela fait des jours et des jours
que je ne pense pas à toi
que je ne t’invoque pas
que je ne souffre pas de ton absence
les jours n’ont pas changé
avec leurs instants épars
et presque invisibles
leurs liens de lumière
jours de désir
jours de douleur
où je ne pense ni
à tes paupières mauves
ni à tes yeux obscurs

au premier tiers de l’heure
du désir ascendant
j’ai vu une rivière de feu
et la lumière de l’air tremblant
s’ouvrir
s’ouvrir pour recueillir
le geste incandescent
j’ai vu dans la distance
la danse du chemin
j’ai vu en moi
se nouer la fureur
de l’amour intense
dans l’incendie j’ai vu
se dissoudre l’absence

odeur de peinture
cage thoracique
la panthère se ramasse
noire et amère
il n’y a plus d’espoir
cercle de feu
sacrifices
l’ennemi intérieur
artères noires
voiles de vieillesse
langue obscure
mâchoires d’envie
yeux d’oubli
liens de détresse
l’odeur de la vie

la maladie et la mort
voilà les nourritures
de l’enfer quotidien
moins que des heures
express crépusculaires
derrière la vitre tiède
l’espace inespéré d’un jardin
jour amer
larmes dans la gorge
d’un enfant sur le chemin

c’est comme une guerre
ça tombe de tous les côtés
Dieu seul sait qui sera le prochain
nu dans le ciel boueux
perdant sa lumière par les pores
comme autant de menstrues
nos yeux se touchent
nos souffles de bêtes abattues
les images du passé
et les odeurs abondent
le temps est comme
une corde tendue

l’odeur du pain du printemps
la douceur de la flamme
sur ta peau un instant
le coeur sombre de l’enfant
comme une grenade mûre
dans son regard
l’argent et le mercure
du temps qui approche
à grands pas
et l’odeur des arbres
dans le vent

A Louisa M.
l’ancêtre parti après
la mort de l’adorée
dans la neige et la boue de 1917
à quoi pensais-tu
dans l’asphyxie de la cuisine infernale
gaz moutarde et sanglots
du printemps frigide
la pensée délicieuse
du jardin endormi
et la distance acide
de l’abandon
de la tombe de leur mère
et de tes trois petites filles
dans la vie
perdu pour toujours seul
engourdi dans la neige
deuxième classe
des larmes sur ton nom
Dieu te pardonnera-t-il
les larmes des orphelines

Alger penchée vers moi
comme pour me dire
je t’aime ou salut
ça fait longtemps

avec un petit air feint
de gourmandise
réelle
alors quand est-ce que tu reviens
t’amuser avec moi
dans la chambre en ville
où la poussière du soleil
passe à travers les volets clos
le matelas acide s’ennuie de toi
aujourd’hui il fait chaud mais
j’ai gardé de l’eau dans la salle de bain
je suis nerveuse
j’ai mal au ventre
mais tu sais que c’est
parce que je t’ai attendu

c’est une photo floue
où l’on ne reconnaît plus
ni la couleur du ciel
ni le miel de la lumière
mourante de tes yeux
ceux qui l’ont connu
peuvent peut-être encore
deviner ce visage
où n’apparaissent plus
ni l’amour ni la tristesse que tu
n’a pas vraiment voulus
prise avant la guerre
par un inconnu

je t’ai vue danser cette nuit
sur une chanson triste
lui était invisible
avec sa voix et sa mandoline

tu étais pleine
lente et blanche
j’ai ressenti cette douleur étrange
de la haine et de l’envie

Pour commander les ouvrages, il faut passer un mail à marsa@free.fr



ISSN : 1270-9131