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Après tout

Algérie Littérature Action N° 53 - 54

Le départ c’est l’infini multiplié par deux. Nos prunelles ont cet air de beaux terrains vagues. Le ciel accueille l’avion aux ailes croisées. Voler, cela n’arrive qu’aux autres, dans toutes les langues, sauf celle de la mère. Elle, elle se souvient de l’école comme d’une image qui n’apprend rien. Elle a déjà dit oui madame je ne dois pas parler arabe. Dans ses paroles s’assoit ma chance au corps d’albâtre. Tiens, la France est toujours là qui donne envie de s’abîmer. Sur les bords surtout, où la blessure est encore rose, le geste lent et la parole empruntée. Oui monsieur ton français est meilleur. Après tout j’ai aimé aussi ces petites choses, gauloises gélatines pour dormir d’un oeil tandis que l’autre observe la promesse qui pousse comme une corne dans un vagin porc-épic. Les manuels de grammaire refermés, l’exilé braconne sur les trottoirs. A la table voisine on bande pour moi. J’ai mon franc parler. Combien la passe hexagonale? De fil en aiguille le miracle s’active. Je paye content avec vue sur le balcon. Une blonde, couleur insolence, se balance à mes pieds. Ses grelots à mille francs et sa prairie de miel sont de la poudre aux oeils. Passez-moi le mot, moi qui en sais moins sur les cuisses que les mouches sur l’orgueil. Déjà la blessure a fait sa croûte. Le buste est droit. On dirait indépendant. D’un coup de langue je moule ma carte d’identité. Sentimental comme un chasse-neige, le flic repart. Il a ma permission de ne pas dessaouler. Ils pataugent tous dans une semoule sismique à l’épicentre tambourin. Raï railleur comme une lampe à pétrole sous un néon. Je remets mon turban d’acier pour crever la nuit jusqu’à l’orient. Là je dormirai sans trop de peine, ni question à la menthe qui ébouillantent ma mémoire accélérée. Mes doigts reconnaissent le visa, son profil de remords. Allons, pressons-nous, on tricote déjà le bleu, le blanc et l’autre dans les salles d’aéroports.

La peau des autres

L’avenir comme un corps ballonné. Bleuâtre du soir au matin, des mouches plein les yeux. Non! Blanchâtre comme mon vieux chien : blanc et châtré. Puzzle des incertitudes, qui fait du bien à ma douleur tout compte fait, entre les noyés, les brûlés, les fusillés, les égorgés, les rêves dépouillés sur le tranchant du hasard. Rien de cela pour rien, puisque l’avenir porte un nom paralysé, droit devant à ne plus savoir où aller. La route est tracée paraît-il, mais les jambes sont brisées. Regardez bien : le visage a perdu sa patrie. La langue devient poisson mort dans la bouche qui a péché par excès d’optimisme. Les mots s’écaillent sur la place des marchés de dupes — un lendemain barbu contre un vaurien enmédaillé. Leur fange jusqu’à mi-corps donnait au début une profondeur radieuse aux détails de l’avenir. Puis les rats se prirent pour des dieux. La peau des autres s’incurve, incroyablement transparente, presque tremblée. C’est un théâtre, un gymnase, une prison. Ailleurs, les écrans récitent le suave, le féroce, et tout ce qui serait expiable sur le marchepied du FMI, ou les cartes-postales de la démocratie. Entre deux publicités leurs mots prennent la couleur des lèvres. Elles causent. Une histoire qui se sourit de se croire si triste. C’est pour mieux donner un sens aux ténèbres qu’à force de parler au plus près des mots la souffrance devient un animal domestique. Assis. Debout. Couchés pour toujours. Demandez moi comment on dit militaire chez nous. Promis je vous répondrai sans ouvrir mon dictionnaire des horreurs. Avec la peau des autres on peut se prendre pour un émir de comptoir, un général sans guerre, disons qu’on fait en sorte de ne pas trop se vanter. Le talent ça pourrit vite. Les jours font la roue sans qu’on sache ce qu’ils disent au juste. Voyez comme c’est touchant l’avenir qui meurt goutte à goutte entre les crocs du silence. A quoi pense un mort vous moi Alger rien?

Pétrobulle, ou comment crever à la surface

Depuis sept heures du soir on n’a rien vu de pareil. Les flamines en armes ont l’air inquiets comme si le partage avait déjà été fait. Sans eux. Ils sont bleus. Ah oui, d’un bleu charbonneux. Bien profond. Millénaire diraient les experts. Il ne se trouve personne pour les approcher. Quelque hardi pour leur demander: “Êtes-vous sûrs d’avoir bien voté en dépit des arabesques?” Ils répondraient par un oui plein d’estime pour la nation. Accablant le froid
maintenant que le désert désemplit. Et pourtant comme ils l’aiment ce tremblement du crépuscule. Vif et fondant. La tête obligée de se tourner du même côté, là où l’immolation a lieu. Comme chaque jour. Les comptes en banque dans la mesure de leurs ressources, comme chaque jour, deviennent de beaux cadavres qui n’ont pas eu le temps de vieillir. Les pourcentages s’affaissent dans les puits vides. Graves tombeaux algébriques qui n’ont pas donné l’alerte. Alors les flamines en armes attendent encore un peu. Ils ne font que ça : un peu. L’espace d’une seconde leur stupéfaction sombre dans une mer récalcitrante. Quel divin minuit les saisit? La lune leur joue son air de flûte qui emballe les pétrobulles dont le bruit courait qu’elles sont si pieuses qu’elles finissent générales-en-chef comme autrefois les esclaves partant à pied arrivant en char sur le corps du peuple à demi ivre de ses nuits blanches éclairées par les révolutions qui dispensent aux bons amis les bons comptes et le front libérateur délicieux comme si deux amants s’y étaient étendus dans un seul mouvement de la mer au désert, de l’amour à la misère sans que jamais une année durant l’espoir jaillisse de tous les forages furtifs et affolés de mon pays fugitif.

Jeudi

Il y a un voyageur qui traverse les ventres couscoussiers vides, les cavernes administratives à coups de cravache, les collines Hydraesques couvertes de palmiers gyroscopes, butte enfin sur Audin et sa grande putain aérienne. Oui, Alger a un air de racaille sur ses trottoirs goîtreux. Des voix inaudibles y répètent par combinaisons — l’indépendance est une nageuse qui avance sur un pied. Elle accepte tout, les pincées de crabes, les piqûres de raies, et les sables émouvants. La tribu de flics exophtalmiques fait sa ronde. Les ressorts bien graissés. Ils nous alpaguent par le licou, nous qui rêvions de faire trempette. Les râles heurtés sentent l’algue morte. Devant les caméras borgnes on ramasse les douilles-boucles d’oreilles et les grenades plasmatiques. La peau qui nous reste permet de passer un temps pour des émeutiers. Les martyrs vacillent jusqu’à la grand’place. Nous portons de quoi résister. C’est ce que disent les chiffres. Toute une industrie de près de quarante ans de malheur et au bout une petite impatience qui s’appelle jeudi. Va-t-on laisser filer notre heure à force de tuer le temps? Les fusils aussi ont du chagrin. Une banderole flotte encore. Elle nous parle à l’oreille. La révolution ça finit comme une lettre d’amour. Je t’attends.

L’autre jour chez Mina

Que sont devenus les autres? La photographie bouge encore. Elle est pétrie de lumière. C’est moi qui l’ai proposé, de se souvenir à distance, en noir et blanc. Mina était épuisée. On regarde manger et boire. Tu verras je te montrerai New York, une rue à droite une autre à gauche. La maison du rire, il ne lui manquait rien alors. Elle a promis de me sortir. Nos lassos à la taille car la peur est là, canaille qui fait des manières. Mais nous sommes de la race vermeille. Un plaisir. Un tourment. Mina remplace le coeur. Elle a dénoué nos veines. Dans la rue aux architectes morts, un monument ment. Mina s’agite. Je suis le guide de ses baisers, comme si j’avais dressé mon plan. J’ai beau jeu de détendre l’arc de ses seins. Je suis l’amant des allées. Je voudrais qu’elle se dérobe contre mon corps. Mina repart, que veux-tu, pour chaque oiseau sa branche. Je n’étais que ronce. Trois coups de feu. Je me pique de doute. La nuit algéroise se réveille au goût du sang. Des guêpes dans la tête, j’arrive, je souffle, je cherche. Mina est palpitante comme sa voiture. Les vitres m’embrassent en étoiles d’agonie. L’autre jour chez Mina, elle me consolait. La photo dit tout.

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ISSN : 1270-9131