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Géographie enfantine d'Algérie 2 (extraits)

Par Marie-Pierre Fernandes
Algérie Littérature /Action -  N° 63

Tout ici est de peau bronzée
Abricot doux comme une fièvre
Les regrets ont mis sur mes lèvres
La nourriture d'un été
Tout ici est d'algue rapide
Caressante comme un secret
Le corps étend sa vanité
Sous une parole limpide
Tout ici est de sable exact
Où le pied brouille les chemins
Avant de retirer ta main
Tu refais la mer excessive…

(…) Les Arabes - on les appelait à tort ainsi alors que la majorité de la population était berbère - vivaient une autre vie que celle des Européens. Parallèle, cachée dans des quartiers à part, qui formaient en ville ce que l'on appelait "le villages nègre". A la campagne, je garde l'image de bicoques en terre séchée avec de petites cours protégées par des haies de roseaux.

Je suis entrée parfois dans l'un de ces gourbis, et j'ai en tête un mode d'habitat à la fois terrible et beau, impressionnant dans sa sobriété : dans une seule pièce vivait une famille et pourtant l'espace central était nu, dégagé, dans un coin une pile de couvertures colorées et d'oreillers que l'on étalait le soir sur le sol de terre battu pour dormir.

Les "indigènes" étaient différents physiquement, les hommes en djellabas, les femmes dans de longues robes et la plupart du temps voilées. Différente aussi leur langue. Ils étaient pauvres généralement, n'occupaient que des fonctions subalternes. J'étais habituée à voir cela, à entendre parler d'eux d'une certaine façon. Tout les montrait inférieurs et socialement ils l'étaient. Comment alors s'étonner de mon mouvement de rejet enfantin devant cette égalité qui nous était subitement imposée au réfectoire ?

Cependant cette ségrégation entre Arabes et Européens s'estompait souvent dans le quotidien des relations. Mes parents particulièrement, qui avaient été élevés à la campagne, avaient vraiment vécu au milieu des Arabes, dans des liens d'affection et de familiarité. Mon père et ma mère parlent l'arabe dialectal et régulièrement le mélangent à l'espagnol et au français.

La colonisation avait produit d'autres différences dont j'étais cette fois victime : il existait une hiérarchie des origines entre les Pieds-noirs. C'était le nom bien entendu qui disait tout de la personne. Il y avait les "Français de France", c'était la "race" des purs, et les autres, les Italiens, les Juifs, et les Espagnols, ces derniers n'étaient pas les mieux considérés. Cela faisait un peu pauvre et vulgaire d'être espagnol. La discrimination était bien sûr plus subtile qu'avec les Arabes puisqu'il n'y avait aucune inégalité de droits ni dissemblances physiques entre les Pieds-noirs, mais je l'ai toujours ressentie de façon nette.

En réalité, l'Algérie était coupée en deux, d'un côté l'Algérois, intellectuel et français avec beaucoup d'Italiens, classe légèrement au-dessus des Espagnols, de l'autre l'Oranie, espagnole, au point que l'on parlait la langue dans la rue, chez les commerçants. Mes grands-parents ne s'exprimaient qu'en espagnol entre eux.

Ces différences n'étaient cependant pas vécues dramatiquement, l'humour seul pouvait servir à les dépasser. Mes parents me racontent que les Espagnols, dans les quartiers, se donnaient toujours des sobriquets qui correspondaient aux caractéristiques de la personne, à ses manies. Ainsi il y avait un monsieur Perez au "Barrio alto", si grand mangeur de soupe qu'on l'appelait "Sopa". Un jour il fut même enregistré administrativement sous le nom très aristocratique de "Perez de Sopa".
En vérité, si les origines étaient marquées en Algérie, les classes sociales ne l'étaient pas, l'argent, la culture ne séparaient pas les gens comme je l'ai senti plus tard en France, et chacun était fier, au fond, de ce qu'il était ou de ce qu'il avait réussi à faire malgré des ancêtres souvent partis de rien. Finalement, ce que les Pieds-noirs aimaient par-dessus tout, je crois, c'était rire et faire la fête entre eux, prendre la vie à la légère. (…)

(…) Nous habitions au Centre, près du port, de la rue principale, la rue d'Isly avec les grands magasins, et en même temps, presque à la campagne, dans les collines.
Notre appartement surplombait d'un côté l'immense baie d'Alger toute proche, on entendait le mugissement des sirènes des bateaux qui entraient dans le port, et de l'autre côté de la rue, à quelques mètres, une forêt d'eucalyptus. Voilà les paysages sur lesquels s'ouvraient nos deux balcons.

C'était la vie depuis le balcon qui était la vraie vie, c'était vers l'extérieur que nous étions tournés. Les Pieds-noirs de façon générale se préoccupaient peu de leur intérieur, ce que je regrettais. J'ai toujours eu l'impression que nous campions dans les maisons.

Nous étions très liés avec nos voisins immédiats et les fenêtres de nos cuisines communiquaient, alors nous ne prenions même pas la peine de sortir des appartements pour aller frapper à la porte. Il suffisait de passer la tête à la fenêtre pour causer ou se demander les ingrédients qui invariablement manquaient aux uns ou aux autres, le sel, l'huile etc.

Notre immeuble construit en fer à cheval sur deux rues et deux niveaux, les rues Levacher et du Petit-Thouars - puisque Alger s'étageait au-dessus de la mer - était énorme, plusieurs centaines d'habitants, une cité à lui seul. On se perdait dans un dédale de couloirs, de nombres d'étages différents suivant les diverses entrées et ascenseurs empruntés. Nous habitions au cinquième étage du côté rue Levacher et deuxième du côté rue du Petit-Thouars. A gauche. Je le sais parfaitement car aujourd'hui, pour distinguer abstraitement la gauche de la droite, j'ai besoin de me représenter le palier de notre étage à Alger, la gauche, indéfectible image dans ma tête, c'est le couloir qui mène à notre appartement.

La colline en face de chez nous avait été en partie arasée pour laisser passer la rue du Petit-Thouars, mais sa partie haute s'étendait en vallons couverts d'eucalyptus dont l'accès avait été grillagé pour éviter des accidents. Nous, enfants, avions pratiqué des ouvertures où nous nous glissions parfois pour jouer à cache-cache et à l'escalade dans ce domaine fabuleux et inexploré.

Tous les enfants du quartier passaient leur temps à jouer dans la colline et dans la rue et à se faire rappeler à l'heure par les parents depuis les balcons. Les gens passaient les soirées sur les balcons et les terrasses, les vis à vis restaient assez éloignés pour n'être pas gênants, ils prêtaient plutôt à la convivialité et forcément tout le monde se connaissait. J'ai l'impression, dans cet appartement d'Alger, d'avoir vécu sur le balcon, de l'avoir connu à toute heure du jour, de la nuit.

J'ai du mal à décrire la splendeur du monde qui s'offrait à nous. Si je ferme les yeux, vient à moi une vision somptueuse explosant de bleu et de lumière et embrassant l'immensité du ciel et de la baie, de la forêt, de la ville et de toutes ces vies personnelles des balcons environnants. Un opéra permanent contemplé d'un immuable balcon…

  • Les amoureux

Ce qui me fascinait le plus, c'était les amoureux.

Le spectacle avait lieu tous les soirs dans les recoins à demi éclairés de la rue ou des escaliers en bas de chez nous. Je surplombais la scène et me délectais de la vision de couples enlacés qui s'embrassaient, se caressaient pendant des heures.

Les jeunes gens vivaient chez leurs parents jusqu'au mariage. Les fréquentations n'étaient admises que s'il y avait mariage à la clé, et les filles devaient y arriver vierges. Il ne restait que la rue pour s'aimer. Ces amoureux illicites, qui ne pouvaient se permettre que des caresses, mettaient là toute leur ardeur, se faisaient l'amour le plus qu'ils le pouvaient.

Je suivais leurs gestes, épousais les frémissements des corps dans les jeux d'ombre et de lumière. On ne m'avait pas parlé du plaisir sexuel, je croyais qu'il se bornait à ces caresses embrasées. Exacerbation des sens, frustration…

  • La lecture

Le balcon était aussi le salon de lecture. Des bandes dessinées, Blek le Roc et Micky le Ranger, mais surtout des romans photos que je chipais à ma mère. Les feuilletons de Nous Deux et Mode de Paris étaient une drogue. A part eux, un seul vrai livre, mais de taille : Autant en emporte le vent. Les amours de Scarlet m'envahirent pendant des jours. Je ne pensais qu'à elle et en restai là. Je n'ai pas souvenir d'avoir lu d'autre roman avant l'âge de seize ans.
Scarlet, c'était un peu avant de partir, j'avais treize ans et j'étais amoureuse. (…)

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ISSN : 1270-9131