Boutique de
Marsa Editions

ESPACE ALGERIE

27 rue de Rochechouart
75009 Paris. France


Vente directe des ouvrages et revues, expositions, animations.
Ouverte les jeudi, vendredi, samedi de 14h à 19h, ou sur Rendez-vous

 

Responsable de la rédaction
Marie Virolle
Adresse postale

103 boulevard MACDONALD
Paris 75019 - France
Téléphone

+ 33 6 88 95 36 66
Adresse électronique
marsa@free.fr

Avec le soutien de:


 

 

 

Mémoire brûlante

Par Bernadette Ginestet-Lévine
Algérie Littérature Action N° 14

Pour préserver leurs possessions
Le hommes parfois les avalent
Et les portent
Au plus profond de leurs entrailles
Comme on porte un enfant
J’ai avalé ainsi un pays que la vie me refusait
Avalé sa lumière d’un coup
Son crépuscule
Sa poussière caillée de sang

Je suis celle qui habite les mots
et qu’un pays habite

J’ai le souvenir d’une terre saturée d’odeurs
De la pierre rafraîchie dans le lilas du soir
Des femmes-hirondelles glissant sur les marchés

J’ai le souvenir des bruits et des silences
Des essieux des charrettes dans la poussière sèche
Du grésillement des mouches dans le rideau des siestes

J’ai le souvenir de l’ombre et des lumières
Et des rues du marché aux relents de complot
De la mer poignardée au soleil de midi

Tout est encore si vif
Si sensuel
Que certains soirs
Quand l’âme s'approfondit
J’ai la mémoire qui brûle

Nomade
J’ai la mémoire du vide
Que traverse la voix des conteurs
Nerveuse
Souple
Grave et brûlante

Mon monde est sobre
Dans l’exubérante plénitude
De ses mouvements lents

L’écriture m’est peinture et présence

Mes limites sont mouvantes
Je n’arrête pas de conjurer l’espace

Ma parole avance nue
Traversée d’impatiences
Elle a confisqué la folie
L’a gardée en réserve

Ma parole m’enveloppe
D’un silence lent tout tendu de fils d’or
Le souvenir mitraille

Je chevauche un oiseau quand la vie m’alourdit
Je m’accouple à la terre
Quand la vie me poursuit

Ma parole est une jument qui avance
Elle s’est défait de ses oeillères
Elle galope et traverse le temps
Foulant des tapis de haute laine
Les océans de terres étrangères

Elle a porté les janissaires des fois nouvelles
Des mains gantées de cuir tenant un épervier
Des reines chamarrées au matin de leurs noces

D’où m’est née la parole
De quel mensonge
De quel vrai-ment

Qui engendra ce chant des ventres de la terre
Ce chant des mains sur l’argile qui s’interroge
Le chant lumineux des miroirs

Voix cheminée par l’étamine
J’avance
Je suis l’égarée qui interrompt le temps
De mes phalanges étoilées d’indigo
De mes paumes cuivrées de henné

Ma terre m’habite
Elle a froid et j’ai froid
Elle est ce goût d’épice sur la langue
Elle est ce goût de cendre
Son sexe est un rivage où vient battre la mer

Voilée glorifiée
Je suis ce magma de mots drapés dans les silences
La furtive emmurée
L’endeuillée
La prostituée muette de l’époux

La terre est mon repère dans le vertige des yeux baissés

Quand la terre et le vent se fermeront sur moi
Qui entendra la plainte de ma mémoire niée
Qui apaisera les convulsions
De mes paupières gercées par l’étamine ?

Avec le temps
Mes mots ont froid
Ils sont nus
Ils se serrent
Ils brûlent leurs racines

Le gel ronge leur souffle
Sertit de givre leur transparence
Il ferme leurs paupières
Sur leurs prunelles de faïence

Mes mots sont d’un pays sauvage
Où les années confondent les frontières

L’enfance
Comme un caillou longtemps serré
A laissé dans leurs mains ses stigmates

Algérie mon Argile


 

* Extrait d'un recueil inéditBern adette Ginestet-Levine, née à Constantine en août 1946. Études primaires en Algérie, puis secondaire en France. Maîtrise d’Anglais. Voyage dans divers pays européens. Publie des textes dans la revue poétique Aqua. Retour en Algérie. Mariage, retour en France. Exposition à Lausanne et Francfort (collage). Brésil (3 ans), Nigéria (1 an). Divorce, départ aux USA, remariage. Préparation d’un Doctorat en Littérature comparée. 1996, deuxième prix au concours de poésie organisé au Canada et exposition de collages à Ottawa. “Etant de gauche, nous écrit-elle, j’ai longtemps caché ma “pied-noirtitude” comme quelque chose de honteux... l’écriture aussi d’ailleurs pour d’autres raisons... peut-être après tout n’est-ce pas sans lien?... Mais sans doute parce qu’il faut bien un jour devenir ce qu’on est, même s’il est difficile d’ôter les masques (surtout ceux que l’on a fini soi-même par s’imposer), j’ai commencé il y a peu à libérer mes deux “clandestines”. J’apprends à me reconnaître pour ce que je suis...”

Pour commander les ouvrages, il faut passer un mail à marsa@free.fr



ISSN : 1270-9131