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Inédit Passager

Par Amin Khan
Algérie Littérature/ Action. N°69 - 70

Or solitude
rêvée de mon quartier
de l’ombre derrière les persiennes rouges
la cour vide des cris
au fond assise la femme à demi-nue
à la peau de son ventre laiteux
rêvé de leur vie à eux
et à l’amour et au désir indistincts
dans la distance d’aujourd’hui

Villes quittées à l’aube dans la crainte
et l’amour de Dieu
vallées de pierres froides et nues
femmes de brume dévastée
enfants seuls de la vraie solitude
ombres compagnes de l’illusion
et ce doute comme une braise
au fond de soi

C’est un soir infirme dont le bleu n’est pas d’ici
bleu turquoise sombre de l’oubli
né du désert qui brûle le jour
des rêves enfuis
c’est à celui de mon coeur qu’il retourne
avant la nuit

Sens-tu
le frisson des racines
ce tatouage en ton sein volubile
la terre de ton sang
le pelage du jour qui s’ébroue
et l’eau de tes rêves pure
et l’ombre familière naître sur le mur
de ta demeure que la nuit abandonne
aux chiens qui aboient au lointain
aux oiseaux excités à l’odeur du café
à l’odeur du pain et aussitôt
à l’appel du chemin de l’exil

Je demande pardon
dans la prière
dans le labour
pour ces crimes de silence
pour la chance
et l’amour
que je n’ai pas mérités
je demande pardon
sans espoir
car le temps est passé
et du pardon
et de l’espoir

O toi ami
de retour dans la tendresse obscure de l’exil
je te salue incarnation seul
parmi les ombres à la chair arrachée
par les crocs du piège du temps inutile

Contre les murailles rouges
l’ombre trop proche du jacaranda
la rumeur du peuple
inaudible
au bord du fleuve
de jeunes vieillards fument
retournent les pêcheurs
au coeur ouvert de la ville
où les passantes
ont le regard noir
un dernier regard
noir pour le jour fragile

Le voyage comprend la mort et la naissance
je sens le parfum du temps qui coule dans mes veines
la pâleur de ton visage est de chaque instant
je rêve de nos mains nouées dans l’asthme du matin
grâce à Dieu les heures du voyage sont précises
je range mes pensées il n’y en a aucune
mon destin est écrit d’une encre noire et brute
j’ai perdu l’usage des mots du poème
inutile et vivace blessure

Souvent je me demande ce qui se passe ici
dans le désordre de mon coeur
où les temps se mélangent
dans un langage étrange
que je ne comprends plus
alors dans cette idiotie
je me demande encore
qui je suis

Je sens que tu t’éloignes
sans un mot sans un geste
sans morgue ni soupir
sans même te souvenir
toi ombre précise parfum
condensation du vide
animal de lumière
trop sombre tentative

C’est ce que je sculpte dans l’obscur
ce travail et ce corps
que je sépare pour un temps
tel le rêve qui se dénoue
de l’illusion

O comme elle me manque
cette ville blanche et bleue
au soleil des étés
où l’amour est rêche
comme un feu amer
où les femmes ont des yeux
d’une lumière qui fait mal
et des corps pleins midis de secrets
et des voix dont les accords font vibrer
la chair comme un sabre heureux de tant de fécondité
O comme elle me manque
celle qui ne savait pas attendre
celle qui ignorait la rumeur
et insouciante et grave et tendre
se lavait après l’amour
dans la pluie
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Luths et mandolines
O ces mains fiévreuses qui tissent étrangères
douleurs proches et la saveur lointaine
à moi seul au coeur de l’absence en feu
ici je rêve d’arcades douces et de regards sombres
par-dessus la fontaine aux pierres lisses
ocres vertes roses et bleues de cette ombre
qui vient seule de tes yeux
notes mesquines
elles se consument du désir de ta voix
sur la peau blanche de l’instant silencieux

Ce que tu tiens et refuses
au seuil turquoise des escales
entre la lumière et l’ombre
des chambres vides et nues
où personne ne compte plus
la lenteur du voyage
de ceux qui n’ont plus
de visage ni de nom
sache que cela
et cela seulement
est ce qui me revient du partage

J’aime la chair de ce pays
où les chemins ne s’ouvrent qu’à peine
j’aime les oliviers tenaces sentinelles
et soudain l’aveu de la pluie
sur la poussière âcre des orangers
j’aime contre le ciel
les murailles épaisses roses parfumées
qui retiennent le temps précieux
j’aime les yeux noirs des femmes
sans âge à l’instant
où ils se ferment sur le deuil silencieux

Je redoute le voyage
cette lumière à peine rouge
rose du désir de la terre inconnue
je ressens le passage
brutal d’un état à un autre
cette corde de chanvre à mon corps nu
je revois le paysage
ces maisons en flammes parmi les oliviers
et la trace de tes pas et leurs bruits
je reconnais cette image
de l’amour dans la lenteur de la nuit
mais ton visage je ne m’en souviens plus

Pères morts terres calcinées
tu caresses la mâchoire du temps enragé
il y a un cercle de rouille et d’ocre
sur le mur de la maison abandonnée
des perles de sueur à ton front
dans ton regard une lueur comme de feu
peau contre peau sang mêlé
O comme j’aime ton ventre de mère
et ta langue acérée
et nos dents vives dans la morsure
et cette peine à la longue exprimée

O cette douleur étrange
qui me fait mourir sans rien
celle-là qui me désire
est encore si loin

C’était si bon de marcher dans les ruines
dans le bruit à peine des oliviers
et l’odeur de la mer
et prendre ta main pour la première fois
à toi fille de Cléopâtre Séléné
et d’un homme d’ici
c’était si bon de marcher dans le soir
parmi les pierres et les broussailles
un de ces soirs-là avant l’exil

O toi
sois douce à connaître
pour celui qui vient à toi
avec ce coeur qui brûle

O comme elle me manque
cette femme de cette race qui retient
dans les peines du silence
face au mur de pierres chaudes
où l’ombre ne tient pas
elle a tissé de ses mains
la couverture de ce sang-là
à l’heure du danger elle m’a parlé
des morceaux de soleil atroce
dans le corps de sa voix
elle m’a aussi laissé partir
dans le manque de mon pas
elle m’a aimé elle de cet amour-là

Je roulais un matin vers le petit aéroport de Bône
un de ces matins clairs où il fait un peu chaud
et la poussière est douce
où les enfants poussent des carrioles et crient
des mots détachés de cet air de triomphe
calme comme s’ils étaient des prophètes
la tête contre la vitre comme si j’étais mort
en passant sous la basilique j’ai entendu ta voix
chaude et claire et incompréhensible
qui faisait son passage
dans l’espace je crois de mon rêve endormi

O sang de l’esprit
je te bois à la source de la souffrance
comme l’animal obscur nourri
de la sève de fleurs éblouies
comme le coeur vieilli
du pêcheur près de sa barque
O amour comme
n’importe quel homme en sursis

O ma faiblesse
rivière profonde et calme
cours savant des anciennes larmes
O lumière de mon sang
O tendre douleur
O substance de mes heures

Elles ont sculpté le vent du voyage
et tracé des signes au soleil
elles ont reçu la pluie du naufrage
et baigné dans le parfum de l’exil
elles ont tenu des promesses sans âge
et fouillé le silence des entrailles
elles ont aimé l’être de passage
et ont pour lui la douceur du deuil

Je pense bien à toi
homme sans chemin
coeur douloureux
on a bien quelques images de toi
des rapports de police
quelques coupures de journaux
des photos circonstancielles
mais c’est difficile de trouver mon vieux
dans le fouillis de la mémoire
le fil de ton existence
alors que veux-tu
on n’y peut rien
salut ami
adieu

O saints fugitifs
O soldats misérables
j’ai ramassé le sable de vos pas
et les feuilles d’un carnet jauni
où il y avait une écriture fine
et des traces de larmes

Par quel miracle finira l’exil
quelle main étrange prendra ta main
quelle voix obscure te dira le chemin
quelle douleur encore faudra-t-il

O toi qui m’abandonnes
la seringue du vide à mon bras
l’encre du regard à mes doigts
les larmes de l’ignorance à mes yeux
et en moi le parfum de toi délicieux
il n’y a rien
rien dans cette vie que je veux

Je t’ai longtemps attendue
le coeur silencieux
des heures longues sous les arcades
qui retiennent ceux
qui aussi rêvaient de partir
je t’ai longtemps aimée
le coeur sombre
des jours et de longues nuits
sans connaître la fin
de la douleur de partir

Qui va calmer la rumeur de ta rue
qui va passer en silence la porte en fer bleue
qui va secouer de sa main l’ombre du chèvrefeuille
qui va m’éteindre le feu de tes gestes
qui va lécher la sueur de ta peau comme le soleil
qui va me faire oublier l’odeur de ton lit
où nous avons dormi si peu

O comme j’aime la fleur hystérique de ton âme
cette immensité libre et stérile où meurt le soleil
cette plaine tant pillée à la poussière si douce
où les naseaux frémissent et les passions s’éteignent
elle m’emprisonne toujours lente et tyrannique
et donne à respirer jusqu’au fond de l’ivresse
sa peau brûlante et sa sueur salée
profonde chair de l’illusion aux longues lueurs pleines
qui me retient jusqu’à l’instant qui précède l’instant

C’est lorsque je te surprends
prompte dans l’ombre
genoux de faiblesse
oeil de miel sombre
lèvres de tendresse
que je touche ma récompense
ce ciel noir soyeux immense
où seuls le vertige et la vérité
dansent

Donne-moi l’abri
où le temps se meurt
et la lumière neuve
d’après tes pluies
et le son de ta voix
le vent dans les branches
de l’amandier gris
qui rêve dans l’absence

O cheval perdu
dans la plaine du désir
O âme sombre
à l’heure de partir

O comme j’aime ton ventre
lourd et tes seins de feu
et cette cicatrice profonde
au-dessus de tes yeux
et ces mains qui dédaignent
ces matins lumineux
O Alger pleine de l’ardeur
du désir silencieux

Je ne sais pas ce que tu fais de ta vie
dans ce jour infini où la lumière n’a aucune réponse
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où la peur augmente et le désir luit
je ne sais pas si tu sais qui je suis
avec ces armes à mon coté endormies
et ce rêve obscur qui me hante encore dans la nuit

On est seul dans la défaite
seul dans la fuite éperdue
seul dans la courbure du soleil
seul dans la douleur
seul dans les pas
du chemin perdu

Le temps te prend
la vérité te fore
la beauté t’épuise
et chacun te laisse
à l’autre dévastée

Tous mes mots
ils ne veulent rien dire
ils ne sont que des larmes
que je peux retenir

Je hais cette langue
qui n’est pas mienne
et je suis dans son jeu
égaré
je dis le désir et la peine
avec ses mots
elle a fait de moi
un bègue
un poète absurde
un dériveur un étranger

C’est une trace
de sang noirci
la trace
d’un seul instant
la trace d’un homme
qui s’en est allé
loin d’ici

C’est là que je pense à toi
quand le ciel soudain s’obscurcit
et qu’elle lève les yeux vers lui
c’est là que je pense à toi
O toi aux yeux pleins de larmes
d’une autre vie

O figure obscure
force du minerai en sangs
matière même de ce rêve
et de sa douleur sans trêve
parfois vêtue de ce drap
de turquoise et d’ocre
parfois présente
dans la lumière nue
invisible dans la peine
muette dans le travail
du désir absolu
O toi vers qui je vais
où es-tu ?

Toi qui pardonnes
les existences gâchées
j’accepte de tout coeur
que tu ne puisses pardonner
j’ai perdu j’ai perdu
ce que tu m’as donné

Salut à toi
homme parmi les autres
ombre parmi les ombres
avec le sang de ton âme infecté
passant dans la foule
marin dans la houle
brindille dans l’incendie
de la vaste plaine du pays dévasté

Salut à toi
ami au coeur pur
en cette heure si près
de la déchirure
j’ai trop peu d’espoir
pour ce qui advient
et je me souviens
qu’à l’instant où le coeur s’alarme
il faut déjà partir
salut à toi seul
dans cette lumière
qui maintient mon dos contre le mur

J’ai connu l’amour d’abord
l’amour et le danger
et puis la solitude
alors j’ai désiré
la mort pour la quiétude
du coeur tourmenté
j’ignorais le chemin
encore à faire
avec ma douleur d’étranger

Il n’y a pas de place pour toi ici
avec tes pur-sang
tes femmes de haut lignage
tes empires désertiques
où l’horizon et l’armoise
s’unissent pour l’ivresse
pas de place pour tes crimes
tes couteaux initiatiques
les soupirs de tes victimes
tes rançons disparates
et la fièvre du soir
lorsque la lune descend

O douceur de la porte fermée
sur la chambre nue
de la prophétie
O douce douleur des signes
qui reprennent leurs sens
O douleur du coeur abandonné
dans le labeur féroce
de l’oubli

C’est un jour de défaite
un jour comme les autres
un jour d’exil
dans la foule des jours exilés
un jour qui meurt dans la même courbure
que les autres jours
un jour maudit
en bloc
avec les autres jours
un jour banal
plein
de clémence et d’amour
Cette chienne de terreur
qui mordille la chair de mon coeur

elle a le poil humide et l’oeil jaune
et ce feu du désir en elle
qui nous consume dans la haine
du sang partagé

Je suis à cette heure de ma vie
où la mort je voudrais qu’elle soit mienne
elle parmi les belles de la tribu obscure
qu’elle me choisisse et vienne
et pose sa main sur mon épaule éclairée
par un peu de cette lumière humaine

O cher amour
mon seul espoir
est que ton coeur se souvienne

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ISSN : 1270-9131