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Retour à l'Algérie heureuse

Par Jean Philippe Brette (alias Mohand aït Youssef)
ALGERIE LITTERATURE / ACTION N° 20

Jean Philippe Brette est médecin et s'intéresse à la pharmacopée traditionnelle. Il a déjà publié Souvenirs d'Algérie heureuse (L'Harmattan, 1992). Suite à un séjour en Kabylie au printemps 1992, il écrivit ce Retour à l'Algérie heureuse (inédit, 218 p.) dont nous publions un extrait. "La forme s'est imposée d'elle-même à cette évocation, et à ce qui pour moi reste un témoignage de visages, de détours, d'événements très particuliers et de la beauté de la terre algérienne", nous écrit-il.

"Arrêtons-nous, arrêtons-nous!"
Lounès stoppe sa 304, résigné... Sans couper le moteur... Starter tiré
jusqu'à plus soif, vitesse passée au point mort... Restant de frein à main
appelé en renfort...
Quelque chose qui tient. Comme ça...

Le pied ne quitte plus d’une semelle l'embrayage encore docile. L'autre
pied doit rester en suspens... comme retenu par un fil invisible, prêt à faire
rugir un moteur dans le silence d'une matinée bleue, dans la chaleur
grandissante...
Morceau d'un paysage désertique... sans une ombre, sans un arbre...
Laisser ployer l'accélérateur dans l'immobilité étrange.
Et nous voici de nouveau arrêtés,
A mi-chemin du col...
La faute au passager...
... ultime photo, peut-être?
Pour vous tirer de l'habitacle,
Les prétextes colorés fourmillent...
Ils sont là, infinis, dans le dehors chatoyant...
... être là et capter infiniment la beauté,
... à tout instant,
... cette envie de sauter en marche....
Pour
Plus tard
Rejoindre calmement...
Après quelques foulées,
Après quelques déclics,
... le véhicule qui peine dans la montée rude.
Lounès cet entêté,
Capable de sacrifier un moteur, ... emporté
Par la grande amitié,
Et, dans le même élan,
Arrêtant la course du temps,
La trajectoire des bielles,
L'horlogerie des planètes...
Si des lubies d'ami paraissaient l'exiger...

Dans un silence inattendu...,
A la faveur d'un arrêt brûlant...,
Souffle ce vent frais
Du repentir...
... dans la peau de l'hôte...
Lounès,
Personnage princier
Qui sait recevoir
Et ne peut décevoir...
Après tout, c'est sa faute,
... et qui pourrait le tirer d'affaire?...
Lui, lui et son invité, ... toute cette logique infernale!
L'état de souciance ordinaire
Ne suffit plus...
Corvée de plus :
... véhiculer l'ami,
Aller partout, nulle part, avec lui
... Encombrant voyageur,
... Indiscret enquêteur,
Craindre pour le moteur,
Connaître le supplice,
état de souciance
extraordinaire…
... et voilà qu'il s'est engagé
A vous conduire
Assez loin de chez lui,
Chez un ami d'enfance,
Un collègue infirmier
Veillant sur son nid d'aigle,
Qui peut-être connaît...
Un vieux, un isolé,
Un taleb, un lettré
Qui, lui, connaît les plantes...

Arrêt aux Ouled Ali…
Aux fils d'Ali est un arbre sacré, très vieux; sauvage, énorme
L’arbre des Légendes dorées,
Ses racines de marbre plongeant
Dans la poussière des siècles anciens, perdus,
Jaunes et insaisissables...
Terre friable et sèche,
Poudre d'ossements
Qu'emporte le vent,
Page lumineuse d'un manuscrit à enluminures...
Tout ce blanc autour de l'arbre
— comme des haillons de lumière...
La tombe entre les racines,
Sidi Ali, peut-être...
La tombe du marabout s'efface,
Une simple dalle sans relief,
Trop blanche…
... peut-être celle d'un descendant?...
Les sillages du sacré sont par ici sans fin.
Une pierre blanchie de chaux:
Il n'est qu'une ombre d'olivier,
Sèche, ... bleue....
Qui vient s'inscrire parfois dessus...
Quelques feuilles imprimées
Immobiles,
Glissant sur elle
Avec les heures du jour,
La où
Les générations se succèdent,
Les héritages de hikma se transmettent,
Les anneaux de silsîla naissent et prolifèrent...
... venus du soleil, venus du néant...

... et viennent s'emboîter...
S'enchaîner
Dans les prisons de vie,
Au pied des arbres de lumière,
...
Un court instant,
Briller à la surface...
— surgir sans hâte et disparaître —
Maillon après maillon, cette chaîne
Dont l'extrémité se perd
... dans l'invisible du fond des rivières...
Dans l'obscurité paisible...
Elle traîne et se tend,
Doucement...
Au gré de l'eau de mort.

Un jeune, près de l'arbre :
" Moi, je ne sais pas ce qu'ils font avec cet arbre... c'est pour les vieux... Il
y a des histoires... "
Des histoires
I1 parle à voix basse et sourit.
Visage émacié.
Étrange...
Parmi les noeuds de l'arbre,
Et tous les creux de son écorce,
Sur les genoux de ses racines,
... des traces de bougies,
... des débris d'argile cuite,
Des lampes votives éternellement déposées...
Cet arbre est un univers.
Un porte-monde à lui tout seul...
Le génie-Gardien qui l'habite,
Est-ce bien l’âme
et l’esprit du saint
... ou le vertige de la montagne?
“Ce qu’ils font avec cet arbre...”
Ils sont ces vieilles gens
Qui l' interrogent,
.. et lui demandent des choses...
Lui — un vieil être végétal —
... leur répond,
Accorde,
Intercède...
... Ne se sent-il pas proche d'eux?
Il sait combien
Leur vie est éphémère,
I1 sait comme
L'argile rouge se brise,
A ses pieds,
Combien les hommages se poursuivent
Les débris de lampes,
Lumières dans la nuit qui témoignent..
Sa puissance est intacte.
Un peu de ce monde, un peu à côté...
Dans le monde où le temps n'est qu'un point lumineux,
Loin des lettres et des formes,
... là d'où il se tient
et nous couvre de son ombre,
... “Culture de l'Ancêtre”,
Affaires d'anciens et d'Ancêtres...
Loin des préoccupations de la jeunesse...

Le jeune type me regarde
Je fais le tour de l'arbre.
Lounès attend à l'écart.
Pour tous,
Une scène étrange...
Mais sous a’heuchadz’...
D'autres villageois sont là,
De tous les âges,
Près l'olivier sauvage...

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ISSN : 1270-9131