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A propos d’une thèse sur Mohammed Dib

Par Claude Duchet et J. Levaillant
Algérie Littérature Action N° 47 - 48

Bachir Adjil, Espace, imaginaire et écriture dans la trilogie nordique de Mohammed Dib. Thèse pour le Doctorat, Université de Paris VIII, 1992.

En marge d’une rencontre organisée par l’IMA en mars 2001 autour de l’oeuvre de Mohammed Dib, nous avons souhaité présenter à nos lecteurs les deux textes ci-après. Ils furent rédigés par deux éminents spécialistes de Littérature, Cl. Duchet et J. Levaillant, à l’occasion de la soutenance de l’importante thèse de B. Adjil sur la trilogie nordique de Mohammed Dib, et mettent en relief des pistes neuves sur des aspects encore mal connus de l’oeuvre, aux yeux même de l’écrivain qui se montre parfois lassé des redites…

La thèse de Bachir Adjil appartient sans conteste à la deuxième génération de la critique concernant les auteurs maghrébins de langue française et rend compte de l’évolution de cette littérature d’exil ou de distance qui appartient pourtant, et peut-être de plus en plus profondément, à son paysage et à son histoire d’origine, tout en débouchant sur les problèmes constants, et constitutifs, de l’écriture.

Le cas de Mohammed Dib est à cet égard exemplaire, puisqu’il accomplit à lui seul le mouvement de la littérature algérienne de part et d’autre de l’indépendance. D’une première trilogie « réaliste », où s’affirmait la maîtrise de l’écrivain, à cette « trilogie » nordique qui confond les horizons pour composer un paysage intérieur ressourcé dans le légendaire, M. Dib poursuit, entre prose et poésie, la quête d’un royaume perdu et celle d’un « monde possible ». B. Adjil a su très exactement situer cette dérive contrôlée, exigeante, difficile, par laquelle M. Dib reconquiert à la fois l’origine et la différence. Et c’est fort judicieusement qu’il limite, ou plutôt circonscrit, son étude autour des trois textes qui engagent à l’extrême, chez Dib, une problématique du langage, au point d’exténuer le récit. Encore aurait-il pu faire la part plus grande à celui ci: la «configuration» fictionnelle ne disparaît pas et l’on pouvait en tenter la poétique. Dib reste conteur jusque dans l’ésotérisme; sa technique de la scène et du dialogue romanesques, son souci du détail — fût-il insolite — n’est pas sans y rappeler le romancier du début, et l’on pouvait tout aussi bien tirer allégorie du Métier à tisser pour expliquer la navette de l’écriture dans les reprises savantes dont se compose le « cryptogramme » nordique.

B. Adjil a voulu affronter l’essentiel car, même si son titre peut faire hésiter, il s’agit bien du seul espace créé par l’écriture et de l’imaginaire qu’elle engendre. Mais à ceux-ci sont confiés à la fois une recherche identitaire et une finalité gnostique. Le travail sur le(s) langage(s) par le(s) langage(s), interrogeant la sève et la racine des mots, transforme la suite dibienne en une sorte de palimpseste où se déchiffre l’autre pays où vivre. La femme y recommence Eve, sous d’autres noms qui croisent les cultures et mêlent la neige et le soleil; l’espace ouvert est celui d’une expérience spirituelle, reprenant les voies de mystiques anciennes pour atteindre le non lieu (le lieu du nom?) qui seul importe. B. Adjil a bien su accompagner cette recherche, en se laissant guider par un texte en lui-même riche de références théoriques plus ou moins explicites.

Mais il procède autant par intuition (il revendique même le droit à la libre lecture) que par convocation d’énoncés venus de toutes parts, un peu indiscrètement parfois, et de première ou de seconde main : Bataille, Blanchot, Carnap, Deleuze, Derrida, Frege, Gusdorf, Heidegger, Kierkegaard, Kristeva, Levi-Strauss, Peirce, Pôtocka, Ricoeur, Russel, Wittgenstein… la liste pourrait s’allonger facilement puisque sont concernés aussi bien les philosophies du langage (mais cela est-il spécifique de la trilogie?) que la théorie littéraire (mais celle-ci pourrait être convoquée à toute occasion), et tous les écrits des mystiques ou relatifs à ceux-ci, sans parler des études sur le merveilleux et le fantastique, ni bien sûr des écrivains de la modernité ou de la post-modernité, à commencer par Beckett, qui ont un rapport avec « l’innommable » et cherchent l’au delà ou l’en-deça des mots.

L’intertextualité est infinie, et Mohammed Dib n’en ménage pas les effets; mais il faudrait distinguer entre effets de texte et effets de sens. B. Adjil a certes beaucoup lu (un index eût été bien utile qui profilerait le corpus des références), et sait choisir des citations toujours intéressantes, mais il est trop généreux de celles-ci, qui parfois s’ajoutent à ses analyses sans les soutenir vraiment.

Un excès de savoir(s) peut nuire au savoir-faire et inversement toute sélection — comme la bibliographie en opère nécessairement — s’expose à la critique si elle n’est pas fondée sur des critères précis, ne serait-ce que celui de la citation effective.

A ces réserves il conviendrait d’ajouter quelques remarques sur la présentation matérielle, parfois bousculée, sur une syntaxe un peu abrupte (l’écriture de Dib, pour fascinante qu’elle est, ne saurait servir de modèle en l’occurrence et la phrase nominale ne peut convenir à tout); sur une composition souvent trop fragmentée et un plan pas toujours éclairant, sur des reprises et chevauchements inévitables, dus à la partition entre « espace » et « imaginaire », entre parole et écriture, qu’il était bien difficile de dissocier. Mais le travail accompli force l’estime (… )

La lecture désirante proposée de ces textes, qui dérangent nos habitudes et se refusent à toute approche préconçue, doit tout autant à une sorte de passion communicative, voire d’envoûtement, qu’à une volonté interprétative où se manifeste du reste beaucoup d’intelligence et de connivence. Telle qu’elle est cette thèse constitue désormais une approche novatrice et indispensable de l’oeuvre de Dib, qu’elle situe dans sa rupture et dans son aventure, comme passage, fusion et ressourcement au-delà de l’exil.

Tout à la fois déterritorialisée et mondialisée, approfondissant sa double appartenance, la trilogie poursuit une méditation sur l’existence pour construire la « demeure de lumière » et fonder une « poétique du dire ». On ne peut que citer B. Adjil : « La trilogie nordique possède une dimension cognitive qui rassemble aussi bien Ibn Arabi que Wittgenstein, le texte coranique que le Kalevala. Cette écriture est à la dimension de l’être non seulement transculturel mais aussi métaphysique ». Il fallait à celle-ci un commentateur qui fût en familiarité culturelle et linguistique avec elle. Ce qui nous vaut d’excellentes pages sur l’onomastique dibienne, sur le « sacré nom » disséminé dans Les Terrasses d’Orsol, sur l’anagrammatisation du loup (dib en arabe) et la réécriture du conte finlandais La fiancée du loup, sur le thème mystique de l’Ishrâq et sa fictionnalisation en lumière. Quant à l’abondance des rapprochements avec Beckett, Celan, Adamov, Kafka par exemple, on comprend peu à peu qu’il s’agit pour B. Adjil d’inscrire l’oeuvre de Dib, et sa « plurilangue », dans le nouvel horizon « cosmoculturel » où elle fait sens par son étrangeté, sans rien renier de sa mémoire.

En conclusion, (… ) cette thèse un peu foisonnante constitue une très suggestive introduction à la symbolique dibienne. Elle contient, audelà, la matière d’un bel ouvrage sur les confins d’une littérature de devenir qui ne cesse de se prouver en se transformant, et de s’ouvrir en se souvenant de la mer, du désert et de la rive sauvage (… )
Claude Duchet

(… ) Il s’agit d’une oeuvre de grande importance, essentiellement parce que Mohammed Dib est habité par des problèmes d’écriture, il a conduit le questionnement aussi loin que possible dans la construction d’ensemble et les détails des trois ouvrages : le réel y devient étrange.

La perspective dominante de la thèse de B. Adjil répond à cette difficulté, à ce quasi défi, par l’analyse du symbolisme scriptural et du mysticisme sans mystique, ce qui lui permet de situer ce maître extraordinaire de la prose parmi les plus inventifs des « poètes » contemporains. Car il est remarquable que Dib, sans toujours y paraître, reste tendu bien au-delà du sens premier, bien au-delà même de l’imaginaire, et, par des répétitions qui n’en sont pas, des effets de présence-absence (et bien d’autres), atteint une sorte de distraction fondamentale, et s’affirme ainsi comme un écrivain de la modernité la plus intéressante et véritable. Ainsi peut-on citer pour ce travail des philosophes comme Paul Ricoeur et Maurice Blanchot, de Certeau, Merleau Ponty et Starobinski, nos amis à tous. On perçoit chez Bachir Adjil un extrême besoin de recherche du sens. Il n’est jamais vraiment satisfait ni de lui-même, ni de ses instruments d’analyse. Mais les « opérations textuelles » comptent beaucoup plus dans ses analyses que les problèmes traditionnels de composition, d’intrigue romanesque, etc.; d’où parfois l’embarras, ou la gêne, provoqués chez le lecteur; d’où aussi, au début, un excès de références théoriques dont la mention n’est pas toujours nécessaire. Mais l’exigence du chercheur a su pointer les problèmes essentiels, tout aussi nouveaux en littérature qu’autrefois en physique et mathématiques les propositions d’Enstein et de Riemann.

Lorsque Faïna évoque « notre dialogue hors temps », ces mots exigent, pour être compris, une étude très nouvelle de ce temps anhistorique et de cette parole inactualisable, de même cette logique négative, quand il s’agit du « masque d’une page blanche, d’une page où rien ne peut s’inscrire, visible par son seul effacement ».B. Adjil veut à juste titre faire apparaître le caractère impossible de ces propositions, en soulignant que le langage qui ne dispose que des mots ne peut rien dire d’autre, avec ces mots, que lui-même, alors qu’il devrait parvenir directement à la pensée, faite de vie, d’être, de présence silencieuse affranchie de toute parole. Il a bien vu que, chez Dib, la négativité conditionne l’état pur de l’être, indépendante de toute intelligibilité discursive, que le silence intérieur de l’être retrouve sa supériorité sur l’extériorité; il a très bien vu les relations de ces romans avec la théologie négative, et que la parole littéraire demeure irréductible au sens littéral — ce qui doit aboutir à une dialectique négative de la représentation: non plus l’absence de représentation, mais la représentation de l’absence de représentation.

Autre opération parfaitement analysée: l’opposition, et cependant la complicité, entre l’oubli absolu et la coupure tragique : « comme il se scrute jusqu’au fond il ne se rappellera pas… il ne se rappellera pas. » Ou encore, plus fondamentalement, le « double-partout présent absent» : « En moi chancelle l’autre ». D’où le rôle parfois souvent énigmatique des pronoms personnels, et l’énigme des miroirs, et celle même des personnes comme à la fin des Terrasses d’Orsol.

Aussi peut-on marquer fortement que cette thèse, malgré des erreurs formelles (réparées quelques jours après la soutenance) et quelques gaucheries de composition faciles à redresser, éclaire dans le roman de Dib des perspectives passionnantes, en particulier par l’étude de « l’écriture » — qui répond au plus près à la définition de la « fable mystique » de Michel de Certeau : « La fable d’un indicible qui met en mouvement la recherche impossible nécessaire », ou comme dit J. Eddine Bencheikh de l’écriture même : « qu’elle m’invente comme une terre secrète, qu’elle me crée au fur et à mesure, qu’elle me prononce.

Elle seule mesure la complexité d’un homme et l’épaisseur d’une existence ». Les quelques maladresses de Bachir Adjil ne touchent pas au fond. Sa maîtrise et la clarté de sa défense au cours de la soutenance en sont la preuve. Sa thèse est difficile, profonde parfois comme une sorte d’expérience des limites. On peut lui faire confiance pour apporter les corrections qui en feront, de plus, un ouvrage neuf, utile, et extrêmement prometteur par son exigence et son aventure sur de nouvelles fonctions, ou opérations, ou significations, du langage.
J. Levaillant

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ISSN : 1270-9131