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Poésie réfugiée

De Farid Laroussi
Algérie Littérature Action N° 61 - 62

Allez chercher la poésie là où elle s’est réfugiée, dans la bouche des Algériens, peuple in extremis.

Largueuse d’espoir

Je ne vous l’ai pas dit mais mon Algérie à moi s’étend jusqu’aux Kerguelen. D’un océan à l’autre dans le sillage de naufragés. Mes vrais amis m’avouent que mes minarets sont un peu vagues. Qu’y puisje?

Je leur répète que mon pays s’étend jusqu’aux Kerguelen. Forcément on y perd en perspective. Il n’y a même qu’une seule saison, qu’une seule étoile, sous lesquelles se blottir. Parfois le torrent d’écume d’une crête donne l’illusion d’un mariage en juillet. Les cubes culbutés de la Casbah s’enfoncent dans les bassins moussus où les fous couvent dans l’été d’un jour. Des baleines grasses s’ébrouent devant les rocs amers d’avoir lutté pour rien.

Ils sont forts comme des nuits blanches. Leurs arêtes arabesques sont si raisonnables. Au-dessus rien. Les arbres ont été exécutés. Un rien blessant le vent avance en articulant ses syllabes : « a-vec-ou-sans-toi ». Les manchots flattent le pied des falaises. Ils sont là comme un seul homme qui souffre sans en souffrir l’espoir d’être ailleurs. Les lois naturelles sont acquises aux Kerguelen.

 

L’Algérie les borde dans une fantaisie enfin réalisée à force de donner à croire. Toute latitude laissée l’olivier devient lichen.

Coûte que coûte

Tenir debout
Tenir son rôle
Tenir la distance
Tenir compagnie à l’indépendance
Tenir parole bouche cousue
Tenir sa langue contre celle d’une femme
Tenir ses promesses à bout de bras
Tenir en son bec un otage
Tenir l’accord en public
Tenir en respect les tricheurs
Tenir en haleine les martyrs
Tenir la mère par les cheveux
Tenir le cou de son père
Tenir tête à tête
Tenir à un cheveu blanc
Tenir position entre quatre murs
Se tenir sur ses gardes, leurs gorges de préférence
Tenir le désert en estime
Se tenir à carreau dans les sables mouvants
Tenir de qui vous savez
Tenir sa droite comme un manchot qui se respecte
Tenir son rang bien au fond
Tenir son journal à défaut de la caisse
Tenir compte de la menace nationale
Tenir un langage, comment dire…
Tenir debout, tout juste, après quarante ans
Ne tenir qu’à moi
Tenir ou courir?

Écoute-toi

Le désert me parle tout seul. Je sais combien c’est original. Perdu. Retrouvé. Silence du silence.

Temps aplati dune à dune. Soleil pensif qui découche. Érection minérale. A droite à gauche le même livre. Je me connais, c’est l’inquiétude qui donne un nom à tout. La piste longue comme une peine regrette le temps que je riais entre éléphants et girafes. Les psaumes du Sahara font croire au sable comme à une sentence entre le murmure des arbres et des oueds. Eux qui tiennent dans le temps la place du rêve. Mon téléphone sonne. Il ne peut résister. La voiture est prête. Une femme m’accompagne. Elle n’a que deux choses à faire. Dans le désert pas de grand écart. Ça brouille les nerfs, l’esprit. Nous partons.

La rage d’exister nous transperce la gorge. « Pourquoi tu penses tout seul, mon amour? - C’est ma spécialité ». Sous la lumière modelante elle insiste pour défaire ma sérénité. « Nous sommes bien ensemble, n’est-ce pas? » Elle dit n’est-ce pas comme nous disons non je ne me fais pas d’illusions. Quoi de plus près de moi que le souffle de sa parole? Le désert avance. La piste glisse. Elle veut forcer l’emprise des points cardinaux. « Je m’entends, tu m’entends! » ma voix se détache. Elle sème son alliance avec la mort. Je baise son aréole. « Vas-y, enferme-toi dans le désert », soupire la femme. Elle passe une heure à me dire qu’elle veut prendre le volant. C’est la chaleur, accuse-t-elle. Elle attend que je cède la place.

Dans son magasin de peintures rupestres une grotte nous recouvre. De vieilles mains multicolores nous parlent de chasseurs d’antan. J’économise l’eau pour la seule raison que cette route a une fin. La femme donne des coups de pieds dans le sable pour ne pas attirer l’attention sur sa robe relevée. Elle n’a peur de rien. Elle parle. Elle fait l’amour. Le désert est jaloux. C’est elle qui donne l’heure vraie du désir. Il a beau le répéter, grain à grain il colle à la peau.

La fureur des villes

D’un côté le marchand de pois chiche, de l’autre le trafiquant de pétrole. J’aimerais les inviter dans mon amnésie. À bout de patience elle a foutu le camp! Chronique du temps où je volais leurs cigarettes aux hachachîs pour oublier le zombretto. Mon nom ne te dirait rien. Il voyage avec une petite valise et un grand con qui le traîne partout. Regarde ces cracheurs cocufiés qui avancent pointus dans la villedétritus.

Ils ont beau faire, les riches n’ont pas vécu comme nous. Depuis hier ils repeignent en blanc les ténèbres d’une révolution accoucheuse de furie. Les sages-hommes, on ne te l’a jamais dit, font la chasse au premier souffle, au premier cri. La mort et la vie ne font qu’un. Moi je l’ai vite appris sur mes chemins de la terre. Ah oui, il y a aussi un problème de robinet. Maintenant c’est la ville entière qui fuit. Pas bien difficile à cette heure-là. Les détours ramènent à la pleine soif. Qui ne se sait pas soif? On se promène dans les rues un billet d’avion dans la tête. Le revendeur de cigarettes a pris feu. Combustion totale, de quoi rater tous ses rendez-vous. Les autres planent. La télé dit « décampent ». Un jour normal où le décampement empoigne la gorge sans jamais lâcher. On peut remplacer la ville. Le tour n’est pas joué pour autant. La cérémonie des fureurs t’indiquera toujours où tu n’as pas ta place. Un encerclement qui t’étouffe à son heure, pas à la tienne. Que faire d’autre? Siffler les gazelles sur les trottoirs et s’apercevoir à la dixième qu’elles sont panthères? Elles attrapent toutes tes phrases à la fois. Tu n’as pas le temps de reculer ton mur. Mon nom, mon métier, mon robinet? C’est le moment de prendre ta valise, nom de nom.

Bruits de fond

Que reste-t-il des Barbaresques? Le canif convulsé du mépris? Salim Djéfar : exécuté. Encore une seconde!

Ne sors pas! Je perdrai la raison sans dire un mot, embrochant nos exils de cette ville éclairée à la foudre. Par cette brèche je te cherche. Os blanc trempé dans l’huile noire. Je te prie à la treille avant qu’elle ne devienne mausolée. T’imagine la terre tourner sans toi? Malika Bourdous : exécutée. Ni rire ni sanglot, moi je t’ouvrirai la porte toutes les nuits. Et le matin interminable qui sait fouiller les maisons vides. Ramdane Khattab : exécuté. La plage aux enfants graves n’est pas retournée nous voir. Elle fait sa ronde. Elle perche ailleurs hors l’échafaudage noir d’où les mères pendent en attendant. Halima Azrit : exécutée. Nos repas ont un goût d’automne. On a beau s’accouder, décroiser les jambes. Tout tombe mal. Derrière les persiennes les baïonnettes scintillent. D’un seul bond les arbres se couchent. Le marché aux fleurs se déracine. Tout autour il n’y a que bouches qui jamais ne festinent. Ahmed et Zoubir Benmansour : exécutés. Tu te rappelles comme tu travaillais à en faire crever la chaleur? Aujourd’hui le froid te mord la moelle. La neige te va comme un bas. Elle nous livrait à la joie. Elle n’est plus qu’une vitre de papier. Saliha Marzouk : exécutée. Je reviens me mêler à la pluie du fond de cet après-midi. Je me raidis entre les horloges de la rue. Elles sonnent dans ce poème pour personne. Tantôt notre pays à la fenêtre rit de quelqu’un en bas. Tantôt il implore, se flagelle. Quoi de plus brutal que le désir qui fait signe de mourir? Hocine Benlaïd : exécuté. Mais on ne croit jamais ceux qui voient leur heure.

L’exaspération a la fortune large. Elle frappe aux portes, aux coeurs simples. Mélodie algérienne d’un lion cannibale qui nous dit à quel point le sang est une fête. Rêves-tu quelquefois, à part sur un coup de tête? Idriss et Zohra Chikri : exécutés. Jamais les valises ne furent tant aimées. La paix est périmée. Elle s’écoule des paupières, de leur calme étau qui donne raison, toute la raison. On a du mal à le dire, mais on se tâte avec les mots. Je garderai nos secrets, la gaieté du temps d’avant quand nos mains étaient faites pour ça : exécuté.

Pierre levée

Le mur paraît
Chacun son sort
Ici pas de pyramides
Ni de gratte-ciels
On est tombé tout de suite
Il y a un peu d’herbe
Le vent y grave son nom
Les enfants n’ont pas d’ailes non plus
Leurs pieds de craie
Ont la taille d’étoiles
Qui captent des ballons lunaires
Le mur reparaît
On le suit de loin
Comme si on voyait double
Leurs os seront les vôtres paraît-il
Depuis les grappes de maisons
Les femmes se visitent en fichus
Des chiens en forme d’huitres
Montent la garde entre les amas
De terre fraîche couleur miel
Le Coran passe bien
Deux anges y tiennent
Le mur disparaît
Au coin des blessures
Des cris griffés
De la pomme d’Adam
À la mosquée des pêcheurs
Je vous admire
Mais il est trop tard
Dans l’oeil profond
La flamme ne berce rien
Qui ne veuille soulever la pierre
Toujours plus près l’encens expire

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ISSN : 1270-9131