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Qui est Malek Haddad?

Par  Safia Lacroix-Haddad
Algérie Littérature Action N° 10

Longtemps, longtemps
Après
Que les poètes ont disparu…

— Mon père est un poète algérien. Et il est mort.

— Mais qui est mort aujourd'hui, Malek Haddad ou l'Algérie?

Je voudrais expliquer mes réflexions autour de la mort de mon père et sur son travail d'écrivain, de poète et son état d'Algérien. Je m'aperçois, puisqu'autant la vie nous place parfois devant une certaine réalité, je m'aperçois donc que la mort de mon père m'est beaucoup moins "naturelle", réelle ou appréhendable que celle, par exemple, de… Jules César (qui, pourtant, a été assassiné) ou que celle, plus consanguine, de ma grand-mère front national il y a trois ans à Nice…

Dans l'instant où j'ai appris sa mort, je l'ai "zappée". J'ai immédiatement décidé que je ferais "comme s'il ne l'était pas". Léger décollage au-dessus du réel, dont j'ai pu constater, quelques années plus tard et à mon inconscient défendant, les conséquences… Dans l'année de mes vingt-cinq ans, mon père ne serait pas pour moi, comme il l'écrivait dans ce poème, le "point final" de ma vie qui commençait :

"Je suis le point final d'un roman qui commence.

Non pas, oublions tout, non pas niveau zéro.

Je garde dans mes yeux intactes mes romances

Et puis, sans rien nier, je repars à nouveau.

Je suis le point final d'un roman qui commence,

A quoi bon distinguer le ciel et l'horizon,

On ne peut séparer la musique et la danse

Et mon burnous partout continue ma maison."

"La longue marche" (extrait), Progrès, octobre 1953.

Je l'ai vu avant qu'il meure. Il se reposait sur le divan du salon. Il était là.

Absolument présent. La mort l'intéressait. J'avais l'impression qu'il vivait des moments très importants : il avait matière à penser, donc à vivre. Il vivait sa mort, il en appréciait la grandeur et la raison…

"Ne frappez pas si fort

Je n'habite plus là"

Malek Haddad a toujours connu une Algérie malheureuse : les soulèvements de 1945, la répression, la longue guerre puis, moins douloureuse parce que tellement attendue, cette genèse chaotique que fut l'Indépendance. Les difficultés étaient grandes. Il fallait d'abord travailler aux fondations de la reconstruction de ce pays. Retrouver la véritable vocation de l'Algérie. La sortir de cette amnésie culturelle dont elle avait tant souffert et dont parle Malek dans le texte ci-après qu'il écrivit en 1968 dans le journal constantinois An Nasr. Il me l'avait écrit à moi aussi avec tellement de tendresse :

"Pour Safia, pour ses six ans. Tu liras ce livre quand tu auras plusieurs fois six ans. Ma chanson d'aujourd'hui ne sera plus qu'un souvenir triste et déroutant. Quand tu liras ce livre, l'Algérie sera contente. L'Algérie aura été mon seul souci véritable. Je me dis que demain pour toi et pour l'Algérie tout sera rose. Mais je sais que demain la montagne rendue à sa vocation de violettes et de neige sera la borne gigantesque du chemin affamé d'horizon.


Qui comprendra, qui expliquera pourquoi les violettes de ces montagnes sont aujourd'hui gorgées de sang?

J'aimais sa façon d'être poète, sa façon d'être Algérien. Après l'Indépendance, on s'inquiétait beaucoup du développement économique et culturel de l'Algérie. On disait : "les pays en voie de développement" (l'Afrique, etc.). Mon père, par dérision, parlait des pays "en voie de sous développement".

Un jour que nous étions en visite dans un immeuble très chic d'Alger, en arrivant dans le hall, Malek, absorbé, jeta sa cigarette à peine entamée comme toujours, sur le marbre étincelant du sol. Précieuse comme je l'étais à cette époque-là, je frémis et lui fis remarquer qu'avec des comportements si peu raffinés l'Algérie ne sortirait pas du sous développement dont on l'accusait. Il sursauta : "Ma fille, n'oublie jamais que je suis le Prince des sous-développés!". Il me réchauffa le coeur : par ces quelques mots, je sentais combien il revendiquait cette arabité qui le constituait, dans le même sens qu'Aimé Césaire parlant de la négritude; cette arabité qui me faisait comprendre que partout en cette terre l'être humain est plus important que les choses ou la matière — le pays devenait libre, mon père me l'apprenait.

Un matin, nous descendions vers le centre-ville; nous allions au marché. Malek croisa un ami qui faisait assez grise mine : il avait trop bu la veille.

"Bois, mon fils, bois! Avec tout ce que j'ai bu, tu pourrais t'acheter un camion en or!" Peut-être que c'était vrai. Qui fera les comptes? Les poètes prennent des risques avec la mort. Mais la liberté des individus est le souffle de leur existence et je comprenais bien que si peu de modération conseillée à son ami lui redonnait toute la dignité qu'il pensait avoir perdue en s'abandonnant un soir à son ivresse.

De promenades en balades, Malek parlait de l'Algérie :

"Un jour c'était Alger qui répétait la pièce

Qu'aujourd'hui jouent si bien des acteurs non grimés

Et j'ai vu regarder un rêve et la promesse

Est devenue chanson : "La mort des condamnés".

Nous étions quelques uns à parler de Patrie

Sans formules rouillées dans les journaux bavards

Nous étions quelques uns à parler d'Algérie

Sans verser des sanglots sur d'avides buvards."

"Mes copains, ma longue litanie" (extrait),

Entretiens sur les Lettres et les Arts, numéro spécial

Algérie, février 1957.

Mon père n'a vécu que dans les grandes villes. Un jour, c'était à Paris,

Place des Fêtes. Nous devions dîner avec l'un de ses compagnons de toujours et apporter une bouteille de vin cacher à son ami juif. L'épicier lui présenta une bouteille "Vin d'Israël". Malek, sur le champ, affirma que cette bouteille n'existait pas… Il demanda à l'épicier, qui s'exécuta sans rien y comprendre, de rayer "Vin d'Israël" et de noter à la place "Vin de Palestine occupée". En sortant dans la rue, mon père riait comme un bossu…

Il m'a appris à jouer au flipper rue du Rendez-vous, dans un café qui s'appelait "Le Rendez-vous", lors d'un de nos rendez-vous. Je me plaignais à ce moment-là que les filles étaient "mal vues" quand elles jouaient au flipper. Mais il n'était pas conformiste et il me l'avait fait comprendre très tôt. Ainsi, dans ce petit poème qu'il m'avait écrit alors que ma mère tenait absolument à nous faire entrer dans le clan des "bien-élevés" :

"Le petit âne

N'est pas si bête

Il n'aime pas l'avoine

Mais il aime les bonbons

Il balance la tête

Et quand il crie : "Cocorico"

Moi, je sais bien que c'est un âne!

Si j'ai nié la mort de mon père au sein de mon existence, c'est aussi parce qu'on ne fait pas taire les poètes et que ses paroles d'hier sont aussi celles d'aujourd'hui :

"Si je voulais parler vous fermeriez vos yeux,

Vous-mêmes compteriez les oreilles complices.

Des obscènes façons vous tirez les aveux

Jusqu'à la vérité aux locaux des polices.

Or, moi, je veux parler.

Je parlerai debout,

Assis ou bien couché,

Et sans autre avocat que le soleil qui lève

Derrière les barreaux d'où les chansons s'envolent.

Je parlerai debout préférant que ma taille

En devenant la hampe où claquent les drapeaux

Se dissimule au fond des prudentes broussailles.

Pour qu'on trempe l'acier je veux qu'il fasse chaud.

Je parlerai debout,

Couché

ou bien assis,

Je dirai l'Algérie, la nouveauté du monde,

Je dirai, je dirai, je dirai, je dirai,

Je dirai liberté dessus les abandons,

Je dirai, je dirai

Tant pis pour vous : nous libérons!

"Mes copains, ma longue litanie" (extrait), Entretiens sur les Lettres et les Arts, numéro spécial Algérie, févr. 1957.


 

Malek Haddad est né le 5 juillet 1927 à Constantine. Il a abandonné les études qu'il poursuivait à la Faculté de Droit d'Aix-en-Provence pour se consacrer à la littérature. En 1955, contraint à l'exil, il regagne la France et s'y lie avec plusieurs personnalités littéraires. Il travaille pendant quelque temps comme instituteur, puis partage avec Kateb Yacine le sort des ouvriers agricoles de Camargue. Il collabore à plusieurs revues durant la guerre de libération (Entretiens, Progrès, Confluent, Les Lettres Françaises… ). Ses publications, principalement des romans et des recueils de poésie, se situent entre 1956 et 1961.

Après l'indépendance, il retourne en Algérie. Il dirige la page culturelle du quotidien An Nasr de Constantine, de 1965 à 1968.

De 1968 à 1972, il est appelé au poste de directeur de la Culture au ministère de l'Information et de la Culture. Après 1972, il est conseiller technique, chargé des études et des recherches dans le domaine de la production de langue française dans le même ministère. Il fut, de 1974 à 1976, secrétaire de l'Union des écrivains algériens. Suite à une maladie, il meurt en Algérie le 2 juin 1978.

Oeuvres de Malek Haddad

Romans

• La dernière impression. Paris : Julliard, 1958, 204 p.

• Je t’offrirai une gazelle. Paris : Julliard, 1959, 181 p. (U.G.E. Coll. 10/18, n° 1249, 1977, 125 p.)

• L’élève et la leçon. Paris : Julliard, 1960, 158 p. (U.G.E. Coll. 10/18, n° 770, 125 p.)

• Le quai aux fleurs ne répond plus. Paris : Julliard, 1961, 194 p. ( U.G.E. Coll. 10/18, n° 769, 124 p.)

Recueils de poésie

• Le malheur en danger. Paris : La Nef, 1956, 60 P.

• Ecoute et je t’appelle. Paris : Maspéro, 1961, 134 p. (précédé de "Les Zéros tournent en rond", pp. 7-47, essai). Pour en savoir plus sur la vie et l'oeuvre de cette grande figure de la littérature algérienne, voir l'ouvrage que Tahar Bekri lui a consacré : Malek Haddad, l'oeuvre romanesque. Paris : L'Harmattan, 1986.

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ISSN : 1270-9131